MAURICE MAETERLINCK.

Cette lettre est également flatteuse pour celui qui la rédigea et pour

celui dont elle célèbre la louange. Mais l'amitié n'incline-t-elle pas

Maeterlinck à s'exagérer l'influence de van Lerberghe sur son oeuvre?

Sans doute aurait-il, même sans _Les Flaireurs_, composé ses drames...

D'ailleurs entre cette pièce et _L'Intruse_[141] si l'idée inspiratrice,

celle de la mort, reste identique, de sérieuses différences d'exécution

s'observent. Le symbole tient une place essentielle dans _Les

Flaireurs_, insignifiante dans _L'Intruse_. Là, des événements

soutiennent l'action: successivement frappent à la porte l'homme avec

l'eau, l'homme avec le linge, l'homme avec le cercueil; ici, rien ne se

passe: à côté de la chambre où la mère agonise, les enfants et le père

échangent des propos d'une parfaite banalité et l'atmosphère si

impressionnante doit infiniment moins à la forme plastique du drame qu'à

la vie intérieure des personnages.

Ils font frissonner d'effroi, les drames de Maeterlinck...[142] Paysages

irréels, demeures fantastiques, situations invraisemblables, petits

êtres aux attitudes étranges, aux gestes inachevés, aux propos

hallucinés qui, toujours, ont peur... Qu'arrivera-t-il?... Nous

pressentons constamment un malheur prochain, nous vivons en état

d'épouvante...

Toutefois, cette épouvante provient aussi de notre certitude

inconsciente qu'une force dissimulée mais inéluctable se manifestera, le

moment venu, pour broyer les fragiles héros de la tragédie: la mort

habite le théâtre de Maeterlinck, y règne en despote. C'est elle, le

personnage principal; où ne la trouve-t-on? Souvenez-vous de _La

Princesse Maleine_, de _L'Intruse_, des _Aveugles_[143]. Souvenez-vous

de _Pelléas et Mélisande_[144] et d'_Alladines et Palomides_ et

d'_Intérieur_[145] et de _La Mort de Tintagiles_ et d'_Aglavaine et

Sélysette_. Parfois, dans _Pelléas et Mélisande_ ou _Aglavaine et

Sélysette_, nous espérons la voir, enfin, céder à l'amour, mais elle

reprend bientôt ses droits d'autant plus durement qu'elle eut l'air, un

instant, de les abandonner.

Maintes fois, l'histoire du théâtre offrit le spectacle de la mort

impitoyable. Les tragiques grecs, par exemple, mettent en scène une

Fatalité également tyrannique. Tout de même, elle ne trouble pas tant...

En effet, chez Eschyle ou Sophocle, la lutte entre l'[Grec: _Anagkê_] et

les hommes semble plus équilibrée: les victimes résistent et se

défendent, elles donnent l'impression, sinon d'une force, au moins d'une

énergie. Oreste, Ajax s'insurgent contre leur destin, les personnages de

Maeterlinck le subissent. Et comment ne le subiraient-ils point eux, si

frêles, si délicats, sans volonté, sans direction; égarés, dirait-on,

dans un monde imaginaire; dont les sensations vagues se formulent mal,

mais fuient spontanément de leur organisme débile! Les pauvres

marionnettes, effarouchées, inquiètes et gauches, les pauvres et tendres

marionnettes, touchantes infiniment dans leur candeur timorée! Elles

ressuscitent, par leurs poses, les grâces innocentes des primitifs; nous

connaissions Pelléas, Mélisande, Alladines, Palomides: van Eyck, jadis,

peignit leurs figures douces et sur les toiles de Sandro Botticelli

vacillaient déjà leurs silhouettes timides. Inoffensives victimes, la

Fatalité les écrase: devinent-elles plus la cause de leur mort qu'elles

ne se doutaient de leur raison de vivre?...

Le tragique ne résulte pas exclusivement dans le théâtre de Maeterlinck

de cet acharnement du destin sur d'impuissantes proies. Souvent,--songez

à _La Princesse Maleine_, à _L'Intruse_, à _Intérieur_,--il naît de ce

que nous, spectateurs ou lecteurs (je reproduis ici les expressions de

Jules Lemaître), «savons qu'il est arrivé malheur à l'un des personnages

et que celui-ci l'ignore et _que nous attendons_ qu'il le sache»[146].

_Intérieur_ me paraît, en ce sens, un pur chef-d'oeuvre. Au fond d'un

jardin, une maison; dans la chambre du rez-de-chaussée la famille

groupée autour de la lampe, le père, la mère, deux filles. Un vieillard

et un étranger s'avancent dans le jardin, ils se dissimulent, causent à

voix basse, ils sont inquiets. Ils ne quittent pas des yeux la famille

qui veille, tremblent si les jeunes filles s'approchent de la fenêtre,

si le père remue... Ils hésitent à entrer, ils n'osent pas... La jeune

fille dont ils parlent avec émotion était leur fille, à ces parents si

paisibles, là, sous la lampe! C'est qu'ils ne l'attendent que le

lendemain et ne s'inquiètent point... Comment leur faire connaître la

catastrophe, leur apprendre que leur fille s'est noyée?... Le vieillard

veut entrer, il n'en trouve pas la force; et pourtant, dans un instant

peut-être, des paysans arriveront avec l'enfant morte... Mais non, on ne

saurait dire une si affreuse chose à des êtres pleins de confiance, qui

n'appréhendent rien! Ils ont pris tant de précautions, ils ont mis aux

fenêtres des barreaux de fer, consolidé les murs, verrouillé les trois

portes de chêne, ils ont prévu tout ce qu'on peut prévoir. Seulement,

ils ne se doutent pas que la Fatalité les a marqués; ils se croient

invulnérables derrière leurs murs et déjà la mort est chez eux... La

scène cruelle! Nous, nous savons quel terrible malheur s'abat sur cette

famille, mais elle, demeure insouciante, heureuse... On entend approcher

les paysans; si ce vieillard tarde à entrer, ils révèleront aux parents

leur deuil... Alors, le vieillard se décide, il frappe à la porte...

Émoi dans la maison; le père ouvre, le vieillard pénètre, s'assied... Il

n'a pas parlé encore... Soudain, la mère tressaille, se dresse,

l'interroge... Il balbutie... Tous, debout, le dévisagent avec

anxiété... Il incline la tête...

Rarement un tragique si intense fut obtenu par des moyens si simples.

Pour s'assimiler toute la pensée de Maeterlinck, il convient

d'apercevoir la vie même à travers ses drames.

Il n'est pas déraisonnable, écrit-il[147], d'envisager ainsi notre

existence. C'est, de compte fait, pour l'instant, et malgré tous

les efforts de nos volontés, le fond de notre vérité humaine.

Longtemps encore, à moins qu'une découverte décisive de la science

n'atteigne le secret de la nature, à moins qu'une révélation venue

d'un autre monde, par exemple une communication avec une planète

plus ancienne et plus savante que la nôtre, ne nous apprenne enfin

l'origine et le but de la vie, longtemps encore, toujours

peut-être, nous ne serons que de précaires et fortuites lueurs,

abandonnées sans dessein appréciable à tous les souffles d'une nuit

indifférente.

Les bonshommes falots du drame symbolisent l'humanité. «Ils sont réels à

force d'irréalité[148].» En eux, nous nous reconnaissons. L'inconscience

fréquente de nos résolutions et de nos actes, nos maladresses, nos

incohérences, nos désarrois, nos terreurs devant ce que l'existence nous

laisse découvrir d'incompris et d'inexplicable, notre affolement au

moindre accident par quoi, brusquement, s'effondrent les espérances de

tant d'années et ce vertige dont la plupart demeurent étourdis comme si

le fil d'une puissance occulte les balançait sans cesse dans le vide,

voilà ce qu'expriment prodigieusement les personnages de Maeterlinck.

Contre la mort, notre volonté se brisera nécessairement. Le destin se

joue de nous non moins que de la _Princesse Maleine_ ou de _Pelléas_;

malgré la rage avec laquelle nous nous cramponnons, il nous entraînera.

La scène déchirante de la porte dans _La Mort de Tintagiles_ illustre

atrocement cette idée. À nous non plus, la porte ne cédera point. Nous

sommes autant de Tintagiles!

Telle est la philosophie des drames de Maeterlinck, philosophie

désespérante qui nie la vertu de l'effort et encourage à la passivité

lâche. L'auteur de _La Sagesse et la Destinée_ saura s'en libérer.

Les autres pièces de Maeterlinck n'ont déjà plus ce caractère

démoralisant. Aussi bien se rapprochent-elles de la tradition française,

_Monna Vanna_ surtout, par le développement plus limpide de l'action,

par la forme plus classique. _Monna Vanna_[149] rappelle un bon drame

romantique. La prose, harmonieusement rythmée, donne la sensation du

vers. Au reste, les alexandrins y abondent.

Ils ne se comptent pas en moins grand nombre dans _Joyzelle_[150],

allégorie très poétique, où réapparaissent certaines inquiétudes

relatives aux forces inconnues qui pèsent sur notre vie.

_L'Oiseau bleu_[151], réédite sous une luxueuse et attrayante féerie

cette constatation banale que l'homme s'évertue à chercher très loin le

bonheur si voisin de lui.

Nous devons, enfin, à Maeterlinck une remarquable traduction de

_Macbeth_. Nul, mieux que l'auteur de _La Princesse Maleine_, n'était

qualifié pour pénétrer intimement le chef-d'oeuvre de Shakespeare et le

rendre avec un sens aussi aigu de l'intérêt dramatique.

Quoi que valent ces différentes oeuvres, on accordera toujours plus

d'importance aux petits drames du début. Maeterlinck leur dut sa

réputation. Après _La Princesse Maleine_, un article enthousiaste

d'Octave Mirbeau le rendit tout à coup célèbre en France. C'est en effet

dans cette partie, la plus considérable, de son théâtre qu'il affirme

une originalité. Maeterlinck a doté la littérature française d'éléments

qu'elle ne possédait pas encore, Il nous a obligés à considérer, à

apprécier, à admirer ces scènes, issues de l'esprit mystique et

compliqué d'un Flamand, qui, par leurs ténébreux symboles, heurtaient

nos traditions. Nous sommes allés à lui avant qu'il ne vienne à nous.

Pour en terminer avec le théâtre d'angoisse, signalons encore _Le

Sculpteur de Masques_, qu'un jeune auteur de talent, Fernand

Crommelynck, fit représenter au Gymnase, en 1911. Je verrais volontiers

_Le Sculpteur de Masques_ sur l'un des volets du triptyque dont _Les

Flaireurs_ décoreraient l'autre, l'oeuvre de Maeterlinck occupant le

panneau central.

* * * * *

En Verhaeren, l'homme de théâtre cède au poète. Des quatre pièces qu'il

écrivit, trois s'adaptent médiocrement à la scène dont les combinaisons

et les exigences tracassières répugnent à ses élans fougueux. Incapable

de s'assouplir aux nécessités du «métier» ou de ruser avec elles,

Verhaeren les néglige et passe outre. Ses drames sont des compositions

lyriques enflammées qui, sans inconvénient, prendraient place dans

l'étude de l'oeuvre générale, s'il ne les avait catalogués sous une autre

étiquette. Peut-être, espérait-il, en leur imposant un décor et une

forme dialoguée, accorder plus de relief aux sentiments qu'il chante

sans sacrifier jamais aux goûts du public... Ainsi s'explique la rareté

de représentations auxquelles peut seulement s'intéresser un nombre

restreint d'initiés et d'artistes.

_Les Aubes_[152], _Le Cloître_[153], _Philippe II_[154], _Hélène de

Sparte_[155] n'ont de commun qu'un enthousiasme magnifique. D'autre part

(et c'est là une heureuse réminiscence shakespearienne), sauf dans

_Hélène de Sparte_, les vers alternent avec la prose. Toute pensée calme

ou d'un caractère purement pratique se traduit en prose; dès que l'âme

s'émeut, elle s'exprime en vers: la transition de l'une aux autres

s'opère sans le moindre heurt et comme naturellement.

J'aime peu _Les Aubes_ et _Philippe II_ qui n'ajoutent rien à la gloire

de Verhaeren, mais _Le Cloître_ et _Hélène de Sparte_ méritent une belle

destinée.

_Les Aubes_, d'une réalisation scénique impossible, rappellent

extrêmement _Les Villes tentaculaires_ et _Les Campagnes hallucinées_.

_Philippe II_ est une tragédie romantique où s'opposent, en Philippe et

en Carlos, le caractère fermé, sournois, cruel de l'Espagnol, la nature

exubérante et généreuse du Flamand. On y rencontre de bonnes scènes.

Nationale, car elle flétrit l'oppresseur d'autrefois, cette pièce jouira

toujours, malgré son manque d'ampleur, d'une certaine popularité en

Belgique.

Autrement émouvant, _Le Cloître_! Le poète reprend un sujet qui, jadis,

avait déjà tenté son inspiration. En ces moines retirés de la vie,

toutes les passions des hommes ordinaires s'agitent; et l'orgueil et

l'ambition et l'envie et la méchanceté et la flatterie. Le Cloître est

une minuscule humanité en marge de la grande, composée, comme elle, de

puissants et de faibles, avec, comme en elle, plus de tares que de

vertus. Dom Balthazar, un moine de vieille famille noble, auquel le

prieur songe à confier sa succession, quitta le monde, voilà dix ans,

après avoir assassiné son père; un innocent expia à sa place. Le prieur

n'ignore rien: les pénitences et les jeûnes n'ont-ils pas purifié dom

Balthazar depuis longtemps? Mais le remords ronge Balthazar;

l'absolution du prieur ne lui suffit plus; il éprouve le besoin d'un

aveu, de révéler le crime aux moines assemblés[156]: devant tout le

Cloître, Balthazar s'humilie et crie son odieux forfait. Les moines le

savent, c'est peu; sa fièvre de confession s'échauffe au point qu'il ne

peut plus le cacher au monde; en présence des fidèles venus à l'office,

il délivre sa conscience et le hurle. Alors, les moines, brutalement

l'expulsent. L'intérêt du _Cloître_ réside dans l'exaltation, en bonds

progressifs, du moine Balthazar. D'abord provoquée par un sentiment de

justice, son humiliation lui procure bientôt une sorte de volupté; au

dernier acte, dans sa folle douleur, il puise une folle jouissance: sa

confession devient une orgie.

Je suis le loup qui vint flairer et qui vint boire

Horriblement, le sang de Dieu, dans le ciboire.

Je me jette moi-même au ban de l'Univers;

Je veux qu'on me crache à la face;

Qu'on me coupe ces mains qui ont tué;

Qu'on m'arrache ce manteau blanc prostitué;

Qu'on appelle, qu'on ameute la populace.

Je m'offre aux poings qui frapperont

Et aux pierres qui blesseront

De leur rage, mon front[157].

Le Cloître, nous l'avons dit, est une humanité réduite; elle a sa morale

à elle, sa justice à elle. Puisque Balthazar fut absous par le Cloître,

il recommence une vie pure; son crime, on l'oublie; ce qu'on ne lui

pardonne point, c'est de le livrer à ceux du dehors, de leur abandonner

un tel secret, c'est de rompre

La règle sainte et le claustral esprit,

c'est de substituer à l'autorité du prieur celle de la société, au

jugement des moines, celui des hommes. Balthazar commet une scandaleuse

profanation en établissant un contact entre la demeure où, dans

l'intérêt supérieur de la religion, il faut que les consciences

étouffent, et le monde sans contrainte. Balthazar est rejeté avec

horreur pour avoir attenté à la vie _une et indivisible_ du Cloître.

_Hélène de Sparte_, pièce beaucoup plus équilibrée, écrite en

alexandrins, d'une langue riche et soignée, d'une excellente facture

latine, est à l'oeuvre dramatique de Verhaeren ce que sont _les Rythmes

souverains_ à l'oeuvre poétique. Je la qualifierais de tragédie

classique, n'était le caractère profondément païen du dernier acte. Et

là n'apparaît point la moindre originalité d'_Hélène de Sparte_...

Aussi bien, nous n'étions guère habitués à voir représenter une Hélène

déjà vieillie, revenant à Sparte, lassée des aventures, avec la ferme

résolution de vivre auprès de Ménélas en épouse fidèle.

Oh le déclin du corps, les angoisses mordantes!

Mes yeux n'ont que trop vu se coucher de soleils!

Mais aujourd'hui, je te reviens, l'âme meilleure,

Sachant quel bonheur sûr mon coeur a négligé,

En arrachant sa vie aux soins de ta demeure;

Je t'apporte mon être étrangement changé

Et pour vivre avec toi, une femme nouvelle[158].

Mais la Fatalité s'acharne sur Hélène. Elle est condamnée à inspirer,

sans répit, des passions funestes. Son propre frère, Castor, l'aime

âprement; Électre, son ennemie, convoite sa chair et l'implore. Elle

n'entend, ne voit, ne sent autour d'elle que le désir. À Pollux, elle

ose confier ses appréhensions:

Comprenez-vous, Pollux, ma détresse et ma crainte

Et sous quel faix je vais rentrer en ma maison;

Ô vous, l'aîné des miens, dont les conseils sans feinte

Affermissaient jadis ma naissante raison,

Des yeux fixés sur moi tout à coup me convoitent,

La bouche qui m'approche est brûlante soudain,

La main que l'on me tend est attirante et moite

Et l'on dirait que les lèvres du vent ont faim,

En descendant, le soir, sur ma gorge qu'il frôle.

Quand la foule m'entoure ou me suit pas à pas,

Je n'ose prononcer les plus simples paroles

De peur qu'un sourd désir n'y réponde tout bas[159].

Par jalousie, Castor tue Ménélas; à son tour, il succombe sous les coups

d'Électre. Encore une fois, malgré elle, Hélène déchaîne des luttes

sanguinaires, des désastres, des ruines. Alors, le découragement, le

dégoût l'envahissent au point qu'elle refuse de rester sur le trône aux

côtés de son frère.

Le Mouvement littéraire Belge d'expression française depuis 1880 · 第 24 / 32 题