LE THÉÂTRE

Le théâtre n'a pas séduit les écrivains belges, comme le roman ou la

poésie; il favorise moins les descriptions. Se restreindre aux limites

d'un sujet strict, faire oeuvre de psychologue et non de peintre,

disséquer des sentiments, en surveiller les évolutions, les combiner

entre eux, en un mot équilibrer une oeuvre d'imagination réfléchie et de

calcul, même basée sur l'observation de la réalité, les eût contraints à

composer singulièrement avec la franchise spontanée de leur nature. Bien

peu y consentirent et nous ne remarquerons pas, cette fois, le

groupement d'efforts, le faisceau d'activités qui créent, à proprement

parler, un mouvement littéraire. De beaux talents se sont affirmés mais

dans des genres trop contradictoires pour que nous puissions fixer le

caractère général du théâtre belge.

Les aspirations de la «Jeune Belgique» se concrétisèrent d'abord en

romans et en poèmes. Avant 1889, la nouvelle littérature ne compta pas,

pour ainsi dire, d'oeuvres dramatiques; à cette époque van Lerberghe et

Maeterlinck l'enrichirent de petites pièces. Mais, contrairement à ce

qui s'était passé en d'autres domaines, elles ne devaient rien ni à la

scène française ni même à la culture française. _Les Flaireurs_, _La

Princesse Maleine_, _L'Intruse_ révélaient le théâtre d'angoisse,

apportant ainsi une conception neuve, mais nettement septentrionale, par

son goût du symbole et du mystère.

À van Lerberghe revient l'honneur d'avoir créé ce théâtre d'angoisse.

_Les Flaireurs_ écrits en 1888, parurent dans _La Wallonie_ en 1889,

furent joués à Paris une première fois le 5 février 1892 au Théâtre

d'Art sous la direction de Paul Fort, puis le 12 janvier 1896, à

l'OEuvre, par les soins de Lugné-Poe. Une partie du public protesta

contre ces trois courtes scènes que Francisque Sarcey qualifiait un peu

durement de «prétentieux et macabre enfantillage[139]». On n'était pas

habitué à voir présenter le problème de la mort sous une forme aussi

sinistrement symbolique! Mais l'idée ne manque jamais de noblesse qui

met aux prises l'âme humaine impuissante avec la Fatalité. Il est

intéressant de lire, à cet égard, la lettre que Maeterlinck écrivit lors

de la «première» des _Flaireurs_ au Théâtre d'Art en 1892. Elle se

trouvait insérée au programme en réponse à ceux qui accusaient van

Lerberghe d'imiter Maeterlinck. La voici[140]:

Il importe d'éviter tout malentendu au sujet des _Flaireurs_ de van

Lerberghe, et d'assigner à l'initiateur et à celui qui n'a fait que

suivre ses traces, leurs places respectives que des hasards

aveugles auraient pu intervertir dans la pensée de plusieurs. Les

_Flaireurs_ parurent en janvier 1889; _La Princesse Maleine_ fut

publiée vers la fin du mois d'août de la même année et _L'Intruse_

en janvier 1890. Je pense que ces simples dates suffiront à prouver

tout ce qu'il faut prouver.

_Les Flaireurs_ ne ressemblent pas à _L'Intruse_, mais _L'Intruse_

ressemble aux _Flaireurs_ et elle est fille de ceux-ci. Au reste,

si le thème des deux drames est à peu près identique, on verra

qu'il y a ici une puissance de symbolisation qu'on ne retrouve pas

dans ma petite pièce, et je ne crois pas qu'un poète ait jamais

plus souverainement obligé le monde extérieur à exprimer une idée

qu'on n'y avait pas vue. Un étrange et grand rêveur a, pour la

première fois, subitement et formidablement rendu visible le drame

secret, unique, virtuel et abominable, que nous recélons tous

depuis notre naissance, et avec tant de soins inutiles, au plus

profond de notre corps. L'espace m'est trop strictement mesuré ici

pour que je puisse parler comme il faudrait des trois sinistres

émissaires de la mort, des trois coups sans écho qu'ils frappent à

notre coeur; de l'inconcevable affolement de la nature humaine, qui

jusqu'au dernier moment essaie d'apaiser l'invisible et de fermer

la porte à la nuit sans étoiles et sans heures; et des admirables

illusions de l'âme qui déjà n'a plus peur parce qu'elle est sur le

point d'être seule, et qu'elle sait tout à son insu, et enfin de

cette effrayante scène finale où la porte cède tout à coup à la

pression de l'Éternité, et qui exprime si incomparablement la

suprême mêlée de la vie et de la mort, la fuite illimitée de l'âme,

la chute de l'espoir et l'invasion des ténèbres sans fin...

Je suis profondément heureux,--car quelle amitié n'est plus noble,

plus précieuse et meilleure que toute littérature?--d'avoir eu

l'occasion d'affirmer une fois de plus tout ceci, et de rendre cet

hommage que je devais entre tant d'autres, à une âme qui fut

toujours la soeur aînée, l'éducatrice et la bonne protectrice de la

mienne. Il m'a fallu le faire à son insu.

Le Mouvement littéraire Belge d'expression française depuis 1880 · 第 23 / 32 题