La chanson d'Ève[1]

Tous ces écrivains, qu'ils se nomment Lemonnier, Demolder, Giraud,

Verhaeren, Rodenbach, Van Lerberghe, qu'ils descendent de Rubens, Van

Dyck, ou Memling, qu'ils silhouettent des béguines frôlant à pas

étouffés les vieilles maisons de Bruges, ou bien entonnent les chants

rutilants d'une foule en liesse, que leurs teintes s'estompent,

épuisées, dans une atmosphère de recueillement, qu'elles éclatent

joyeuses et sonores comme l'appel d'une fanfare, qu'il s'agisse d'une

cité ardente et rétive, ou du travail méthodique des abeilles, qu'ils

peignent surtout avec leurs sens, leur sensibilité, leur imagination

hallucinée ou leur mysticisme troublant, tous ces écrivains sont,

d'abord, des coloristes. C'est à la couleur qu'ils s'attachent; plutôt

que d'analyser des impressions, ils les extériorisent en couleurs. Avec

leurs plumes, ils s'expriment comme les artistes d'autrefois, avec leurs

pinceaux. Les mêmes paysages, la même atmosphère qui inspiraient les

aïeux, les inspirent aujourd'hui; de la même manière leur nature réagit,

et cette belle page où Taine explique le coloris des peintres s'applique

aussi exactement au coloris des écrivains:

Hors des villes comme dans les villes, tout est matière à tableau;

on n'aurait qu'à copier. Le vert universel de la campagne n'est ni

cru, ni monotone; il est nuancé par les divers degrés de maturité

des feuillages et des herbes, par les diverses épaisseurs et les

changements perpétuels de la buée et des nuages. Il a pour

complément ou pour repoussoir la noirceur des nuées qui, tout d'un

coup, fondent en ondées et en averses, la grisaille de la brume qui

se déchire, ou s'éparpille, le vague réseau bleuâtre qui enveloppe

les lointains, les papillotements de la lumière arrêtée dans la

vapeur qui s'envole, parfois le satin éblouissant d'un nuage

immobile, ou quelque fente subite par laquelle perce l'azur. Un

ciel aussi rempli, aussi mobile, aussi propre à accorder, varier et

faire valoir les tons de la terre, est une école de coloristes[12].

Quelques littérateurs belges, aussitôt après la renaissance de 1880, se

laissèrent tout à fait asservir à des écoles françaises. Nous

examinerons la question, le moment venu, dans un chapitre prochain,

mais, reconnaissons-le dès maintenant, si les premiers romans de

Lemonnier se ressentent fort de Zola, si Giraud, Valère Gille, Gilkin

suivent avec servilité Leconte de Lisle et Hérédia, c'est que le roman

naturaliste aussi bien que la poésie parnassienne, sensualistes l'un et

l'autre, devaient attirer fatalement de jeunes écrivains qu'une

naturelle disposition portait à observer, d'abord, en toutes choses, les

couleurs. Toutefois, en France, romanciers ou poètes ne peignirent que

par accident; en Belgique, ils peignent par nécessité. Chez nous, le

mouvement intellectuel, plus tôt fécond, impressionna même, à maintes

reprises, les arts plastiques et créa des peintres-littérateurs,

Poussin, Greuze, Delacroix. Au contraire, c'est grâce au génie de ses

artistes que la terre de Flandre témoigna deux fois, au XVe et au XVIIe

siècle, de sa prodigieuse richesse, de sa farouche vitalité. Et rien ne

détournera ceux de ses fils qui, par leurs écrits, continueront à la

glorifier, d'être encore et toujours des peintres.

* * * * *

À étudier les écrivains belges d'expression française de ces trente

dernières années, leurs vies, leurs oeuvres, on s'aperçoit que la plupart

sont venus en France chercher la culture latine. Tout en revendiquant

avec fierté le tempérament septentrional, sa sève bouillante et

désordonnée, ils désirent nous prendre ce qui nie le plus leur nature,

le sens des proportions, l'harmonie, la finesse. S'ils n'y réussissent

pas toujours, du moins est-il bien rare que ne se remarque point dans

leurs écrits quelque empreinte de notre culture. Pour les Wallons,

Latins naturels, cette loi se passe de démonstration; quant aux auteurs

de race flamande, ils la confirment brillamment. Des cinq plus grands

écrivains belges, trois sont de purs Flamands et un quatrième, si son

nom trahit des attaches françaises, est né de mère flamande. Or, tous

les quatre ont choisi la France pour patrie d'adoption: Rodenbach

habitait Paris, Lemonnier y passe tous les ans plusieurs semaines,

Verhaeren, chaque hiver, s'installe à Saint-Cloud, Maeterlinck partage

son existence entre la Normandie et la Provence[13]. Et j'en citerais

d'autres, de notoriété moindre, ou plus jeunes, que Paris retient!...

Séjournant en France, contractant les habitudes françaises, fréquentant

des hommes de lettres, des artistes français, séduits aussi peu à peu

par le charme prenant de nos paysages ou excités par le souffle brûlant

de la ville, comment ces écrivains résisteraient-ils au besoin de donner

à leurs pensées, à leurs sensations une forme française, de les

habiller, pour ainsi dire, à la française, sans toutefois les déformer

ni les amoindrir? Évidemment, la langue dont ils usent leur apporte un

précieux avantage, mais écrire en français n'implique pas nécessairement

une culture française: le romancier Georges Eekhoud qui ne vécut point

en France, a beau s'exprimer en notre langue, il demeure exclusivement

Flamand, je ne discerne en son oeuvre nulle trace de notre influence. Au

contraire, les livres de Camille Lemonnier, très flamands par les

descriptions robustes et colorées, la vie puissamment truculente,

revêtent une forme plus soignée, j'allais dire plus civilisée que si

Lemonnier ne s'était jamais éloigné de son pays. Les vers de Georges

Rodenbach pleurent des impressions et des mélancolies de terroir avec

une distinction rare, une préciosité presque maladive, qui rapproche cet

enfant de Bruges des poètes de la décadence romaine... Certaines pièces

de Maurice Maeterlinck, _Monna Vanna_ et _Joyselle_, ou encore la _Vie

des Abeilles_, _l'Intelligence des fleurs_, sont d'une exécution toute

latine. Latin enfin, Émile Verhaeren lui-même, un Flamand s'il en fut,

le chantre de _Toute la Flandre_, le plus nationaliste des poètes, et

non seulement dans quelques recueils du début, _les Flamandes_, _les

Moines_, mais encore et surtout dans l'un de ses récents volumes, _les

Rythmes souverains_, les poèmes les plus latins qu'il ait créés, soit

par le choix des légendes, soit par leurs harmonies. Contemplez ce

délicieux tableau du Paradis:

Des buissons lumineux fusaient comme des gerbes;

Mille insectes, tels des prismes, vibraient dans l'air;

Le vent jouait avec l'ombre des lilas clairs,

Sur le tissu des eaux et les nappes de l'herbe.

Un lion se couchait sous des branches en fleur;

Le daim flexible errait là-bas, près des panthères;

Et les paons déployaient des faisceaux de lueurs

Parmi les phlox en feu et les lys de lumière.

Dieu seul régnait sur terre et seul régnait aux cieux,

Adam vivait, captif en des chaînes divines;

Ève écoutait le chant menu des sources fines,

Le Sourire du monde habitait ses beaux yeux;

Un archange tranquille et pur veillait sur elle

Et chaque soir, quand se dardaient, là-haut, les ors,

Pour que la nuit fût douce au repos de son corps,

L'archange endormait Ève au creux de sa grande aile[1].

Tous les littérateurs belges s'assimilent la culture française,

assouplissent, grâce à elle, leur procédé d'expression, le rendent moins

touffu, plus délicat, sans cesser jamais de sentir en Flamands.

Même chez ceux de ces écrivains qui ont cherché à se dénationaliser

le plus possible, écrit Louis Dumont-Wilden[15], il ne serait pas

difficile, par une analyse un peu attentive, de montrer que les

traits de caractère, les façons de sentir propres aux Flamands, se

retrouvent toujours. Chez les uns, c'est ce mysticisme intime,

propre aux vieux maîtres de Flandre, qui, mieux que tous les

autres, «surent jouer dans la paille avec l'enfant de Bethléem»,

chez d'autres, c'est le don de l'image colorée, vivante, et un peu

incohérente, c'est l'amour de la vie truculente; chez d'autres

encore, c'est cette éloquence familière si caractéristique parmi

les orateurs flamands, ou cet humour un peu appuyé, mais plein de

saveur qui, du lointain Breughel va jusqu'au puissant caricaturiste

De Bruycker; ou encore ce «flou» dans le raisonnement abstrait qui

paraît à des écrivains français une véritable déloyauté

intellectuelle, mais qui n'effraie aucun esprit germanique.

Que de vérité dans cette page! Quant aux esprits germaniques, non

seulement ils ne s'effraient pas (et ne comptons guère sur l'idéalisme

de l'_Oiseau bleu_ pour les choquer), mais volontiers ils s'approprient

les auteurs flamands, naturalisent Maeterlinck écrivain allemand,

annexent Verhaeren... Et voilà les méthodes de Bismarck appliquées à la

littérature! Stefan Zweig n'écrit-il pas[16]: «Et cette terre germanique

où Maeterlinck trouva sa vraie patrie, est devenue aussi pour Verhaeren,

une patrie d'adoption»? Or, contre une pareille affirmation, les faits

protestent avec véhémence. Prétend-on sincèrement classer comme Germains

des écrivains qui, toujours, ont pensé et écrit en français, dont le

rythme est réfractaire à la langue allemande (les meilleures traductions

de Verhaeren--et il y en a d'excellentes--ne savent rendre fidèlement ni

ses élans, ni ses exaltations), mais surtout des écrivains marqués

nettement de notre culture à nous, Latins[17] et, j'ajoute, qui ne

pouvaient point l'éluder. Si les Lemonnier, les Rodenbach, les

Verhaeren, les Maeterlinck ont choisi la France, ce n'est pas uniquement

que, leur langue les conduisant vers l'Ouest, la vie s'annonçait plus

facile en notre pays qu'ailleurs, c'est qu'à leur tempérament flamand

insuffisant (nous expliquerons tout à l'heure pourquoi), il fallait un

complément, et que ce complément devait nécessairement être latin.

Qu'eussent-ils bien appris en Allemagne? Ils sentaient le besoin

d'affiner leurs moyens d'expression! Est-ce chez nos voisins de l'Est

qu'ils auraient acquis un style plus distingué, plus ordonné, plus

clair, habitué leur esprit à élire les mots de manière précise et

pertinente?... Au contact de la lourdeur, de la pédanterie germaniques,

leurs natures si nobles, si vaillantes, se seraient sans doute épaissies

et nous aurions peut-être vu leurs oeuvres, privées de cette qualité

essentiellement latine, la mesure, dévier vers la trivialité... Un sûr

instinct les guide donc vers la France, puisqu'elle seule offre ce qui

leur manque, la culture latine[18].

Et d'ailleurs, ils suivent simplement la voie de leurs illustres

ancêtres, les peintres flamands du XVIIe siècle, qui, eux aussi, pour

parfaire leur tempérament, sont allés chercher la culture latine en

Italie. Rubens a vécu en Italie, Van Dyck a vécu en Italie. L'un et

l'autre bénéficient de procédés d'artistes italiens, vénitiens en

particulier, puis les accordent à des sensations d'hommes du Nord. Pour

extérioriser leurs personnalités tumultueuses, ils adoptent la forme, ou

mieux--qu'on permette le terme--la langue picturale plus apaisée des

Latins. Véronèse se retrouve souvent dans Van Dyck, peintre religieux,

encore plus dans Rubens. On admire au Musée de Dresde certaine

_Adoration des Mages_ par Véronèse dont s'est inspiré très vivement

Rubens, un jour qu'il traitait le même sujet[19]; le magnifique tableau

_Thomyris faisant plonger dans le sang la tête de Cyrus_[20] évoque des

compositions de Véronèse, par les attitudes des hommes groupés à droite

et la décoration du ciel. Comme les littérateurs d'aujourd'hui, les

maîtres d'autrefois éprouvent en Flamands et traduisent en Latins. Les

deux faits s'éclairent l'un l'autre lumineusement.

J'entends l'objection: «Vous voulez démontrer que les Flamands, artistes

ou écrivains, ne peuvent se passer de la culture latine. Cependant, au

XVe siècle, les primitifs flamands, les Memling, les Van Eyck, ont

trouvé en eux-mêmes toutes leurs ressources, tous leurs trésors. Bien

plus, ce sont eux qui influencèrent certains peintres italiens,

espagnols, ou de l'école d'Avignon...» Assurément, mais au XVe siècle,

tandis que Memling et Van Eyck travaillaient à leurs oeuvres immortelles,

la Flandre vivait des jours glorieux. Jamais le commerce ni l'industrie

ne connurent un aussi vif éclat, jamais l'art ne s'imposa plus

splendidement qu'à l'époque de Philippe le Bon, où Bruges dardait avec

orgueil la tour altière et fière de son beffroi. Voilà pourquoi Memling

et Van Eyck purent se développer complètement par leurs propres moyens.

Mais au XVIIe siècle, la Flandre gémit sous la botte espagnole; à toutes

les consciences, à tous les esprits, à tous les coeurs, la tyrannie

funeste de Philippe II avait imposé une si écrasante contrainte que des

natures même géniales risqueraient fort de se dessécher en ne voyageant

point. Aujourd'hui, la situation est différente; toutefois, la Belgique,

bien qu'indépendante et riche, se trouve serrée entre des nations

beaucoup plus importantes, beaucoup plus gourmandes, et ses écrivains,

s'ils veulent ne point étouffer chez eux, s'ils rêvent d'imprimer leur

marque sur le monde, sont obligés de se déraciner, de partir vers

d'autres contrées respirer plus largement, d'obtenir d'une autre

culture, la culture française, ce qu'ils ne sauraient exiger de leurs

tempéraments flamands.

Aussi bien, puisque à propos des écrivains belges contemporains, nous

avons rappelé l'exemple des peintres du XVIIe siècle, proposons encore

cette comparaison. Comme Rubens, jadis, après s'être enrichi de la

culture latine italienne, revécut dans l'école française du XVIIIe

siècle, dans les Boucher, les Watteau, les Fragonard, les Greuze, et

cela, par ses qualités purement nationales, la vigueur et l'exubérance

sensuelle des formes, ainsi, Verhaeren, de nos jours, assagi grâce à la

culture latine française, impressionne un groupe de poètes français, les

Romains, les Vildrac, les Mercereau, les Théo Varlet, par ce qu'il y a

de plus flamand dans son génie. Si tant de jeunes s'enthousiasment pour

le rythme capricieux et révolté du poète des _Villes tentaculaires_, ils

n'oublient pas non plus sa passion tenace et noble à découvrir de la

poésie dans les manifestations de la vie d'aujourd'hui, commerciale ou

industrielle, qui en paraissent le plus dépourvues, pour les célébrer

superbement. À cet égard, l'influence de Verhaeren se manifeste avec

évidence. Tel le peintre du XVIIe siècle, le poète du XXe s'assimile la

culture des Latins, puis insinue à ces mêmes Latins des vertus de sa

race. Il y a là un phénomène d'échange fort suggestif et aussi, pour le

moins, une coïncidence curieuse.

La littérature belge vit tributaire de la littérature française. En

sera-t-il toujours ainsi? Après une longue période de prospérité, la

Belgique ne produira-t-elle point des écrivains qui sauront devenir

universels sans le secours de la culture latine? Et tout naturellement,

nous touchons à l'une des questions les plus brûlantes dont se

tourmentent nos amis, la question flamingante. Il existe un parti, en

Belgique, qui rêve d'une culture purement flamande, sans odeur latine,

sans même parfum germanique, capable de laisser s'exprimer en flamand

des pensées et des sentiments flamands. Ce parti considère comme une

faute contre la patrie l'emploi de la langue française, dangereux

facteur de dénationalisation, et témoigne d'une mauvaise humeur de plus

en plus méfiante envers un Maeterlinck ou un Verhaeren, coupables

d'écrire dans la langue de Racine. Aussi réclame-t-il la flamandisation

de l'Université de Gand. Pour cette réforme, plutôt réactionnaire, se

massent tous ses efforts. Et ce n'est là, dans l'esprit des flamingants,

que le début d'une série de mesures destinées à bannir de Belgique la

langue et la culture françaises. Maurice de Miomandre a fort bien

dit[21]: «Le flamingantisme est la dernière tentative faite en Europe

pour affirmer une nouvelle nationalité». Examiner cette grosse querelle

entre Wallons et Flamands dépasse notre sujet: les éléments religieux et

politiques y jouent un rôle trop sérieux, trop essentiel, pour qu'elle

trouve asile dans une étude littéraire. Mais il faut envisager le

mouvement flamingant comme le plus redoutable ennemi de la culture

française, et, à ce titre, il préoccupe. Doit-il inquiéter? Peut-être,

les flamingants obtiendront-ils la flamandisation de l'Université de

Gand[22]. Toutefois, je croirais volontiers que les conséquences de

cette entreprise sauvage se développeraient, avant tout, sur le terrain

administratif et politique[23]; quoi qu'on en dise, son efficacité à

l'égard du mouvement littéraire demeurerait peu dangereuse. Il importera

toujours que les écrivains flamands usent du français et se forment à

notre culture, s'ils désirent être lus et connus ailleurs qu'à Bruges,

Gand ou Anvers. Qui se soucie aujourd'hui des littérateurs de langue

flamande? Pourquoi les flamingants ne comprennent-ils pas que Lemonnier,

Rodenbach, Van Lerberghe, Verhaeren, Maeterlinck, encore qu'écrivant en

français, les honorent plus magnifiquement que Pol de Mont ou Léonce du

Catillon, fidèles au dialecte des bords de l'Escaut? Singulière

intelligence du patriotisme! Le jour où tous les auteurs flamands

emploieraient le flamand, la Flandre serait à ce point nationalisée que

les autres peuples oublieraient son existence... Nous ne vivons pas au

XVe siècle. De plus en plus, le français devient la langue

internationale des lettrés; de plus en plus, pour créer une oeuvre belle

et durable, les Flamands devront combiner avec leur manière de

s'émouvoir notre manière d'exprimer, se nourrir d'une culture qui, sans

cesse, élargit son rayonnement et davantage s'affirme. Que les

flamingants luttent, qu'ils rendent obligatoire le flamand dans les

provinces flamandes, ils ne pourront cependant réagir contre une loi

naturelle, fatale, dont l'histoire et la géographie garantissent le

maintien, ils n'empêcheront jamais la Belgique de rester une province

littéraire de la France: les écrivains belges emprunteront notre langue,

notre culture, ou ils ne seront point. Mais ils seraient moins encore,

s'ils s'avisaient d'imiter servilement nos prosateurs ou nos poètes.

Encore une fois, leurs pensées, leurs sensations doivent garder le

caractère de leur race, éviter à tout prix de se parisianiser. Dans une

lettre adressée, voilà vingt-deux ans, au journal _La Nation_[24] qui

procédait à une consultation sur ce sujet, Maurice Barrès envisageait

déjà la question de manière excellente et définitive.

Nous vous aimons, écrivait-il, surtout quand vous êtes Belges, car

nous n'avons pas cessé de souhaiter une forte décentralisation de

la pensée française, devenue trop uniquement parisienne.

Permettez-moi d'oublier les frontières politiques pour ne voir que

la géographie intellectuelle de l'Europe, et de dire que vous

faites de l'excellente décentralisation française. À mon point de

vue de Français, j'y vois un honneur pour la France, comme de votre

point de vue belge, vous devez trouver là un témoignage de

l'excellente énergie de la nation et du sol belges. Vous nous

faites voir un aspect particulier de notre pensée, comme le

genevois Rousseau est indispensable à l'intégralité de la pensée

française.

Vos penseurs et écrivains font partie de notre courant

intellectuel. Vous profitez de nous, nous profitons de vous; nous

sommes des associés. Et il ne peut y avoir entre les deux pays que

des sentiments de haute estime et d'affection qui unissent des

collaborateurs.

Le Mouvement littéraire Belge d'expression française depuis 1880 · 第 13 / 32 题