Tous ces écrivains, qu'ils se nomment Lemonnier, Demolder, Giraud,
Verhaeren, Rodenbach, Van Lerberghe, qu'ils descendent de Rubens, Van
Dyck, ou Memling, qu'ils silhouettent des béguines frôlant à pas
étouffés les vieilles maisons de Bruges, ou bien entonnent les chants
rutilants d'une foule en liesse, que leurs teintes s'estompent,
épuisées, dans une atmosphère de recueillement, qu'elles éclatent
joyeuses et sonores comme l'appel d'une fanfare, qu'il s'agisse d'une
cité ardente et rétive, ou du travail méthodique des abeilles, qu'ils
peignent surtout avec leurs sens, leur sensibilité, leur imagination
hallucinée ou leur mysticisme troublant, tous ces écrivains sont,
d'abord, des coloristes. C'est à la couleur qu'ils s'attachent; plutôt
que d'analyser des impressions, ils les extériorisent en couleurs. Avec
leurs plumes, ils s'expriment comme les artistes d'autrefois, avec leurs
pinceaux. Les mêmes paysages, la même atmosphère qui inspiraient les
aïeux, les inspirent aujourd'hui; de la même manière leur nature réagit,
et cette belle page où Taine explique le coloris des peintres s'applique
aussi exactement au coloris des écrivains:
Hors des villes comme dans les villes, tout est matière à tableau;
on n'aurait qu'à copier. Le vert universel de la campagne n'est ni
cru, ni monotone; il est nuancé par les divers degrés de maturité
des feuillages et des herbes, par les diverses épaisseurs et les
changements perpétuels de la buée et des nuages. Il a pour
complément ou pour repoussoir la noirceur des nuées qui, tout d'un
coup, fondent en ondées et en averses, la grisaille de la brume qui
se déchire, ou s'éparpille, le vague réseau bleuâtre qui enveloppe
les lointains, les papillotements de la lumière arrêtée dans la
vapeur qui s'envole, parfois le satin éblouissant d'un nuage
immobile, ou quelque fente subite par laquelle perce l'azur. Un
ciel aussi rempli, aussi mobile, aussi propre à accorder, varier et
faire valoir les tons de la terre, est une école de coloristes[12].
Quelques littérateurs belges, aussitôt après la renaissance de 1880, se
laissèrent tout à fait asservir à des écoles françaises. Nous
examinerons la question, le moment venu, dans un chapitre prochain,
mais, reconnaissons-le dès maintenant, si les premiers romans de
Lemonnier se ressentent fort de Zola, si Giraud, Valère Gille, Gilkin
suivent avec servilité Leconte de Lisle et Hérédia, c'est que le roman
naturaliste aussi bien que la poésie parnassienne, sensualistes l'un et
l'autre, devaient attirer fatalement de jeunes écrivains qu'une
naturelle disposition portait à observer, d'abord, en toutes choses, les
couleurs. Toutefois, en France, romanciers ou poètes ne peignirent que
par accident; en Belgique, ils peignent par nécessité. Chez nous, le
mouvement intellectuel, plus tôt fécond, impressionna même, à maintes
reprises, les arts plastiques et créa des peintres-littérateurs,
Poussin, Greuze, Delacroix. Au contraire, c'est grâce au génie de ses
artistes que la terre de Flandre témoigna deux fois, au XVe et au XVIIe
siècle, de sa prodigieuse richesse, de sa farouche vitalité. Et rien ne
détournera ceux de ses fils qui, par leurs écrits, continueront à la
glorifier, d'être encore et toujours des peintres.
* * * * *
À étudier les écrivains belges d'expression française de ces trente
dernières années, leurs vies, leurs oeuvres, on s'aperçoit que la plupart
sont venus en France chercher la culture latine. Tout en revendiquant
avec fierté le tempérament septentrional, sa sève bouillante et
désordonnée, ils désirent nous prendre ce qui nie le plus leur nature,
le sens des proportions, l'harmonie, la finesse. S'ils n'y réussissent
pas toujours, du moins est-il bien rare que ne se remarque point dans
leurs écrits quelque empreinte de notre culture. Pour les Wallons,
Latins naturels, cette loi se passe de démonstration; quant aux auteurs
de race flamande, ils la confirment brillamment. Des cinq plus grands
écrivains belges, trois sont de purs Flamands et un quatrième, si son
nom trahit des attaches françaises, est né de mère flamande. Or, tous
les quatre ont choisi la France pour patrie d'adoption: Rodenbach
habitait Paris, Lemonnier y passe tous les ans plusieurs semaines,
Verhaeren, chaque hiver, s'installe à Saint-Cloud, Maeterlinck partage
son existence entre la Normandie et la Provence[13]. Et j'en citerais
d'autres, de notoriété moindre, ou plus jeunes, que Paris retient!...
Séjournant en France, contractant les habitudes françaises, fréquentant
des hommes de lettres, des artistes français, séduits aussi peu à peu
par le charme prenant de nos paysages ou excités par le souffle brûlant
de la ville, comment ces écrivains résisteraient-ils au besoin de donner
à leurs pensées, à leurs sensations une forme française, de les
habiller, pour ainsi dire, à la française, sans toutefois les déformer
ni les amoindrir? Évidemment, la langue dont ils usent leur apporte un
précieux avantage, mais écrire en français n'implique pas nécessairement
une culture française: le romancier Georges Eekhoud qui ne vécut point
en France, a beau s'exprimer en notre langue, il demeure exclusivement
Flamand, je ne discerne en son oeuvre nulle trace de notre influence. Au
contraire, les livres de Camille Lemonnier, très flamands par les
descriptions robustes et colorées, la vie puissamment truculente,
revêtent une forme plus soignée, j'allais dire plus civilisée que si
Lemonnier ne s'était jamais éloigné de son pays. Les vers de Georges
Rodenbach pleurent des impressions et des mélancolies de terroir avec
une distinction rare, une préciosité presque maladive, qui rapproche cet
enfant de Bruges des poètes de la décadence romaine... Certaines pièces
de Maurice Maeterlinck, _Monna Vanna_ et _Joyselle_, ou encore la _Vie
des Abeilles_, _l'Intelligence des fleurs_, sont d'une exécution toute
latine. Latin enfin, Émile Verhaeren lui-même, un Flamand s'il en fut,
le chantre de _Toute la Flandre_, le plus nationaliste des poètes, et
non seulement dans quelques recueils du début, _les Flamandes_, _les
Moines_, mais encore et surtout dans l'un de ses récents volumes, _les
Rythmes souverains_, les poèmes les plus latins qu'il ait créés, soit
par le choix des légendes, soit par leurs harmonies. Contemplez ce
délicieux tableau du Paradis:
Des buissons lumineux fusaient comme des gerbes;
Mille insectes, tels des prismes, vibraient dans l'air;
Le vent jouait avec l'ombre des lilas clairs,
Sur le tissu des eaux et les nappes de l'herbe.
Un lion se couchait sous des branches en fleur;
Le daim flexible errait là-bas, près des panthères;
Et les paons déployaient des faisceaux de lueurs
Parmi les phlox en feu et les lys de lumière.
Dieu seul régnait sur terre et seul régnait aux cieux,
Adam vivait, captif en des chaînes divines;
Ève écoutait le chant menu des sources fines,
Le Sourire du monde habitait ses beaux yeux;
Un archange tranquille et pur veillait sur elle
Et chaque soir, quand se dardaient, là-haut, les ors,
Pour que la nuit fût douce au repos de son corps,
L'archange endormait Ève au creux de sa grande aile[1].
Tous les littérateurs belges s'assimilent la culture française,
assouplissent, grâce à elle, leur procédé d'expression, le rendent moins
touffu, plus délicat, sans cesser jamais de sentir en Flamands.
Même chez ceux de ces écrivains qui ont cherché à se dénationaliser
le plus possible, écrit Louis Dumont-Wilden[15], il ne serait pas
difficile, par une analyse un peu attentive, de montrer que les
traits de caractère, les façons de sentir propres aux Flamands, se
retrouvent toujours. Chez les uns, c'est ce mysticisme intime,
propre aux vieux maîtres de Flandre, qui, mieux que tous les
autres, «surent jouer dans la paille avec l'enfant de Bethléem»,
chez d'autres, c'est le don de l'image colorée, vivante, et un peu
incohérente, c'est l'amour de la vie truculente; chez d'autres
encore, c'est cette éloquence familière si caractéristique parmi
les orateurs flamands, ou cet humour un peu appuyé, mais plein de
saveur qui, du lointain Breughel va jusqu'au puissant caricaturiste
De Bruycker; ou encore ce «flou» dans le raisonnement abstrait qui
paraît à des écrivains français une véritable déloyauté
intellectuelle, mais qui n'effraie aucun esprit germanique.
Que de vérité dans cette page! Quant aux esprits germaniques, non
seulement ils ne s'effraient pas (et ne comptons guère sur l'idéalisme
de l'_Oiseau bleu_ pour les choquer), mais volontiers ils s'approprient
les auteurs flamands, naturalisent Maeterlinck écrivain allemand,
annexent Verhaeren... Et voilà les méthodes de Bismarck appliquées à la
littérature! Stefan Zweig n'écrit-il pas[16]: «Et cette terre germanique
où Maeterlinck trouva sa vraie patrie, est devenue aussi pour Verhaeren,
une patrie d'adoption»? Or, contre une pareille affirmation, les faits
protestent avec véhémence. Prétend-on sincèrement classer comme Germains
des écrivains qui, toujours, ont pensé et écrit en français, dont le
rythme est réfractaire à la langue allemande (les meilleures traductions
de Verhaeren--et il y en a d'excellentes--ne savent rendre fidèlement ni
ses élans, ni ses exaltations), mais surtout des écrivains marqués
nettement de notre culture à nous, Latins[17] et, j'ajoute, qui ne
pouvaient point l'éluder. Si les Lemonnier, les Rodenbach, les
Verhaeren, les Maeterlinck ont choisi la France, ce n'est pas uniquement
que, leur langue les conduisant vers l'Ouest, la vie s'annonçait plus
facile en notre pays qu'ailleurs, c'est qu'à leur tempérament flamand
insuffisant (nous expliquerons tout à l'heure pourquoi), il fallait un
complément, et que ce complément devait nécessairement être latin.
Qu'eussent-ils bien appris en Allemagne? Ils sentaient le besoin
d'affiner leurs moyens d'expression! Est-ce chez nos voisins de l'Est
qu'ils auraient acquis un style plus distingué, plus ordonné, plus
clair, habitué leur esprit à élire les mots de manière précise et
pertinente?... Au contact de la lourdeur, de la pédanterie germaniques,
leurs natures si nobles, si vaillantes, se seraient sans doute épaissies
et nous aurions peut-être vu leurs oeuvres, privées de cette qualité
essentiellement latine, la mesure, dévier vers la trivialité... Un sûr
instinct les guide donc vers la France, puisqu'elle seule offre ce qui
leur manque, la culture latine[18].
Et d'ailleurs, ils suivent simplement la voie de leurs illustres
ancêtres, les peintres flamands du XVIIe siècle, qui, eux aussi, pour
parfaire leur tempérament, sont allés chercher la culture latine en
Italie. Rubens a vécu en Italie, Van Dyck a vécu en Italie. L'un et
l'autre bénéficient de procédés d'artistes italiens, vénitiens en
particulier, puis les accordent à des sensations d'hommes du Nord. Pour
extérioriser leurs personnalités tumultueuses, ils adoptent la forme, ou
mieux--qu'on permette le terme--la langue picturale plus apaisée des
Latins. Véronèse se retrouve souvent dans Van Dyck, peintre religieux,
encore plus dans Rubens. On admire au Musée de Dresde certaine
_Adoration des Mages_ par Véronèse dont s'est inspiré très vivement
Rubens, un jour qu'il traitait le même sujet[19]; le magnifique tableau
_Thomyris faisant plonger dans le sang la tête de Cyrus_[20] évoque des
compositions de Véronèse, par les attitudes des hommes groupés à droite
et la décoration du ciel. Comme les littérateurs d'aujourd'hui, les
maîtres d'autrefois éprouvent en Flamands et traduisent en Latins. Les
deux faits s'éclairent l'un l'autre lumineusement.
J'entends l'objection: «Vous voulez démontrer que les Flamands, artistes
ou écrivains, ne peuvent se passer de la culture latine. Cependant, au
XVe siècle, les primitifs flamands, les Memling, les Van Eyck, ont
trouvé en eux-mêmes toutes leurs ressources, tous leurs trésors. Bien
plus, ce sont eux qui influencèrent certains peintres italiens,
espagnols, ou de l'école d'Avignon...» Assurément, mais au XVe siècle,
tandis que Memling et Van Eyck travaillaient à leurs oeuvres immortelles,
la Flandre vivait des jours glorieux. Jamais le commerce ni l'industrie
ne connurent un aussi vif éclat, jamais l'art ne s'imposa plus
splendidement qu'à l'époque de Philippe le Bon, où Bruges dardait avec
orgueil la tour altière et fière de son beffroi. Voilà pourquoi Memling
et Van Eyck purent se développer complètement par leurs propres moyens.
Mais au XVIIe siècle, la Flandre gémit sous la botte espagnole; à toutes
les consciences, à tous les esprits, à tous les coeurs, la tyrannie
funeste de Philippe II avait imposé une si écrasante contrainte que des
natures même géniales risqueraient fort de se dessécher en ne voyageant
point. Aujourd'hui, la situation est différente; toutefois, la Belgique,
bien qu'indépendante et riche, se trouve serrée entre des nations
beaucoup plus importantes, beaucoup plus gourmandes, et ses écrivains,
s'ils veulent ne point étouffer chez eux, s'ils rêvent d'imprimer leur
marque sur le monde, sont obligés de se déraciner, de partir vers
d'autres contrées respirer plus largement, d'obtenir d'une autre
culture, la culture française, ce qu'ils ne sauraient exiger de leurs
tempéraments flamands.
Aussi bien, puisque à propos des écrivains belges contemporains, nous
avons rappelé l'exemple des peintres du XVIIe siècle, proposons encore
cette comparaison. Comme Rubens, jadis, après s'être enrichi de la
culture latine italienne, revécut dans l'école française du XVIIIe
siècle, dans les Boucher, les Watteau, les Fragonard, les Greuze, et
cela, par ses qualités purement nationales, la vigueur et l'exubérance
sensuelle des formes, ainsi, Verhaeren, de nos jours, assagi grâce à la
culture latine française, impressionne un groupe de poètes français, les
Romains, les Vildrac, les Mercereau, les Théo Varlet, par ce qu'il y a
de plus flamand dans son génie. Si tant de jeunes s'enthousiasment pour
le rythme capricieux et révolté du poète des _Villes tentaculaires_, ils
n'oublient pas non plus sa passion tenace et noble à découvrir de la
poésie dans les manifestations de la vie d'aujourd'hui, commerciale ou
industrielle, qui en paraissent le plus dépourvues, pour les célébrer
superbement. À cet égard, l'influence de Verhaeren se manifeste avec
évidence. Tel le peintre du XVIIe siècle, le poète du XXe s'assimile la
culture des Latins, puis insinue à ces mêmes Latins des vertus de sa
race. Il y a là un phénomène d'échange fort suggestif et aussi, pour le
moins, une coïncidence curieuse.
La littérature belge vit tributaire de la littérature française. En
sera-t-il toujours ainsi? Après une longue période de prospérité, la
Belgique ne produira-t-elle point des écrivains qui sauront devenir
universels sans le secours de la culture latine? Et tout naturellement,
nous touchons à l'une des questions les plus brûlantes dont se
tourmentent nos amis, la question flamingante. Il existe un parti, en
Belgique, qui rêve d'une culture purement flamande, sans odeur latine,
sans même parfum germanique, capable de laisser s'exprimer en flamand
des pensées et des sentiments flamands. Ce parti considère comme une
faute contre la patrie l'emploi de la langue française, dangereux
facteur de dénationalisation, et témoigne d'une mauvaise humeur de plus
en plus méfiante envers un Maeterlinck ou un Verhaeren, coupables
d'écrire dans la langue de Racine. Aussi réclame-t-il la flamandisation
de l'Université de Gand. Pour cette réforme, plutôt réactionnaire, se
massent tous ses efforts. Et ce n'est là, dans l'esprit des flamingants,
que le début d'une série de mesures destinées à bannir de Belgique la
langue et la culture françaises. Maurice de Miomandre a fort bien
dit[21]: «Le flamingantisme est la dernière tentative faite en Europe
pour affirmer une nouvelle nationalité». Examiner cette grosse querelle
entre Wallons et Flamands dépasse notre sujet: les éléments religieux et
politiques y jouent un rôle trop sérieux, trop essentiel, pour qu'elle
trouve asile dans une étude littéraire. Mais il faut envisager le
mouvement flamingant comme le plus redoutable ennemi de la culture
française, et, à ce titre, il préoccupe. Doit-il inquiéter? Peut-être,
les flamingants obtiendront-ils la flamandisation de l'Université de
Gand[22]. Toutefois, je croirais volontiers que les conséquences de
cette entreprise sauvage se développeraient, avant tout, sur le terrain
administratif et politique[23]; quoi qu'on en dise, son efficacité à
l'égard du mouvement littéraire demeurerait peu dangereuse. Il importera
toujours que les écrivains flamands usent du français et se forment à
notre culture, s'ils désirent être lus et connus ailleurs qu'à Bruges,
Gand ou Anvers. Qui se soucie aujourd'hui des littérateurs de langue
flamande? Pourquoi les flamingants ne comprennent-ils pas que Lemonnier,
Rodenbach, Van Lerberghe, Verhaeren, Maeterlinck, encore qu'écrivant en
français, les honorent plus magnifiquement que Pol de Mont ou Léonce du
Catillon, fidèles au dialecte des bords de l'Escaut? Singulière
intelligence du patriotisme! Le jour où tous les auteurs flamands
emploieraient le flamand, la Flandre serait à ce point nationalisée que
les autres peuples oublieraient son existence... Nous ne vivons pas au
XVe siècle. De plus en plus, le français devient la langue
internationale des lettrés; de plus en plus, pour créer une oeuvre belle
et durable, les Flamands devront combiner avec leur manière de
s'émouvoir notre manière d'exprimer, se nourrir d'une culture qui, sans
cesse, élargit son rayonnement et davantage s'affirme. Que les
flamingants luttent, qu'ils rendent obligatoire le flamand dans les
provinces flamandes, ils ne pourront cependant réagir contre une loi
naturelle, fatale, dont l'histoire et la géographie garantissent le
maintien, ils n'empêcheront jamais la Belgique de rester une province
littéraire de la France: les écrivains belges emprunteront notre langue,
notre culture, ou ils ne seront point. Mais ils seraient moins encore,
s'ils s'avisaient d'imiter servilement nos prosateurs ou nos poètes.
Encore une fois, leurs pensées, leurs sensations doivent garder le
caractère de leur race, éviter à tout prix de se parisianiser. Dans une
lettre adressée, voilà vingt-deux ans, au journal _La Nation_[24] qui
procédait à une consultation sur ce sujet, Maurice Barrès envisageait
déjà la question de manière excellente et définitive.
Nous vous aimons, écrivait-il, surtout quand vous êtes Belges, car
nous n'avons pas cessé de souhaiter une forte décentralisation de
la pensée française, devenue trop uniquement parisienne.
Permettez-moi d'oublier les frontières politiques pour ne voir que
la géographie intellectuelle de l'Europe, et de dire que vous
faites de l'excellente décentralisation française. À mon point de
vue de Français, j'y vois un honneur pour la France, comme de votre
point de vue belge, vous devez trouver là un témoignage de
l'excellente énergie de la nation et du sol belges. Vous nous
faites voir un aspect particulier de notre pensée, comme le
genevois Rousseau est indispensable à l'intégralité de la pensée
française.
Vos penseurs et écrivains font partie de notre courant
intellectuel. Vous profitez de nous, nous profitons de vous; nous
sommes des associés. Et il ne peut y avoir entre les deux pays que
des sentiments de haute estime et d'affection qui unissent des
collaborateurs.