«Aujourd'hui, leur littérature est presque nulle», écrit Hippolyte
Taine, dans un chapitre de la _Philosophie de l'art_ consacré aux
Belges[5], et plus loin: «Ils ne peuvent citer de ces esprits créateurs
qui ouvrent sur le monde de grandes vues originales, ou enchâssent leurs
conceptions dans de belles formes capables d'un ascendant universel[6].»
L'essai sur l'art dans les Pays-Bas date de 1868; un tel jugement était
alors très juste. Aujourd'hui, les considérants qui l'appuient,
ingénieux et suggestifs, sur la stérilité intellectuelle des Belges, se
trouvent infirmés. L'illustre critique démontre, en ce style alerte et
imagé qui pare d'un si grand charme sa pensée, combien les habitants des
Pays-Bas, dès l'heure où ils commencèrent de défricher et de rendre
saine leur terre, ont toujours eu, par nécessité géographique, un esprit
pratique, de défense d'abord, puis de conservation, qui les initia plus
à jouir des matérialités qu'il ne les inclina à la poésie ou à la
philosophie. Seulement, dans ce même pays, voilà que, vers 1880 et les
années suivantes, un important mouvement littéraire naît et se
développe! Des romanciers apparaissent, des poètes surgissent, même,
sinon des philosophes, du moins des écrivains dont il ne semble pas
téméraire d'assurer qu'ils ont une philosophie; moins de quarante ans
après la condamnation prononcée par Taine, un Verhaeren, un Maeterlinck
créent des oeuvres «capables d'un ascendant universel», lui donnent un
démenti superbe, et confirment de leurs noms glorieux la faillite de ses
arguments! Cependant, ce n'est point par simple caprice que les Lettres
belges ne prennent essor qu'en 1880. Pour expliquer leur pauvreté
jusqu'à cette date, des raisons existent, autres que celles de Taine.
Lesquelles?
Si haut que nous remontions dans l'histoire des peuples, nous ne
rencontrons point de littérature féconde, indépendante d'une prospérité
matérielle parfaite, d'une autonomie politique absolue. Le siècle de
Périclès, le siècle d'Auguste, le siècle de Louis XIV brillent comme
autant de témoignages qu'une floraison intellectuelle ne s'observe que
chez une nation saine et forte. Or, la Belgique subit toutes les
dominations. Depuis le XVIe siècle, successivement soumise aux
fantaisies de la monarchie espagnole, annexée par le traité d'Utrecht à
la Maison d'Autriche, réunie, en 1795, à la France dont elle forme neuf
départements, jusqu'au jour où le Congrès de Vienne l'accouple à la
Hollande sous la souveraineté du prince d'Orange-Nassau, ce n'est qu'en
1830 qu'elle se constitue en royaume libre. Envahie, saccagée, durant
les guerres du règne de Louis XIV, puis de la Révolution, la Belgique
devient, à maintes occasions, le champ et le cimetière de l'Europe. Dans
un pays que des fortunes aussi diverses, mais également malheureuses,
bouleversaient, où l'insécurité du lendemain obsédait, au point de
détourner les intelligences et les énergies d'entreprises qui ne
s'attachaient point à la défense d'intérêts immédiats, imagine-t-on des
poètes, des prosateurs créant des oeuvres immortelles[7]? Et lorsque, en
1830, ce pays conquiert enfin la vie paisible, il reste nécessairement,
assez longtemps, un État fragile comme tous les États jeunes; il doit
consolider ses institutions, affermir son influence, surveiller avec une
sollicitude minutieuse le jeu d'un organisme encore délicat. Pendant
cinquante ans, les questions politiques et sociales absorbent l'activité
des Belges. Et, dans leurs efforts, ils sont merveilleusement encouragés
et dirigés, à partir de 1865, par un homme d'affaires génial, qui
développe l'industrie, accroît le commerce, consacre la situation
internationale et impose la Belgique au respect du monde, le roi Léopold
II. Ce souverain, si indifférent aux écrivains, les favorisait sans le
savoir, en préparant à leur élan un admirable terrain; il semait pour
d'autres, la récolte fut double.
M'objectera-t-on qu'au fond mes raisons ne diffèrent guère de celles de
Taine, puisque, moi aussi, j'attribue l'insignifiance intellectuelle des
Belges dans le passé au besoin, si longtemps prédominant chez eux, de
lutter pour subsister? Mais Taine, lui, tire de ses observations une loi
sur l'impuissance littéraire naturelle, instinctive, du peuple belge[8].
Qu'il constate cette impuissance au moment où il écrit, fort bien. Il se
trompe (l'évènement l'a prouvé) lorsqu'il semble l'imputer à la race
même, et, partant, la considérer comme irrémédiable. Au contraire, nous
avons essayé d'exposer comment des accidents historiques seuls avaient
été responsables de cette infériorité jusqu'en 1880, mais qu'une fois la
Belgique libérée des soucis politiques ou sociaux qui troublaient sa
tranquillité matérielle et sa vie morale, des esprits s'étaient
rencontrés, aussi aisément là qu'ailleurs, avides de travaux nobles et
désintéressés.
Sans doute, un chroniqueur scrupuleux pourrait relever les noms de
quelques écrivains isolés qui, déjà, dans le courant du XIXe siècle,
publièrent des recueils de vers ou de prose. Mais si nous exceptons
Charles de Coster, dont la _Légende d'Ulenspigel_, cette épopée
puissante, colorée, émue, qualifiée avec bonheur de «bible nationale»,
inspira maintes fois les romanciers belges contemporains, et le tendre
moraliste Octave Pirmez, en vérité ce ne sont ni les Van Hasselt, ni les
Mathieu, ni les Potvin, ni d'autres obscurs compilateurs académiques,
impersonnels et fades, qui méritent de retenir l'attention.
En 1880, toute une génération de jeunes hommes, élevés en un pays
prospère, enrichis des idées neuves qui, depuis la guerre
franco-allemande, circulaient à travers la Belgique et les excitaient,
se trouvent prêts au combat. Car il ne s'agit de rien moins que d'un
combat, et le premier caractère du mouvement littéraire dont nous nous
occupons, c'est d'être, à l'origine, un mouvement révolutionnaire.
L'attaque fut soudaine. Un adolescent de vingt ans, au masque
intelligent et audacieux, Max Waller, poète et conteur, fonde une revue,
_La Jeune Belgique_, groupe autour de lui un bataillon de volontaires
intrépides, parmi lesquels Albert Giraud, Iwan Gilkin, Valère Gille, se
rue à l'assaut des idées bourgeoises et fanées dont quelques pédants
s'enorgueillissaient et plante sur leurs débris le drapeau de l'Art
libre et de la Pensée fière. D'autres revues s'organisent. _L'Art
Moderne_, _la Société Nouvelle_, _la Basoche_, _la Wallonie_, des
journaux se fondent, les encouragements arrivent de Paris, et voilà née
la nouvelle littérature belge. Certes, le public ne se passionne pas
encore pour elle, certes le gouvernement ne lui facilite guère
l'existence, mais d'une telle poussée, inconnue jusqu'alors, de volontés
unies et d'efforts coordonnés la victoire sortira. Lorsque, en 1889, Max
Waller fut ravi, si jeune, à l'affection de ses camarades, il avait pu
savourer déjà la joie d'applaudir aux premiers succès des Lemonnier, des
Verhaeren, des Eekhoud, des Giraud, de presque tous ceux qui, par la
richesse de leur tempérament et l'enthousiasme de leur coeur, allaient,
dans le domaine des Lettres, illustrer la Belgique pour la première
fois.
* * * * *
Les écrivains belges, poètes ou prosateurs, sont des peintres. Ils
s'inquiètent peu de la composition; leur fougue s'emploie à décrire. Les
écrivains français, eux, sont des architectes: l'oeuvre mal bâtie nous
froisse; des mesures égales, des développements symétriques, voilà ce
qu'exige notre tempérament. Les natures septentrionales demeurent
réfractaires au besoin d'équilibre et de clarté. Enchevêtrées,
impulsives, violentes, elles projettent des impressions désordonnées,
mais plus véhémentes, plus colorées que les nôtres. Ainsi, les
littérateurs de Belgique, particulièrement ceux des provinces flamandes,
se désintéressent volontiers de l'ordonnance d'un livre; l'expression
vive de ce qu'ils sentent, la peinture de ce qu'ils voient, souvent
éclatante, même brutale, les exaltent plus sûrement.
Les uns, Camille Lemonnier, Émile Verhaeren dans _Les Flamandes_,
Georges Eekhoud, et, plus encore qu'aucun, Eugène Demolder, brossent à
larges coups de pinceau des fresques lumineuses, exubérantes de vie
païenne, qui évoquent les somptueuses décorations de Rubens, les
beuveries de Jordaens, les kermesses de Téniers, toujours la vie
plantureuse et sensuelle.
À mesure que se pressaient les jours, cette gaieté de la terre
s'accroissait, prenait des allures de ribote et de folie. Une
pléthore gonflait les choses; le vertige de la sève exaspérait les
chênes. On entendait comme par cascades ruisseler le sang vert des
aubiers sous la chevelure des feuilles. Des gommes s'accumulaient
le long des écorces comme des apostumes par les fentes desquels
coulaient les résines; aux branches s'ouvraient des plaies
pareilles à des bouches, à des flancs écrasés et spumants[9].
D'autres, au contraire, les conteurs Louis Delattre et Maurice des
Ombiaux, cisellent leurs oeuvres avec émotion; les touches sont précises,
délicates, comme celles de jolis tableaux très finis dont les nuances,
un peu recherchées, s'harmonisent heureusement et l'on pense à tant de
petits peintres de la vie flamande intime. Voici les poèmes d'Albert
Giraud; leur tenue parfaite, leur distinction un peu hautaine rappellent
certains portraits de Van Dyck:
Sur le rêve effacé d'un antique décor,
Dans un de ces fauteuils étoilés de clous d'or
Dont la rude splendeur ne sied plus à nos tailles,
Le front lourd de pensées et balafré d'entailles
Repose, avec l'allure et la morgue d'un roi,
En un vaste silence où l'on sent de l'effroi,
L'aventurier flamand qui commandait aux princes
Et qui jouait aux dés l'empire et les provinces,
Celui dont la mémoire emplit les grands chemins,
Celui dont l'avenir verra les larges mains
S'appuyer à jamais en songe sur l'Épée[1].
Dans le faste et la magnificence des visions verhaereniennes, c'est Van
Eyck qui, à tout instant, resplendit. Georges Rodenbach, Charles Van
Lerberghe, le Maurice Maeterlinck des premiers drames, s'apparentent aux
primitifs flamands inquiets, tendres et religieux, continuent, en
littérature, l'adaptant à leur caractère, l'oeuvre mystique de Memling.
Écoutez la fin de la _Chanson d'Ève_:
Une aube pâle emplit le ciel triste, le Rêve
Comme un grand voile d'or de la terre se lève.
Avec l'âme des roses d'hier,
Lentement montent dans les airs,
Comme des ailes étendues,
Comme des pieds nus et très doux,
Qui se séparent de la terre,
Dans le grand silence à genoux.
L'âme chantante d'Ève expire,
Elle s'éteint dans la clarté;
Elle retourne en un sourire
À l'univers qu'elle a chanté.
Elle redevient l'âme obscure
Qui rêve, la voix qui murmure,
Le frisson des choses, le souffle flottant
Sur les eaux et sur les plaines,
Parmi les roses, et dans l'haleine
Divine du printemps.
En de vagues accords où se mêlent
Des battements d'ailes,
Des sons d'étoiles,
Des chutes de fleurs,
En l'universelle rumeur
Elle se fond, doucement, et s'achève,