_Le Sermon._
Epître de saint Paul aux Hébreux, chap. 13, vers. 18.
--_Car nous sommes persuadés d'avoir une bonne conscience._
»Nous sommes persuadés d'avoir une bonne conscience?...»
Un moment, Trim, dit mon père en l'interrogeant.--Tu ne donnes pas le
ton qu'il faut à cette sentence.--Il semble que tu affectes de parler du
nez, et de prendre un accent railleur, comme si le prédicateur alloit se
plaindre de l'apôtre.
C'est aussi ce qu'il va faire, dit Trim. Point du tout, répliqua mon
père en souriant.
Et moi, monsieur, dit le docteur Slop, je crois au contraire que Trim a
raison. La manière rude dont il relève les paroles de l'apôtre annonce
qu'il va blâmer sa doctrine.--C'est sûrement là un écrivain protestant.
Et à quoi, s'il vous plaît, en jugez-vous? Il n'a encore rien dit ni
pour, ni contre aucun des deux dogmes.--Cela est vrai: mais c'est que
chez nous les prédicateurs répètent avec plus de respect ce que les
apôtres ont dit; et si cet homme-là étoit dans certains pays, je vous
jure qu'à son seul début on le logeroit pour sa vie à l'inquisition.
L'inquisition? dit mon oncle Tobie: est-ce un édifice ancien ou moderne?
Il n'est pas question ici d'architecture, répondit le docteur
Slop.--L'inquisition!... Ah! monsieur, reprit le caporal, c'est la plus
horrible chose... L'ami, s'écria mon père, gardes-en la description pour
toi, j'en déteste jusqu'au nom.--Une inquisition modérée telle qu'à Rome
et dans toute l'Italie, répliqua le docteur Slop, doit être considérée
sous un autre point de vue. Elle peut être très-utile dans bien des
cas.--Mais il s'en faut beaucoup que j'approuve la rigueur excessive
qu'elle exerce dans d'autres pays.--Que le ciel ait pitié de ceux qui
tombent entre ses mains! dit mon oncle Tobie. _Amen_, s'écria Trim: Dieu
sait que mon pauvre frère est dans leurs griffes depuis quatorze
ans.--Ton frère? Mais tu ne m'as jamais parlé de cela, reprit avec
précipitation mon oncle Tobie. Trim, comment cela est-il arrivé? Ah!
Monsieur, cette histoire vous feroit saigner le cœur.--C'est
l'affliction de ma vie. Mais elle est trop longue pour vous la raconter
à présent; je vous la dirai quelque jour que nous travaillerons au
boulingrin.--Je puis pourtant vous la dire en abrégé.--C'est à Lisbonne,
Monsieur. Mon frère Thomas y étoit passé. Il servoit un négociant. Il
devint amoureux de la veuve d'un Juif et l'épousa. Chacun fait ce qu'il
peut dans ce monde; ils se mirent à vendre du boudin et des saucisses.
Hélas! une nuit qu'ils dormoient tranquillement à côté l'un de l'autre,
on vint les enlever, et on les traîna dans les prisons de l'inquisition
avec deux petits enfans.--Que le bon Dieu ait pitié de lui! s'écria Trim
en soupirant.--Ils y sont encore. C'étoit le meilleur garçon, continua
Trim en tirant son mouchoir de sa poche, qui ait jamais existé.
Les larmes gagnèrent si fort Trim, qu'il mouilla dans un instant son
mouchoir en les essuyant.--Un silence morne régna quelques minutes dans
la salle: le sentiment de la compassion y avoit pénétré.
Allons, Trim, dit mon père, dès qu'il vit que sa douleur étoit moins
vive, un peu de courage. Oublie cette triste histoire, et continue de
lire. Je suis fâché de t'avoir interrompu.
Le caporal Trim s'essuya le visage, remit son mouchoir dans sa poche,
fit une inclination, et recommença sa lecture.