CHAPITRE XLI.

_Autre Anicroche._

Mon oncle Tobie et mon père, à la clôture de la scène, étoient tous deux

debout, se raccommodant ensemble comme Brutus et Cassius.

Mon père, en prononçant les trois derniers mots, s'assit. Mon oncle

Tobie suivit exactement son exemple, si ce n'est pourtant qu'avant de se

remettre sur sa chaise, il tira le cordon pour faire venir Trim qui

étoit dans l'antichambre.--La maison de mon oncle Tobie étoit vis-à-vis

celle de mon père: il dit à Trim d'aller lui chercher Stévinus.

D'autres n'auroient peut-être jamais parlé de Stévinus; mais le cœur de

mon oncle Tobie n'avoit point de fiel. Il continua de discourir sur le

même sujet, pour faire voir à mon père qu'il n'avoit aucun ressentiment.

Votre apparition subite, docteur Slop, dit mon oncle Tobie, en reprenant

le discours, m'a sur-le-champ fait souvenir de Stévinus; et l'on pense

bien que mon père ne s'avisa plus de vouloir gager que Stévinus étoit un

ingénieur.--

Et je m'en suis souvenu, continua mon oncle Tobie, parce que c'est lui,

Stévinus, ce fameux ingénieur, qui a inventé ce chariot à voiles

qu'avoit le prince Maurice de Nassau, et qui alloit si vîte, que cinq ou

six personnes, en quelques minutes, pouvoient se trouver à trente milles

d'Allemagne du lieu où elles étoient parties.

Parbleu! dit le docteur Slop, votre domestique est boiteux. Vous auriez

bien pu lui épargner la peine d'aller chercher la description de cette

voiture dans Stévinus.--Je la connois. A mon retour de Leyde, en passant

par la Haye, je fis deux grands milles à pied, exprès pour l'aller voir

à Scheuling.

Deux milles! voilà grand'chose, répliqua mon oncle Tobie, en comparaison

de ce que fit le savant Peyreskius pour satisfaire sa curiosité!--Il

alla, lui, exprès et à pied, de Paris à Scheuling pour voir cette

merveille, et y compris son retour, il fit près de cinq cent milles.

Il y a des gens qui ne peuvent souffrir qu'on renchérisse sur eux.

Votre Peyreskius étoit bien fou, dit le docteur Slop.--Mais remarquez,

je vous prie, que le docteur Slop ne disoit point cela par mépris pour

Peyreskius; il ne le disoit que parce que ce long voyage qu'il avoit

entrepris à pied, par amour des sciences, réduisoit à rien l'exploit du

docteur Slop.

Oui, c'étoit un grand fou, reprit-il encore une fois.--Mais pourquoi

cela, dit mon père, en prenant le parti de mon oncle Tobie, d'abord

parce qu'il étoit encore fâché de l'insulte qu'il lui avoit faite, et

ensuite parce que la chose commençoit à l'intéresser?--Pourquoi cela?

dit-il: pourquoi Peyreskius ou tout autre seroit-il blâmable de chercher

à acquérir de la science? Je ne connois point le chariot à voiles de

Stévinus. J'ignore sur quels principes il a construit cette machine;

mais il a fallu que ce fût sur des principes bien solides, pour qu'elle

pût produire l'effet prodigieux dont parle mon frère.--La tête de

Stévinus elle-même devoit être une machine bien organisée.

Il est certain, répliqua mon oncle Tobie avec un air de satisfaction,

que Stévinus étoit un grand homme, et que sa machine faisoit l'effet que

je viens d'en dire. Peyreskius, qui n'est pas suspect, en dit même bien

plus, lorsqu'il parle de son mouvement: _Tam citus erat, quàm erat

ventus_; ce sont ses termes, et si je n'ai pas oublié mon latin, cela

veut dire qu'il étoit aussi léger que le vent... Pour moi.--

Pardon, mon cher frère, dit mon père à mon oncle Tobie, si je vous

interromps.--Mais dites-nous, docteur Slop, vous qui l'avez vue, sur

quels principes on a fait mouvoir si rapidement cette singulière

voiture? Oh! sur des principes... des principes... en vérité ce sont

de... jolis principes... et je me suis souvent étonné, continua-t-il, en

éludant la question, que quelques-uns de nos seigneurs qui habitent des

pays plats, tels que le nôtre, et qui ont de jeunes femmes, n'aient pas

fait faire quelque voiture semblable.--Elle est expéditive, et dans les

cas pressés où se trouvent les jeunes femmes de temps en temps, on

seroit sur-le-champ à leur secours, pourvu qu'il y eût du vent.

D'ailleurs, il y auroit de l'économie à se servir du vent qui ne coûte

rien, qui ne mange rien, au lieu que les chevaux coûtent et mangent

beaucoup.--

Eh bien! dit mon père, c'est précisément parce que le vent ne coûte

rien, qu'il seroit dangereux de s'en servir, et que le projet est

mauvais.--C'est dans la consommation des productions de notre sol et de

nos manufactures que l'on trouve le moyen de faire subsister ceux qui

ont faim.--C'est cela qui donne de l'aliment au commerce, qui fait

circuler l'argent, qui nous apporte de nouvelles richesses, qui soutient

le prix de nos terres.--J'avoue pourtant que si j'étois prince, je

récompenserois magnifiquement les inventeurs de machines aussi

industrieuses.--Il faut encourager le génie: mais j'en supprimerois

absolument l'usage.

Mon père étoit là dans son élément.--Il alloit continuer sa dissertation

sur le commerce, ainsi qu'avoit fait mon oncle Tobie sur les

fortifications.--Mais à la perte sans doute de beaucoup de connoissances

très-importantes qu'il auroit développées, il étoit écrit dans les

livres du destin que mon père ne pourroit continuer aucune dissertation

ce jour-là.--Car comme il ouvroit la bouche pour dire une autre

phrase...

Oeuvres complètes, tome 1 · 第 82 / 116 题