CHAPITRE XVII.

_Chagrins domestiques._

On s'imagine aisément que mon père ne revint de Londres à la campagne

que de très-mauvaise humeur.--Les frais de ce voyage inutile excitèrent

vivement ses regrets pendant les vingt ou vingt-cinq premiers milles, et

il les reprochoit à ma mère.--C'étoit d'ailleurs la saison de l'année où

il recueilloit les fruits de ses espaliers, dont il étoit fort

curieux.--Si une bagatelle, une affaire de rien l'eût, dans un autre

temps, appelé à faux à Londres, il n'en auroit pas dit trois mots à ce

qu'il disoit.

Il ne parloit ensuite que de ses espérances trompées sur l'attente d'un

fils.--Il y avoit compté: son fils Robert pouvoit lui manquer; il auroit

eu un second appui de sa vieillesse.--Sa déception, à cet égard, étoit

plus mortifiante pour un homme prudent, que la perte de tout l'argent

que le voyage lui avoit coûté.--Qu'est-ce que cent vingt guinées lui

faisoient?--Il les auroit moins regrettées que s'il eût perdu sa canne.

Rien ne l'affligeoit tant depuis Stilton jusqu'à Grantham, que les

complimens de condoléance qu'il recevoit de ses amis, et que la triste

figure qu'il feroit à l'église le premier dimanche.--La véhémence de son

esprit, un peu aiguisé par le chagrin, lui faisoit faire les

descriptions les plus satiriques de tout ce qui s'y passeroit, lorsque

placé dans le banc avec sa chère côte, il attireroit les yeux de toute

l'assemblée.--De quels ridicules ne seroit-il pas couvert?--De combien

de quolibets, de mauvaises plaisanteries ne seroit-il pas le sujet?--Ma

mère a avoué que tout ce qu'il dit pendant ces deux postes, étoit si

plaisamment tragi-comique, qu'elle ne fit que rire et pleurer à la fois

pendant cette route.

Mais les choses, quand ils eurent passé la rivière de Drente, prirent

une autre face.--Mon père se fâcha tout de bon de la vile et indigne

ruse de ma mère.--C'étoit une fourberie!--La femme ne pouvoit pas se

tromper si lourdement; et si cela est... quelle foiblesse! mot cruel et

tourmentant!--Il ne l'eut pas si-tôt prononcé, que son imagination se

remplit de mille idées.--Son esprit en fut si frappé, qu'il voulut se

mettre à compter combien il y avoit de foiblesses.--Il y avoit des

foiblesses de corps et d'esprit... et les premières plus

inquiétantes.--Enfin, il ne faisoit que raisonner. Il se scrutoit, pour

tâcher de découvrir si ce n'étoit pas lui qui eût donné lui-même

occasion au revers chagrinant dont il se plaignoit.

Enfin, il s'éleva dans son esprit tant de sujets d'inquiétudes, son

humeur devint si fâcheuse, que ma mère ne retourna à la campagne qu'avec

beaucoup plus de chagrin qu'elle n'avoit eu de plaisir à revoir

Londres.--Elle en fut si affectée, qu'elle se plaignit à mon oncle Tobie

de ce qu'il auroit fait perdre patience au philosophe le plus accoutumé

à réprimer ses passions.

Oeuvres complètes, tome 1 · 第 58 / 116 题