_L'Epitaphe._
Vous connoissez au moins un peu la nature humaine, mon cher lecteur;
c'en est assez pour m'épargner de longues explications, et vous
comprenez aisément que mon héros ne pouvoit pas aller ainsi, sans
éprouver de temps en temps quelques petites...--Il s'étoit chargé d'une
multitude de ces petites dettes.--Elles font un poids, lui disoit
Eugène; on les enregistre.--Il n'y faisoit aucune attention.--Ce n'étoit
point par malice qu'il les avoit contractées.--La franchise, la gaieté
de son humeur joviale en étoient le principe.--Que pouvoit-il lui en
arriver?--Elles sont aussitôt rayées qu'inscrites, et Eugène lui
répondoit: «Ne vous y fiez pas. Il faudra, lui disoit-il, que vous
payiez un jour ou l'autre: on ne vous fera pas grâce de la moindre
chose.»
Autant en emportoit le vent.--Yorick ne lui répliquoit que par un geste
qui annonçoit qu'il ne craignoit rien; et si c'étoit à la promenade, ou
dans les champs qu'on lui en parloit, un saut qu'il faisoit d'un air gai
et indifférent, étoit toute la réponse qu'on avoit de lui.--Mais on le
prenoit quelquefois au coin de son feu, entouré de chaises et de
fauteuils. Là, il ne pouvoit pas fuir aussi aisément, et c'est alors
qu'Eugène lui faisoit, sans qu'il pût l'éviter, des leçons sur son
indiscrétion.--
«Croyez-moi, lui disoit-il, mon cher Yorick, vos plaisanteries
indiscrètes vous causeront tôt ou tard des chagrins et des embarras dont
tout votre esprit ne pourra vous dégager.--Je vois qu'il n'arrive que
trop souvent, dans ces saillies, que la personne que l'on badine, se
croit lésée, et qu'elle s'arroge, pour se venger, tous les droits que
peut lui donner une injure.--Figurez-vous, dans cette situation, ce qui
roule dans son esprit.--Comptez ses amis, ses parens, et tous ceux qui,
sans autre intérêt que le danger commun, vont se réunir à son
escorte.--Le calcul sera modeste, si pour dix de vos épigrammes, vous ne
vous êtes fait cent ennemis.--Mais jusqu'à ce que vous vous soyez attiré
un essaim de guêpes, qui vous piquent de toutes parts, je le vois, vous
ne croirez pas ce que je vous dis.
»Vous savez, mon cher Yorick, combien je vous aime. Je connois votre
droiture; je sais que vos railleries ne partent pas d'une malignité
bilieuse.--Elles viennent de la candeur et de la gaieté de votre ame.
Mais songez que les sots ne savent pas faire cette distinction, et que
les fourbes et les méchans ne veulent pas la faire.--Et vous ne voulez
pas voir le danger d'irriter les uns et de plaisanter les autres! Vous
vous perdez, mon ami. Ils vont se liguer et se prêter un secours mutuel;
vous pouvez compter qu'ils vont vous faire une guerre qui vous rendra la
vie même à charge.
»La vengeance, croyez-moi, vous portera de quelque coin des coups
funestes, qui attaqueront votre honneur, et que l'innocence et
l'intégrité de votre conduite ne pourront jamais parer.--Votre fortune,
votre maison en seront ébranlées.--Votre caractère, qui a
malheureusement montré à vos ennemis la route qu'il faut suivre pour
vous attaquer, en sera affecté.--On jetera des doutes sur tout ce que
vous direz. La vérité qui passera par votre bouche, ne sera plus qu'une
imposture. Vous serez accablé de calomnies.--On tournera votre esprit en
ridicule, et avec toutes vos connoissances, toute votre littérature, on
vous foulera aux pieds.--Vous peindrai-je la dernière scène de votre
tragédie? La cruauté et la lâcheté, assassins jumeaux, vendues, livrées
à l'obscure malice, attaqueront toutes vos fragilités, toutes vos
foiblesses.--C'est là le point d'attaque qui a emporté d'assaut les
mortels les plus dignes et les meilleurs.--Et croyez-moi, croyez-moi,
mon cher Yorick, dès qu'une fois la vengeance, pour se satisfaire, a
conçu le dessein de sacrifier un innocent destitué de tout secours, il
est aisé de ramasser, dans le moindre hallier, autant de bois qu'il en
faut pour former le bûcher où on veut l'immoler.»--
Yorick ne pouvoit écouter cette funeste prédiction sans verser des
larmes.--Il se promettoit même d'être à l'avenir plus avare de ses
plaisanteries.--Mais, hélas! il étoit trop tard.--La grande
confédération, qui avoit à sa tête et Monsieur ... et Monsieur ... et
Monsieur ... étoit déjà formée, et le plan de l'attaque fut exécuté
tout-à-coup, et de la manière qu'Eugène l'avoit prédit, avec si peu de
compassion du côté des alliés! avec si peu de soupçon du côté d'Yorick!
Il étoit si éloigné de songer à ce qui se tramoit contre lui, qu'il
n'avoit jamais cru sa promotion à l'épiscopat plus sûre.--Mais on avoit
déjà coupé la racine: il tomba comme tant d'autres hommes de mérite
avoient tombé avant lui.
Il se défendit cependant avec courage pendant quelque temps.--Accablé
enfin par le nombre, épuisé par tant d'efforts, et encore plus par la
manière indigne dont on lui faisoit la guerre, il fut forcé de mettre
bas les armes.--Il conserva, dit-on, du moins en apparence, la gaieté et
la vivacité de son esprit jusqu'à la fin.--Mais on croit qu'il est mort
le cœur navré de douleur et de chagrin.
Eugène, quelques heures avant qu'il rendît le dernier soupir, s'approcha
de son lit, dans l'intention de lui dire le dernier adieu.--Il lui
demanda comment il se trouvoit.--Yorick le fixe, prend sa main, le
remercie de toutes les marques d'amitié qu'il lui a données; «et si je
vous rencontre dans l'autre monde, ajouta-t-il, je vous réitérerai mes
remercîmens.--J'échappe à mes ennemis pour toujours.--J'espère, dit
Eugène en larmes, et du ton le plus tendre, j'espère que cela ne sera
pas.» Yorick ne répondit qu'avec un regard, et en serrant doucement la
main de son ami, pénétré de douleur.--«Courage, mon cher Yorick, s'écria
Eugène en rappelant ses esprits et essuyant ses larmes, courage! Un peu
de cœur, cher ami. Ne laissez point abattre vos esprits; que votre
fermeté, dans le moment où vous en avez le plus de besoin, ne vous
abandonne pas.--Et qu'est-ce qui connoît les ressources de la
Providence, et ce que la puissance de Dieu peut faire pour vous?» Yorick
posa doucement la main sur son cœur, et remua la tête. «--Je ne sais,
dit Eugène fondant en larmes, je ne sais comment me séparer de vous. Je
voudrois me flatter que vous êtes encore appelé à la place où votre
mérite vous élevoit, et que je vivrai pour voir cet heureux
événement.--Je vous prie, mon cher Eugène, dit Yorick en ôtant avec
peine son bonnet de nuit, je vous prie de regarder ma tête.--Je n'y vois
aucun mal, répliqua Eugène.--Hélas donc! mon cher ami, souffrez que je
vous dise qu'elle est si meurtrie par les coups qu'on m'a portés dans
l'obscurité, et si peu faite à présent pour ce que vous dites, que quand
il pleuvroit des mitres, pas une n'y pourroit tenir.»--Le dernier soupir
d'Yorick, en disant ces mots, étoit suspendu sur ses lèvres... Eugène le
regarde... Un feu léger, foible lueur de ses saillies, brille dans ses
yeux. Eugène voyoit que le chagrin tuoit son ami.--Il lui serre la main,
et sort ensuite doucement de la chambre, baigné de larmes... Yorick le
suit des yeux jusqu'à la porte.--Alors il les ferme et ne les ouvre
plus.--
Il repose dans un coin du cimetière de son église, sous une pierre de
marbre qu'Eugène fit poser sur son sépulcre, avec cette inscription:
_Hélas! pauvre Yorick!_
Ses mânes ont la consolation d'entendre lire dix fois par jour cette
épitaphe élégiaque avec une telle variété de tons plaintifs, qu'on est
obligé d'avouer que s'il n'a pas été universellement aimé pendant sa
vie, il est plaint après sa mort.--Il y a un petit sentier qui traverse
le cimetière auprès de sa tombe, et personne ne passe sans y jeter un
regard et un soupir, en lisant:
[Illustration:
_HÉLAS!
PAUVRE
YORICK!_]