CHAPITRE XIII.

_L'Epitaphe._

Vous connoissez au moins un peu la nature humaine, mon cher lecteur;

c'en est assez pour m'épargner de longues explications, et vous

comprenez aisément que mon héros ne pouvoit pas aller ainsi, sans

éprouver de temps en temps quelques petites...--Il s'étoit chargé d'une

multitude de ces petites dettes.--Elles font un poids, lui disoit

Eugène; on les enregistre.--Il n'y faisoit aucune attention.--Ce n'étoit

point par malice qu'il les avoit contractées.--La franchise, la gaieté

de son humeur joviale en étoient le principe.--Que pouvoit-il lui en

arriver?--Elles sont aussitôt rayées qu'inscrites, et Eugène lui

répondoit: «Ne vous y fiez pas. Il faudra, lui disoit-il, que vous

payiez un jour ou l'autre: on ne vous fera pas grâce de la moindre

chose.»

Autant en emportoit le vent.--Yorick ne lui répliquoit que par un geste

qui annonçoit qu'il ne craignoit rien; et si c'étoit à la promenade, ou

dans les champs qu'on lui en parloit, un saut qu'il faisoit d'un air gai

et indifférent, étoit toute la réponse qu'on avoit de lui.--Mais on le

prenoit quelquefois au coin de son feu, entouré de chaises et de

fauteuils. Là, il ne pouvoit pas fuir aussi aisément, et c'est alors

qu'Eugène lui faisoit, sans qu'il pût l'éviter, des leçons sur son

indiscrétion.--

«Croyez-moi, lui disoit-il, mon cher Yorick, vos plaisanteries

indiscrètes vous causeront tôt ou tard des chagrins et des embarras dont

tout votre esprit ne pourra vous dégager.--Je vois qu'il n'arrive que

trop souvent, dans ces saillies, que la personne que l'on badine, se

croit lésée, et qu'elle s'arroge, pour se venger, tous les droits que

peut lui donner une injure.--Figurez-vous, dans cette situation, ce qui

roule dans son esprit.--Comptez ses amis, ses parens, et tous ceux qui,

sans autre intérêt que le danger commun, vont se réunir à son

escorte.--Le calcul sera modeste, si pour dix de vos épigrammes, vous ne

vous êtes fait cent ennemis.--Mais jusqu'à ce que vous vous soyez attiré

un essaim de guêpes, qui vous piquent de toutes parts, je le vois, vous

ne croirez pas ce que je vous dis.

»Vous savez, mon cher Yorick, combien je vous aime. Je connois votre

droiture; je sais que vos railleries ne partent pas d'une malignité

bilieuse.--Elles viennent de la candeur et de la gaieté de votre ame.

Mais songez que les sots ne savent pas faire cette distinction, et que

les fourbes et les méchans ne veulent pas la faire.--Et vous ne voulez

pas voir le danger d'irriter les uns et de plaisanter les autres! Vous

vous perdez, mon ami. Ils vont se liguer et se prêter un secours mutuel;

vous pouvez compter qu'ils vont vous faire une guerre qui vous rendra la

vie même à charge.

»La vengeance, croyez-moi, vous portera de quelque coin des coups

funestes, qui attaqueront votre honneur, et que l'innocence et

l'intégrité de votre conduite ne pourront jamais parer.--Votre fortune,

votre maison en seront ébranlées.--Votre caractère, qui a

malheureusement montré à vos ennemis la route qu'il faut suivre pour

vous attaquer, en sera affecté.--On jetera des doutes sur tout ce que

vous direz. La vérité qui passera par votre bouche, ne sera plus qu'une

imposture. Vous serez accablé de calomnies.--On tournera votre esprit en

ridicule, et avec toutes vos connoissances, toute votre littérature, on

vous foulera aux pieds.--Vous peindrai-je la dernière scène de votre

tragédie? La cruauté et la lâcheté, assassins jumeaux, vendues, livrées

à l'obscure malice, attaqueront toutes vos fragilités, toutes vos

foiblesses.--C'est là le point d'attaque qui a emporté d'assaut les

mortels les plus dignes et les meilleurs.--Et croyez-moi, croyez-moi,

mon cher Yorick, dès qu'une fois la vengeance, pour se satisfaire, a

conçu le dessein de sacrifier un innocent destitué de tout secours, il

est aisé de ramasser, dans le moindre hallier, autant de bois qu'il en

faut pour former le bûcher où on veut l'immoler.»--

Yorick ne pouvoit écouter cette funeste prédiction sans verser des

larmes.--Il se promettoit même d'être à l'avenir plus avare de ses

plaisanteries.--Mais, hélas! il étoit trop tard.--La grande

confédération, qui avoit à sa tête et Monsieur ... et Monsieur ... et

Monsieur ... étoit déjà formée, et le plan de l'attaque fut exécuté

tout-à-coup, et de la manière qu'Eugène l'avoit prédit, avec si peu de

compassion du côté des alliés! avec si peu de soupçon du côté d'Yorick!

Il étoit si éloigné de songer à ce qui se tramoit contre lui, qu'il

n'avoit jamais cru sa promotion à l'épiscopat plus sûre.--Mais on avoit

déjà coupé la racine: il tomba comme tant d'autres hommes de mérite

avoient tombé avant lui.

Il se défendit cependant avec courage pendant quelque temps.--Accablé

enfin par le nombre, épuisé par tant d'efforts, et encore plus par la

manière indigne dont on lui faisoit la guerre, il fut forcé de mettre

bas les armes.--Il conserva, dit-on, du moins en apparence, la gaieté et

la vivacité de son esprit jusqu'à la fin.--Mais on croit qu'il est mort

le cœur navré de douleur et de chagrin.

Eugène, quelques heures avant qu'il rendît le dernier soupir, s'approcha

de son lit, dans l'intention de lui dire le dernier adieu.--Il lui

demanda comment il se trouvoit.--Yorick le fixe, prend sa main, le

remercie de toutes les marques d'amitié qu'il lui a données; «et si je

vous rencontre dans l'autre monde, ajouta-t-il, je vous réitérerai mes

remercîmens.--J'échappe à mes ennemis pour toujours.--J'espère, dit

Eugène en larmes, et du ton le plus tendre, j'espère que cela ne sera

pas.» Yorick ne répondit qu'avec un regard, et en serrant doucement la

main de son ami, pénétré de douleur.--«Courage, mon cher Yorick, s'écria

Eugène en rappelant ses esprits et essuyant ses larmes, courage! Un peu

de cœur, cher ami. Ne laissez point abattre vos esprits; que votre

fermeté, dans le moment où vous en avez le plus de besoin, ne vous

abandonne pas.--Et qu'est-ce qui connoît les ressources de la

Providence, et ce que la puissance de Dieu peut faire pour vous?» Yorick

posa doucement la main sur son cœur, et remua la tête. «--Je ne sais,

dit Eugène fondant en larmes, je ne sais comment me séparer de vous. Je

voudrois me flatter que vous êtes encore appelé à la place où votre

mérite vous élevoit, et que je vivrai pour voir cet heureux

événement.--Je vous prie, mon cher Eugène, dit Yorick en ôtant avec

peine son bonnet de nuit, je vous prie de regarder ma tête.--Je n'y vois

aucun mal, répliqua Eugène.--Hélas donc! mon cher ami, souffrez que je

vous dise qu'elle est si meurtrie par les coups qu'on m'a portés dans

l'obscurité, et si peu faite à présent pour ce que vous dites, que quand

il pleuvroit des mitres, pas une n'y pourroit tenir.»--Le dernier soupir

d'Yorick, en disant ces mots, étoit suspendu sur ses lèvres... Eugène le

regarde... Un feu léger, foible lueur de ses saillies, brille dans ses

yeux. Eugène voyoit que le chagrin tuoit son ami.--Il lui serre la main,

et sort ensuite doucement de la chambre, baigné de larmes... Yorick le

suit des yeux jusqu'à la porte.--Alors il les ferme et ne les ouvre

plus.--

Il repose dans un coin du cimetière de son église, sous une pierre de

marbre qu'Eugène fit poser sur son sépulcre, avec cette inscription:

_Hélas! pauvre Yorick!_

Ses mânes ont la consolation d'entendre lire dix fois par jour cette

épitaphe élégiaque avec une telle variété de tons plaintifs, qu'on est

obligé d'avouer que s'il n'a pas été universellement aimé pendant sa

vie, il est plaint après sa mort.--Il y a un petit sentier qui traverse

le cimetière auprès de sa tombe, et personne ne passe sans y jeter un

regard et un soupir, en lisant:

[Illustration:

_HÉLAS!

PAUVRE

YORICK!_]

Oeuvres complètes, tome 1 · 第 53 / 116 题