Il y a deux sortes d'éloquence: l'une en mérite à peine le nom; elle
consiste en un nombre fixe de périodes arrangées et compassées, et de
figures artificielles, brillantées de mots à prétention: cette éloquence
éblouit, mais éclaire peu l'entendement. Admirée et affectée par des
demi-savans, dont le jugement est aussi faux, que le goût vicié, elle
est entièrement étrangère aux écrivains sacrés. Si elle fut toujours
estimée être au-dessous des grands hommes de tous les siècles, combien,
à plus forte raison, a-t-elle dû paroître indigne de ces écrivains, que
l'esprit d'éternelle sagesse animoit dans leurs veilles, et qui devoient
atteindre à cette force, cette majesté, cette simplicité, à laquelle
l'homme seul n'atteignit jamais?
L'autre sorte d'éloquence est entièrement opposée à celle que je viens
de censurer; et elle caractérise véritablement les saintes écritures.
Son excellence ne dérive pas d'une élocution travaillée et amenée de
loin, mais d'un mélange étonnant de simplicité et de majesté, double
caractère si difficilement réuni, qu'on le trouve bien rarement dans les
compositions purement humaines.
Les pages saintes ne sont pas chargées d'ornemens superflus et affectés.
L'Être infini, ayant bien voulu condescendre à parler notre langage,
pour nous apporter la lumière de la révélation, s'est plu, sans doute, à
le douer de ces tournures naturelles et gracieuses, qui devoient
pénétrer nos ames.
Observez que les plus grands écrivains de l'antiquité, soit grecs, soit
latins, perdent infiniment des grâces de leur style, quand ils sont
traduits littéralement dans nos langues modernes.
La fameuse apparition de Jupiter, dans le premier livre d'Homère, sa
pompeuse description d'une tempête, son Neptune ébranlant la terre et
l'entrouvrant jusqu'à son centre, la beauté des cheveux de sa Pallas,
tous ces passages, en un mot, admirés de siècles en siècles, se
flétrissent, et disparoissent, presque entièrement, dans les versions
latines.
Qu'on lise les traductions de Sophocle, de Théocrite, de Pindare même, y
trouvera-t-on autre chose que quelques vestiges légers des grâces qui
nous ont charmés dans les originaux? concluons-en que la pompe de
l'expression, la suavité des nombres et la phrase musicale constituent
la plus grande partie des beautés de nos auteurs classiques, tandis que
celle de nos écritures consiste plutôt dans la grandeur des choses
mêmes, que dans celle des mots. Les idées y sont si élevées de leur
nature, qu'elles doivent paroître nécessairement sublimes dans leur
modeste ajustement; elles brillent à travers les plus foibles et les
plus littérales versions de la bible.
La glorieuse description de la création du ciel et de la terre, dont
Longin, le meilleur de nos anciens critiques, étoit enthousiasmé, n'a
rien perdu de son mérite intrinsèque; et quoiqu'elle ait subi diverses
traductions, elle triomphe encore, et étonne par sa force et sa
véhémence, comme dans l'original. Mille passages suivans de l'écriture
jouissent des mêmes droits: la description tant célébrée d'une tempête
au pseaume 107; les touchantes réflexions du saint homme Job, sur la
briéveté de la vie, et l'instabilité des choses humaines; la peinture
vivante d'un cheval de bataille, du livre de Job, dans laquelle il n'y a
pas un seul mot dont la beauté n'exige un commentaire particulier. Je
pourrois y ajouter ces reproches tendres et pathétiques aux enfans
d'Israël, qui éclatent dans les prophètes, et dont le lecteur le plus
froid et le plus prévenu a tant de peine de n'être pas affecté:
«O habitans de Jérusalem, et vous hommes de Juda! décidez, je vous
prie, entre ma vigne et moi. Que pouvois-je faire de plus pour ma
vigne, que ce que j'ai fait? eh bien! lorsque j'attendois qu'elle me
donnât des raisins, elle me jette quelques grappes sauvages. Mais,
direz-vous, la voie du Seigneur est inégale: écoutez à présent, maison
d'Israël, c'est la vôtre qui l'est, et non pas la mienne. Ai-je
quelque plaisir à voir l'homme s'égarer et mourir? n'en aurois-je pas
davantage à le voir revenir et vivre? j'ai nourri, j'ai élevé des
enfans, et ils se sont révoltés contre moi. Le bœuf connoît son
maître, l'âne connoît la crêche du sien; mais Israël ne me connoît
pas: mon peuple ne veut pas me connoître!»
Non, il n'est rien dans les livres des payens, qui soit comparable à
l'éloquence, à la vivacité, à la tendresse de ces reproches. Il y règne
quelque chose de si affectueux, de si noble et de si sublime qu'on peut
défier les plus grands orateurs de l'antiquité, de rien produire de
semblable.
Ces observations sur la supériorité des écrivains inspirés, comme
écrivains, sont encore vraies si on les considère comme historiens.
D'abord, les histoires profanes ne nous apprennent que des événemens
temporels, si remplis d'incertitudes et de contradictions que l'on est
bien embarrassé d'y trouver la vérité.
Tandis que l'histoire sacrée est celle de Dieu même, de sa
toute-puissance, de sa sagesse infinie, de sa providence universelle, de
sa justice, de sa bonté, et de tous ses autres attributs. Ils y sont
déployés sous mille formes, et dans une série d'événemens variés,
miraculeux, et tels qu'aucune nation n'en eut de semblables. N'insistons
plus sur la supériorité de l'écriture en ce sens.
Elle est encore douée d'un avantage, auquel les historiens profanes
n'arrivent pas, et qui distingue seul les siens; c'est la manière simple
et sans affectation avec laquelle les faits y sont racontés: en voici
quelques exemples. Lorsque Joseph se fait connoître, et qu'il pleure sur
la tête de son frère Benjamin, à cet instant dramatique y a-t-il un de
ses frères qui profère un seul mot, soit pour exprimer sa joie, soit
pour pallier l'injure qu'ils lui firent? Non, de tous côtés s'ensuit un
silence profond et _solennel_, un silence infiniment plus éloquent et
plus expressif que tout ce qu'on auroit pu substituer à sa place.
Que Thucidide, Hérodote, Tite-Live, ou tel autre historien classique,
eussent été chargés d'écrire cette histoire, quand ils en auroient été
là, ils eussent sûrement épuisé toute leur éloquence à fournir les
frères de Joseph de harangues étudiées, et cependant quelque belles
qu'on puisse les supposer, elles auroient été peu naturelles, et
nullement propres à la circonstance. Lorsqu'une telle variété de
passions dut fondre tout-à-coup dans le cœur de ces frères, quelle
langue auroit été capable d'exprimer le tumulte de leurs idées? Quand le
remords, la surprise, la honte, la joie, la reconnoissance envahirent
soudainement leurs ames, ah! que l'éloquence de leurs lèvres eût été
insuffisante! combien leurs langues eussent été infidelles en
transmettant le langage de leur cœur! oui, le silence seul, participoit
de la sublimité oratoire; et des pleurs achevoient de rendre ce qu'une
harangue ne pouvoit jamais faire.