J'étois un matin assis auprès de mon feu, et fort malade, quand je reçus
une carte très-polie, écrite de la main d'une femme que je ne
connoissois point. Frappée, disoit-elle, de cette veine heureuse de
philantropie qui couloit, en ruisseaux de lait et de miel, de mes
écrits, elle seroit infiniment flattée de faire une connoissance intime
avec l'auteur, en le priant de venir prendre du thé chez elle.
J'étois trop malade pour sortir; et je lui répondis en quelques lignes,
que je désirois également de faire connoissance avec une personne dont
le cœur et l'esprit sembloient tellement sympathiser avec les sentimens
sur lesquels elle me complimentoit, et que je lui demandois l'honneur
d'une visite ce soir même.
Elle accepta mon invitation, et vint en conséquence. Elle me visita tout
le temps que je restai confiné dans ma chambre; et je lui rendis cette
politesse aussitôt que je pus sortir.
C'étoit une femme de bon sens, vertueuse, peu animée, mais douée de
cette charmante et constante sorte de gaieté qui dérive naturellement de
la bonté, _mens conscia recti_. Elle étoit extrêmement réservée, et ne
parloit que lorsqu'on l'interrogeoit. Semblable à un luth, elle
possédoit en elle-même tous les pouvoirs passifs de la musique; mais
elle avoit besoin d'une main qui les mît en œuvre.
Elle avoit quitté l'Angleterre bien jeune, avant que ses tendres
affections eussent contracté ce cal, occasionné par le frottement du
monde. On l'avoit conduite dans l'Inde, où ses sentimens se mûrirent en
principes, et s'échauffèrent de l'enthousiasme sublime de la morale
orientale.
Elle me sembloit être malheureuse; et cela ajouta à mon estime pour
elle. Je devinai, plutôt que je ne lui demandai, son histoire; elle
sentoit et ne murmuroit pas. Le fiel ne bouilloit pas en elle; un chyle
balsamique couloit toujours dans ses veines.
Pendant son séjour en Angleterre, cette douce communication ne fut
jamais interrompue; à son départ une correspondance amicale lui succéda:
elle partit, et ce fut pour toujours. Je ne la rencontrerai plus... dans
ce monde... Elle étoit, hélas! la femme d'un autre.
La femme d'un autre! et qu'avois-je besoin de faire cette confession? La
réforme du christianisme a déchiré cette pratique de notre rituel. J'eus
beau dire qu'elle m'appela dans toutes ses détresses, que je la secourus
autant qu'il fut en moi, que je la servis, que ces considérations
mettoient absolument hors de mon pouvoir tout projet de séduction, quand
j'aurois été assez libertin pour en former; ces excuses ne furent pas
admises; on me répliqua toujours: _elle étoit la femme d'un autre_.
Les femmes seront donc traitées désormais comme une reine d'Espagne.
S'il arrive qu'elle tombe dans la boue, on l'y laisse se démener jusqu'à
ce que son royal époux soit de loisir de venir la relever.
Tout sujet qui poseroit un doigt profane sur sa Majesté, encourroit la
peine de mort; et comme les magistrats du conseil n'ont pas encore
déterminé en quel point principal de sa personne sacrée réside sa
divinité, s'abstenir de toucher à aucun, fut toujours jugé la précaution
la plus sûre.
Ainsi donc la philantropie, qui nous attira mutuellement, et la vertu
qui nous unit, ne purent nous mettre à l'abri de la censure! Ni son
heureux caractère, ni ma figure cadavereuse n'opposèrent aucune digue
aux torrens de la médisance! Non.
L'invraisemblance d'une histoire maligne ne sert qu'à lui donner de la
vogue, car elle augmente le scandale. Dans ce cas, une partie du monde,
comme certains prêtres, est industrieuse à répandre une croyance dont
elle rit, tandis que l'autre, comme le pieux Saint-Augustin, croit
précisément parce que le mystère est aussi absurde qu'incroyable.