On s’était battu, la veille, aux environs de Marchenoir, petit village
du Loir-et-Cher. La journée était restée indécise, et les troupes, le
soir, campaient sur leurs positions. Le lendemain, au matin, dans la
grande plaine désolée et sombre, deux fermes incendiées par le canon
brûlaient encore. Il était cinq heures lorsque sonna le réveil. La nuit
avait été rude: les hommes n’avaient pu dormir, à moitié gelés de froid
sous leurs tentes sans paille, à moitié morts de faim, aussi, car ils
étaient sans vivres, l’intendance, en prévision d’une défaite plus
rapide, ayant reçu l’ordre de battre en retraite, au moment précis de la
distribution. On empaqueta les tentes; on boucla les sacs; quelques feux
brillèrent, autour desquels de noires silhouettes humaines
s’entassèrent, accroupies et tremblantes. Çà et là, les baïonnettes des
fusils en faisceaux jetaient des lueurs farouches, et les sonneries de
clairon, se répondant, rompaient, seules, le silence morne du camp.
Sébastien avait passé une partie de la nuit, en faction, devant les
faisceaux. Il était brisé de fatigue, grelottait de froid, et ses
paupières à vif le piquaient comme s’il les eût trempées dans de
l’acide. La veille, pour la première fois, il avait assisté à un court
engagement de tirailleurs. Il s’était tenu parole et n’avait pas tiré un
coup de fusil. Du reste, sur qui ou sur quoi eût-il tiré? Il n’avait vu
que de la fumée, et il avait marché, tête baissée, se courbant sous les
balles qui sifflaient et pleuvaient autour de lui, le cœur serré par une
grande peur. Ses impressions, il eût été bien embarrassé de les
ressaisir et de les expliquer. En réalité, il ne se rappelait rien, rien
que cette fumée et que cette peur, une peur étrange qui n’était pas
celle de la mort, qui était pire. Déjà, il ne raisonnait plus, il vivait
mécaniquement, entraîné par il ne savait quelle force aveugle qui
s’était substituée à son intelligence, à sa sensibilité, à sa volonté.
Terrassé par les fatigues et les privations journalières, vite gagné à
la folie ambiante de démoralisation, il allait, devant soi, dans une
sorte d’obscurité morale, dans une nuit intellectuelle, sans plus rien
connaître de lui-même, sans savoir qu’il avait derrière lui, là-bas, une
famille, des amis, un passé...
Vainement, il essaya de s’approcher d’un feu, qu’entouraient dix rangées
d’hommes, dont les figures, maigres et lasses, s’éclairaient
sinistrement au reflet dansant des flammes. On le repoussa durement, et
il prit le parti de marcher vite, de courir, pour se réchauffer, tapant
du pied la terre durcie et sonore. La nuit était sombre; les rouges
décombres des deux fermes, achevant de se consumer, saignaient
tristement dans les ténèbres; et, sur les coteaux, très loin, par delà
la plaine toute noire, de petits points lumineux, pareils à de
scintillantes étoiles, indiquaient le camp ennemi. Les clairons
sonnaient toujours, et chaque coup de clairon le faisait tressaillir,
s’arrêter un instant, et puis, il reprenait sa course, la peau mordue et
gercée par le froid, sous sa vareuse de laine mince et déchirée. De
temps à autre, il entendait, avec un indicible frémissement de tout son
être, des troupes s’ébranler, passer près de lui, dans le noir,
s’éloigner dans la plaine; et il pensait que ce serait bientôt son tour.
Un compagnon vint le rejoindre qui se mit à courir avec lui.
--Je crois que ça va chauffer, aujourd’hui! dit le compagnon, qui
s’ébroua, en courant.
Sébastien ne répondit pas. Après un silence, le compagnon reprit:
--Tu sais que Gautier n’a pas répondu à l’appel?
--Il est tué? demanda indifféremment Sébastien.
--Ouat!... Il a fichu le camp, lui malin!... Il y a longtemps qu’il me
l’avait dit qu’il ficherait le camp!... Ça ne finira donc jamais, cette
sacrée guerre-là!...
Tous les deux poussèrent un soupir et se turent.
Le jour fut lent à paraître. La plaine d’abord se dévoila, brune, rase,
unie et piétinée, ainsi qu’un champ de manœuvres. Des cavaliers y
galopaient, blanchâtres, égaillés, carabine au poing, leurs manteaux
flottants; des masses noires, des masses profondes d’infanterie
évoluaient, s’avançaient; une batterie s’acheminait, à droite, vers un
monticule boisé, et sur le sol gelé faisait un bruit retentissant de
métal, un fracas de plaques de tôle entrechoquées. Les coteaux restaient
encore dans une ombre inquiétante pleine du mystère de cette invisible
armée, qui, tout à l’heure, allait descendre dans la plaine, avec la
mort; et le ciel, au-dessus, était tout gris, d’un gris uniforme et
vert-de-grisé annonçant la neige. Quelques flocons volaient dans l’air.
De minute en minute, des coups de fusil, disséminés dans l’immense
étendue, claquaient, secs, très loin, comme des coups de fouet.
--Je crois que ça va chauffer aujourd’hui! répéta le compagnon, très
pâle.
Sébastien s’étonna de n’avoir pas vu Bolorec qu’il avait quitté la
veille avant l’engagement. Son bataillon campait près du sien, et depuis
qu’ils étaient partis du Mans ensemble, ils avaient l’habitude, chaque
soir, de se retrouver, sauf les jours de grand’garde et de corvées aux
vivres. Bolorec était ce qui le raccrochait à la vie. Par lui, il avait
encore conscience de son être réel, sensible et pensant. Que
deviendrait-il sans Bolorec?
Après trois jours de marche forcée, en arrivant au Mans, qui regorgeait
de troupes débandées et errantes, la première figure qu’avait rencontrée
Sébastien, ça avait été Bolorec, Bolorec en mobile! Bolorec arrêté
devant une boutique de libraire et regardant les dessins de journaux
illustrés.
--Bolorec! avait-il crié, défaillant de joie.
Bolorec s’était retourné, avait reconnu Sébastien qui, pour se faire
voir, agitait en l’air son fusil. Alors il était venu se mettre à côté
de lui, en serre-file. Trop ému, Sébastien n’avait pu que bégayer ces
mots: «Comment, c’est toi, Bolorec?... c’est toi!» Et Bolorec, engoncé
drôlement dans sa capote de mobile breton, souriait du même sourire,
énigmatique et grimaçant, qu’il avait autrefois. A regarder son ami qui
marchait près de lui, en rang, il n’avait pu s’empêcher de se souvenir
des promenades du collège et d’en être très heureux.
--Tu te rappelles, Bolorec?... disait-il... tu te rappelles, quand tu
sculptais et que tu me chantais tes chansons bretonnes?... Tu te
rappelles?
[Illustration]
--Oui! oui! faisait Bolorec, qui essayait de se mettre au pas.
Il n’était point changé... A peine s’il avait grandi. Toujours boulot,
les cheveux crépus, les joues molles et rondes, complètement imberbes,
il roulait sur ses jambes courtes, les hanches désunies.
--Et comment es-tu ici?
--Nous arrivons du camp de Conlie... Il y en a déjà beaucoup qui sont
morts...
--Tu t’es battu?
--Non!... la fièvre... la faim... Ils sont morts beaucoup, des gens de
chez moi... des amis... Ce n’est pas juste!...
--Pourquoi ne m’as-tu pas écrit, Bolorec?
--Parce que...
Ils étaient allés ainsi jusqu’à Pontlieu, un faubourg du Mans, où l’on
avait établi un camp, sur la rive droite de la Sarthe.
--C’est là que je suis, moi aussi!... avait dit Bolorec.
Et quelle joie, le lendemain, lorsqu’ils avaient appris qu’ils faisaient
partie de la même brigade! A partir de ce moment, ils ne s’étaient guère
quittés. Pendant leur séjour au Mans, ils sortaient ensemble et rôdaient
par la ville. Durant les marches, ils se retrouvaient aux haltes, aux
étapes. Le soir, Bolorec venait souvent se glisser sous la tente de
Sébastien et lui apportait des bouts de saucisson, de pain blanc qu’il
dérobait, le diable sait où! Ils restaient le plus longtemps qu’ils
pouvaient, l’un près de l’autre, se parlant rarement, mais se sentant
unis par une tendresse forte, par des liens de souffrances et de
mystère, infiniment puissants et imbrisables. Quelquefois, Sébastien
interrogeait Bolorec:
--Enfin, qu’est-ce que tu fais à Paris?
--Je fais... je fais... tu verras, tu verras!...
Il demeurait impénétrable, mystérieux, ne répondant que par gestes
prophétiques et que par allusions vagues et inachevées à des choses que
Sébastien ne comprenait pas.
Il lui demandait encore:
--Et la guerre?... Tu n’as pas peur?
--Non!... je la déteste, parce que ce n’est pas juste... Mais je n’ai
pas peur.
--Et si tu étais tué, Bolorec?
--Eh bien, quoi?... Je serais tué.
--Et si je l’étais, moi, Bolorec?
--Eh bien!... tu serais tué.
--Dis-moi donc ce que c’est que la grande chose?
Les yeux de Bolorec s’enflammaient, et il bégayait d’une voix pâteuse,
avec d’extraordinaires grimaces, qui le rendaient terrible:
--C’est... c’est... c’est la justice!... Tu verras... tu verras!
Sébastien, en courant, évoquait tous ces souvenirs, et d’autres plus
lointains, et il s’inquiétait de n’avoir pas revu Bolorec depuis la
veille. Tout à coup une sonnerie de clairon qu’il connaissait trop le
fit tressaillir. Les hommes quittèrent leurs places à regret, et
lui-même, mordu par l’angoisse, alla rejoindre sa compagnie qui,
bientôt, se dirigea vers le monticule boisé à droite duquel les
artilleurs mettaient les pièces en batterie. Des mobiles étaient là qui
piochaient la terre, dure ainsi que du granit, et construisaient des
épaulements pour protéger les canons. Sébastien fut heureux d’y
rencontrer Bolorec qui, armé d’une pelle, s’escrimait vainement contre
le sol gelé. On lui donna une pioche, et, les deux compagnies s’étant
mêlées, il vint se mettre à côté de Bolorec, sous la gueule noire des
canons, muette encore et sinistre. Le capitaine se promenait parmi les
soldats, en fumant sa pipe d’un air préoccupé. Il ne paraissait pas gai,
sachant que toute résistance était inutile. De temps en temps, il
observait, avec sa lorgnette, les mouvements de l’armée ennemie et
hochait la tête. C’était un petit homme, gros, court, ventru, à face
débonnaire, et dont les moustaches grises étaient coupées en brosse. Il
aimait son cheval blanc, court comme lui, et solidement râblé, qu’une
ordonnance tenait en main, près d’un caisson, car il venait souvent le
flatter sur le poitrail, comme pour lui donner de la résignation. Il
était paternel avec ses hommes, causait avec eux, ému sans doute de
toutes ces pauvres existences sacrifiées pour rien.
--Allons, mes enfants, dépêchons, disait-il.
Mais le travail n’avançait pas, à cause du sol trop dur, contre lequel
les pointes des pioches s’émoussaient... C’était maintenant sur les
coteaux ennemis, débarrassés de leur enveloppe de brume, comme un
grouillement de fourmilière, une accumulation d’insectes innombrables et
noirs, qui couvraient les pentes lointaines de leurs masses profondes,
et semblaient faire de cet horizon une chose vivante et remuante, qui
s’avançait. Dans la plaine, les régiments continuaient d’évoluer,
semblables à de petites haies qui marchent, et de l’un à l’autre
galopaient des cavaliers et des escortes de généraux, reconnaissables
aux fanions flottant dans l’air louche, sous le ciel bas, d’une lividité
tragique.
Et tandis que les hommes travaillaient, courbés, une charrette qui
venait de la plaine, conduite par un ambulancier, s’arrêta près de
Sébastien et de Bolorec. L’ambulancier demanda du feu pour rallumer sa
pipe éteinte, et de l’eau-de-vie, car sa gourde était vide. Sébastien
lui passa la sienne. La charrette était pleine de morts: un lugubre
chaos de membres raidis et tordus, de bras cassés, de jambes en l’air
entre lesquels apparaissaient des figures tuméfiées, barbouillées de
sang noirâtre et séché. Au haut, un cadavre couché sur le dos, les yeux
ouverts, vêtu de l’uniforme gris des zouaves pontificaux, brandissait un
bras raidi et droit, comme une hampe de drapeau. Sébastien pâlit. Il
venait de reconnaître Guy de Kerdaniel. Son visage était calme, à peine
plus blanc, et il conservait, sous la barbe blonde, étoilée de givre et
maculée de terre, son insolente et maladive grâce d’autrefois. On voyait
que Guy avait été tué raide, d’une balle dans le cou. La balle avait
entraîné avec elle un morceau de la cravate qui bouchait la plaie, dont
les bords étaient roses. Sébastien fut pris d’une grande pitié. Il
oublia ce que jadis il avait souffert par Guy de Kerdaniel, et il se
découvrit pieusement, respectueusement, devant ce cadavre rigide qu’il
aurait voulu embrasser. Bolorec regardait aussi le mort, d’un œil
tranquille et froid.
--Tu ne le reconnais pas? interrogea Sébastien.
--Si... si... fit Bolorec.
--Pauvre Guy!... soupira encore Sébastien qui sentait les larmes affluer
à ses yeux... Pauvre Guy!
Alors Bolorec lui saisit le bras, vivement, lui montra tous les mobiles
effarés qui travaillaient, fils de paysans et de misérables.
--Eh bien! et ceux-là!... Est-ce juste? Tantôt beaucoup seront morts...
Lui...
Il se retourna vers la charrette qui s’éloignait, cahotant sur les
mottes.
--Lui!... un riche... un noble... un méchant... C’est juste, lui!...
Allons, pioche.
Il se remit à piocher. Au loin, par intervalles, des coups de fusil
claquaient.
Pendant ce temps, un officier d’ordonnance était arrivé, bride abattue,
dans la batterie. Il descendit de cheval et s’entretint quelques minutes
avec le capitaine qui, peu à peu, s’animant et faisant des gestes
colères, enfourcha soudain son cheval blanc et disparut au galop.
C’était un très jeune homme, frêle et joli comme une femme, botté de
jaune, ganté de peau de chien, la taille serrée dans un dolman
chaudement bordé d’astrakan. Il s’approcha des canons et sembla
s’intéresser beaucoup à la manœuvre. Le lieutenant l’accompagnait.
--Est-ce que je ne pourrais pas tirer un coup de canon? demanda-t-il.
--Si ça vous fait plaisir, ne vous gênez pas...
--Merci! Ce serait très drôle si j’envoyais un obus au milieu de ces
Prussiens, là-bas... Ne trouvez-vous pas que ce serait très drôle?
Ils rirent tous les deux, discrètement. Le jeune homme pointa la pièce
et commanda le feu. L’obus s’égara dans la plaine, où il éclata, à cinq
cents mètres des Prussiens.
Ce fut le signal du combat.
Aussitôt l’horizon s’embrasa, se voila de fumée et, coup sur coup, cinq
obus tombèrent et éclatèrent au milieu des mobiles qui travaillaient.
L’officier d’ordonnance, déjà, détalait ventre à terre, courbé sur le
cou de son cheval. Les hommes se couchèrent, et la batterie tonna sans
relâche, ébranlant le sol de ses voix furieuses. Sébastien et Bolorec
étaient l’un près de l’autre, étendus, le menton contre la terre; ils ne
voyaient plus rien, plus rien que d’immenses colonnes de vapeur qui
grandissaient, envahissaient l’atmosphère, traversée du passage continu
des obus et des boulets. Dans la plaine, les troupes ébranlées
commençaient des feux de mousqueterie.
--Dis donc? interrogea Bolorec.
Sébastien ne répondit pas.
Derrière eux, malgré les secousses et les détonations hurlantes, ils
entendaient les clameurs des voix, des appels de clairon, des galops,
des roulements de lourds véhicules.
--Dis donc? répéta Bolorec.
Sébastien ne répondit pas.
Alors Bolorec se mit debout, se détourna un instant, et il aperçut la
batterie dans une sorte de rêve affreux, de brouillard rouge, au milieu
duquel le capitaine revenu, droit sur son cheval, commandait en
brandissant son sabre; au milieu duquel des soldats s’agitaient tout
noirs. Un homme tomba, puis un autre, un cheval s’écroula, puis un
autre. Bolorec se recoucha près de Sébastien...
--Dis donc?... Je vais te raconter quelque chose... Tu m’écoutes?
--Oui, je t’écoute! murmura Sébastien d’une voix faible et qui
tremblait.
Et, très calme, Bolorec conta:
--Mon capitaine était de chez moi... Tu l’as vu, hein?... un petit,
noir, trapu, nerveux, insolent... Il était de chez moi... C’était un
noble, très dur, et qu’on n’aimait pas, parce qu’il chassait les pauvres
de son château et qu’il défendait qu’on allât se promener dans son bois,
le dimanche... Moi, j’avais la permission, à cause de papa qui était du
même parti... mais je n’y allais pas, parce que je le détestais... Il
s’appelait le comte du Laric... M’écoutes-tu?
Sébastien murmura encore, très bas:
--Oui, je t’écoute...
Bolorec se souleva à demi sur ses coudes, et plaça sa tête sur ses deux
mains réunies.
--Il y a trois semaines, poursuivit-il, nous faisions une marche... Le
petit Leguen, le fils d’un ouvrier de chez moi, fatigué, malade, ne
pouvait plus avancer... Alors, le capitaine lui dit: «Marche!» Leguen
répondit: «Je suis malade». Le capitaine l’insulta: «Tu es une sale
flemme!» et lui donna de grands coups de poing dans le dos... Leguen
tomba... Moi j’étais là; je ne dis rien... Mais je me promis une
chose... Et cette chose...
Un obus éclata, tout près d’eux, et les couvrit de terre. Bolorec
reprit:
--Et cette chose... Tu ne m’écoutes pas?...
Sébastien gémit:
--Si, si, je t’écoute.
--Et cette chose...
Il se rapprocha plus près encore de Sébastien et lui dit à l’oreille,
très bas:
--Eh bien, c’est fait... Hier, j’ai tué le capitaine.
--Tu l’as tué? répéta Sébastien.
--Pendant qu’on se battait, hier, il était devant moi... Je lui ai tiré
un coup de fusil dans le dos... Et il est tombé les deux mains en avant
et il n’a plus bougé.
--Tu l’as tué! répéta machinalement Sébastien.
--Raide!... C’est juste!
Bolorec se tut et regarda la plaine.
Les feux de mousqueterie se rapprochaient et la canonnade s’acharnait.
C’était un grondement sourd, continu, soutenu par d’épouvantables
secousses qui semblaient fouiller et distendre les profondeurs
souterraines, et par des déchirements aériens qui hachaient l’atmosphère
comme de la toile. Autour de lui, les obus labouraient la terre, et
leurs éclats, sifflant avec des ricanements sinistres, retombaient en
rafale serrée de mitraille. La batterie ne répondait plus que
faiblement, à intervalles inégaux et plus longs. Déjà, trois pièces
démontées, leurs affûts brisés, se taisaient. Et la fumée,
s’épaississant, dérobait l’horizon, le ciel, noyait les champs d’un
brouillard roux, à chaque minute plus dense. Bolorec vit, dans ce
brouillard, passer des formes spectrales, des pans tordus de capote, des
dos affolés, des fuites éperdues, de la déroute. Cela passait sans
cesse, un à un, d’abord, puis par groupes, puis par colonnes débandées
et hurlantes; cela passait avec des gestes cassés et fous, d’étranges
profils, des flottements vagues et de noires bousculades; et des chevaux
sans cavalier, leurs étriers battants, le col tendu, la crinière
horrifiée, surgissaient tout à coup dans la mêlée humaine, emportés en
de furieux galops de cauchemar. Des soldats enjambaient les lignes des
mobiles, couchés, sans sacs, sans fusils, sans képis.
Sébastien demeurait immobile, la face contre le sol. Il ne voyait plus
rien, n’entendait plus rien, ne pensait plus à rien. Au début, il avait
voulu se raisonner, se montrer brave, comme Bolorec. Il faisait appel à
des souvenirs capables de le distraire de l’horreur présente. Mais ces
souvenirs fuyaient, ou se transformaient, aussitôt, en de terrifiantes
images. Il avait beau se raidir contre les défaillances de son courage,
réunir, dans un effort suprême, ce qui lui restait d’énergies éparses et
de forces mentales, la peur le gagnait, l’annihilait, l’incrustait
davantage à la terre. Cependant, quelquefois, sans bouger, d’une voix
tremblante, il appelait Bolorec, pour s’assurer que son ami était là,
vivant, près de lui, toujours. Cette préoccupation de se savoir
protégé--le seul sentiment qui subsistât en la déroute de sa
volonté--disparaissait également. Il était comme dans un abîme, comme
dans un tombeau, mort, avec la sensation atroce et confuse d’être mort,
et d’entendre, au-dessus de lui, des rumeurs incertaines, assourdies, de
la vie lointaine, de la vie perdue. Il ne s’aperçut même pas que, tout
près de lui, un homme qui fuyait tourna tout à coup sur soi-même et
s’abattit, les bras en croix, tandis qu’un filet de sang coulait sous le
cadavre, s’agrandissait, s’étalait.
Le feu de la batterie se ralentissait, agonisait. Il s’éteignit tout à
fait, dans un silence d’autant plus lugubre que le feu de l’ennemi
redoublait... Il s’éteignit tout à fait, et la retraite sonna.
--Lève-toi! dit Bolorec à Sébastien.
Sébastien ne bougea pas.
--Lève-toi donc!
Sébastien ne bougea pas.
Bolorec le secoua rudement, par l’épaule.
--Lève-toi donc! nom de Dieu!
Alors Sébastien, les prunelles égarées, reconnaissant à peine Bolorec
qui le soutenait comme un blessé, se dressa, lentement, machinalement,
avec des airs de somnambule.
--On fiche le camp, viens!
A ce moment même, un jaillissement de fumée, une lueur fauve, une
détonation aveuglèrent Bolorec et l’éclaboussèrent de poudre brûlante et
de gravier. Cependant, il resta debout, étourdi seulement, suffoqué
comme par un grand vent d’orage. Mais il avait senti brusquement que
Sébastien avait glissé de ses mains et qu’il était tombé. Il regarda sur
le sol. Sébastien gisait, inanimé, le crâne fracassé. La cervelle
coulait par un trou horrible et rouge. Les mobiles avaient fui. Bolorec
était seul... Des ombres couraient, s’enfonçaient, se perdaient dans la
fumée... Il se pencha sur le corps de Sébastien, le palpa,
s’agenouillant, livide, dans le sang, d’où s’élevait une vapeur courte
et pourprée...
--Sébastien! Sébastien!
Mais Sébastien ne l’entendait plus. Il était mort.
Bolorec enlaça le cadavre, essaya de le soulever. Il était faible et le
cadavre était lourd. Des ombres passaient sans cesse... Bolorec cria:
--Aidez-moi! aidez-moi!
Aucune ne s’arrêta.
Elles passaient, disparaissaient comme dans de la fièvre.
--Aidez-moi!... aidez-moi!
Il se débarrassa de son fusil, de son sac qui le gênaient, puis faisant
un effort violent, il parvint à soulever Sébastien, à le tenir dans ses
bras; et il l’emporta, à petits pas, le visage ruisselant de sueur, la
poitrine sifflante, les reins ployant sous le poids du mort, buttant du
pied contre la terre. Il put gagner ainsi la batterie, et déposa
Sébastien sur l’affût brisé d’un canon. La batterie était abandonnée.
Des débris de roues, de prolonges émiettées, de fers tordus, des
cadavres d’hommes et de chevaux, couvraient le sol haché et sanglant.
Tout près de lui, le capitaine gisait à côté de son cheval blanc,
éventré.
--Ça n’est pas juste, murmura Bolorec d’une voix qui haletait.
Et se penchant sur le cadavre, il dit encore, comme si Sébastien pouvait
l’entendre:
--Ça n’est pas juste... Mais tu verras... tu verras...
Puis, ayant respiré, il chargea sur ses épaules le corps de son ami et,
lentement, lentement, péniblement, péniblement, tous les deux, le vivant
et le mort, sous les balles et les obus, ils s’enfoncèrent dans la
fumée.
Menton, novembre 1888.
Les Damps, novembre 1889.
[Illustration]