... Où aller? Où aller? Où rejoindrai-je la joie?... Flots de lumière
envahissez-moi! éblouissez-moi! Montagnes, fleuves, feuilles, roses,
rires et pleurs, tournez, tournez, affolez-moi!... Je veux courir,
bondir, m’écrouler! Que les plaines s’élancent, je veux m’anéantir sous
le vert des herbes, sous le vert des eaux, sous le vert des ciels...
Où aller? où aller? Prends-moi, laisse-moi, laisse-moi, prends-moi,
ruisseau, prends-moi, laisse-moi, balance, balance moi flottant sur
tes rides frémissantes, coule, passe à travers moi, coule, coule,
efface-moi, fais-moi fondre, absorbe-moi, dilues-moi en toi...
Herbes des prairies, ô petites fleurs bleues, petites fleurs roses,
courez, jetez-vous sur moi, poussez sur moi, couvrez-moi, plaines qui
ondulez, ensevelissez-moi, ondulez lentement comme des vagues jusque
dans mon cœur. Herbes des prairies, ô bleus des ciels, que je me noie
en vous, que je me perde, possédez-moi!...
Où aller mon Dieu? O m’enfuir sur les mers! ô voler sur les eaux! A la
plage où le sable est blond comme une chevelure, et s’enlève dans le
vent comme une chevelure qui se répand, détacher le vaisseau qui glisse
silencieusement, ou pleure en attendant...
A la plage détacher le vaisseau et m’élancer! O les vagues! les
vallées, les montagnes! Comme la lumière m’y coller, rouler sur elles!
Vaisseau! Vaisseau! Les mouettes volent et frisent l’eau, l’écume
jaillit et roule! Vaisseau! Vaisseau! Le vaisseau court vers l’horizon,
le vaisseau court, le vaisseau court, la terre s’éloigne, un petit
nuage là bas, un petit nuage à l’horizon, la terre fond, la terre fond,
la terre est fondue! Vaisseau, bondis comme une cavale! Voici l’eau,
voici le ciel, voici le ciel à l’infini. Le vaisseau court. L’air me
gonfle comme la voile. Je me couche sur le pont et je regarde au ciel
le ciel fuir. Je m’accoude aux bastingages, et je regarde la mer la mer
fuir. Le ciel et la mer fuient, et mon beau vaisseau fuit... (O mon
Dieu, dans mon enfance, je suis resté sur des plages couché pendant des
jours entiers, à regarder le bout de la mer, et à pleurer!)
... Mon vaisseau fuit, mon vaisseau fuit. Jusqu’où s’enfuira-t-il
ainsi? Je veux passer ma vie couché sur le bois de ce pont à me sentir
filer entre le ciel et l’eau... Je ne sais plus, je ne sais plus où est
mon âme! elle doit voguer doucement, elle doit planer, mon Dieu elle
s’est échappée! Je veux passer ma vie couché sur le bois de ce pont...
Qu’il fait frais, qu’il fait bon! j’entends les eaux qui sonnent tout
le long du vaisseau. La voile est tendue, et le vent m’enlève... Je
respire, je bois l’air, le ciel est bleu... Mais jusqu’où vais-je
aller? Mais jusqu’où vais-je aller?...
O mon Dieu, j’ai perdu mon âme! je suis balancé par les eaux, les
mouettes volent, les mâts crient, le vaisseau se penche et fuit...
Quel beau jour! O lumière sur les eaux! O comme tout est pâle et comme
tout est bleu! l’eau est claire, l’eau est claire, nous sommes si
légers sur l’eau, ne glissons-nous dans le ciel?...--Mais non! je vois
bien le ciel, il est sur ma tête, et voici l’eau tout autour, les
petites vagues, et les éclats d’or, et voilà là-bas jusqu’à l’horizon
mon sillon mouvant: y coule et court le soleil!...
Que je suis bien, mon Dieu! Je ne souffre plus. Comme tout est joli! Je
sens dans mon cœur la fraîcheur de l’air qui courait sur l’eau... Comme
le vaisseau fuit. Nous allons faire le tour du monde. Nous sommes au
milieu de la mer. Nous sommes partis, partis!...
... Air qui passe, ô d’où viens-tu?... Air qui passe... O qu’il est
doux! Il vient des Indes! Il vient des Indes! Nous allons passer près
des Indes!... Fuyons! Que le vent nous enlève! passons comme une
pensée! Fuyons! Fuyons! N’arrêtons pas... C’est sans doute un pays
adorable... Courons, volons, enfuyons-nous!... Ses rivages sont roses
comme des joues. O ses plages! ô les bois tout en fleurs!... Fuyons!
Fuyons!... Voilà les parfums qui traversent les eaux... C’est sans
doute un pays adorable... Odeur de Dieu! quel mal encore plus grand m’y
saisirait?...
Fuir! Frôlons la mer, élançons-nous! Vole, vole mon vaisseau, jour et
lumière sur les eaux! Baisse-toi, gémis, fais des bonds... Fuir! Fuir!
tournons tout autour de la terre...
Fuir!... ne débarquer jamais!... m’anéantir! me perdre! dans le son
des eaux, dans le vol du vent! Sur l’océan que le vent me roule!...
Fuir! Fuir!... voler! voler sans but! ô devenir enfin le bois de mon
vaisseau, le long duquel sonnent les eaux!...
Que je sois emporté! soulevé! possédé! Ne jamais m’arrêter. Ne jamais
m’arrêter, pour que je ne sente point renaissante en mon cœur cette
bouche toujours qui se tend, toujours qui demande, et cette blessure
toujours qui saigne, béante, hagarde, et qu’on ne peut fermer...