XIII

... Où aller? Où aller? Où rejoindrai-je la joie?... Flots de lumière

envahissez-moi! éblouissez-moi! Montagnes, fleuves, feuilles, roses,

rires et pleurs, tournez, tournez, affolez-moi!... Je veux courir,

bondir, m’écrouler! Que les plaines s’élancent, je veux m’anéantir sous

le vert des herbes, sous le vert des eaux, sous le vert des ciels...

Où aller? où aller? Prends-moi, laisse-moi, laisse-moi, prends-moi,

ruisseau, prends-moi, laisse-moi, balance, balance moi flottant sur

tes rides frémissantes, coule, passe à travers moi, coule, coule,

efface-moi, fais-moi fondre, absorbe-moi, dilues-moi en toi...

Herbes des prairies, ô petites fleurs bleues, petites fleurs roses,

courez, jetez-vous sur moi, poussez sur moi, couvrez-moi, plaines qui

ondulez, ensevelissez-moi, ondulez lentement comme des vagues jusque

dans mon cœur. Herbes des prairies, ô bleus des ciels, que je me noie

en vous, que je me perde, possédez-moi!...

Où aller mon Dieu? O m’enfuir sur les mers! ô voler sur les eaux! A la

plage où le sable est blond comme une chevelure, et s’enlève dans le

vent comme une chevelure qui se répand, détacher le vaisseau qui glisse

silencieusement, ou pleure en attendant...

A la plage détacher le vaisseau et m’élancer! O les vagues! les

vallées, les montagnes! Comme la lumière m’y coller, rouler sur elles!

Vaisseau! Vaisseau! Les mouettes volent et frisent l’eau, l’écume

jaillit et roule! Vaisseau! Vaisseau! Le vaisseau court vers l’horizon,

le vaisseau court, le vaisseau court, la terre s’éloigne, un petit

nuage là bas, un petit nuage à l’horizon, la terre fond, la terre fond,

la terre est fondue! Vaisseau, bondis comme une cavale! Voici l’eau,

voici le ciel, voici le ciel à l’infini. Le vaisseau court. L’air me

gonfle comme la voile. Je me couche sur le pont et je regarde au ciel

le ciel fuir. Je m’accoude aux bastingages, et je regarde la mer la mer

fuir. Le ciel et la mer fuient, et mon beau vaisseau fuit... (O mon

Dieu, dans mon enfance, je suis resté sur des plages couché pendant des

jours entiers, à regarder le bout de la mer, et à pleurer!)

... Mon vaisseau fuit, mon vaisseau fuit. Jusqu’où s’enfuira-t-il

ainsi? Je veux passer ma vie couché sur le bois de ce pont à me sentir

filer entre le ciel et l’eau... Je ne sais plus, je ne sais plus où est

mon âme! elle doit voguer doucement, elle doit planer, mon Dieu elle

s’est échappée! Je veux passer ma vie couché sur le bois de ce pont...

Qu’il fait frais, qu’il fait bon! j’entends les eaux qui sonnent tout

le long du vaisseau. La voile est tendue, et le vent m’enlève... Je

respire, je bois l’air, le ciel est bleu... Mais jusqu’où vais-je

aller? Mais jusqu’où vais-je aller?...

O mon Dieu, j’ai perdu mon âme! je suis balancé par les eaux, les

mouettes volent, les mâts crient, le vaisseau se penche et fuit...

Quel beau jour! O lumière sur les eaux! O comme tout est pâle et comme

tout est bleu! l’eau est claire, l’eau est claire, nous sommes si

légers sur l’eau, ne glissons-nous dans le ciel?...--Mais non! je vois

bien le ciel, il est sur ma tête, et voici l’eau tout autour, les

petites vagues, et les éclats d’or, et voilà là-bas jusqu’à l’horizon

mon sillon mouvant: y coule et court le soleil!...

Que je suis bien, mon Dieu! Je ne souffre plus. Comme tout est joli! Je

sens dans mon cœur la fraîcheur de l’air qui courait sur l’eau... Comme

le vaisseau fuit. Nous allons faire le tour du monde. Nous sommes au

milieu de la mer. Nous sommes partis, partis!...

... Air qui passe, ô d’où viens-tu?... Air qui passe... O qu’il est

doux! Il vient des Indes! Il vient des Indes! Nous allons passer près

des Indes!... Fuyons! Que le vent nous enlève! passons comme une

pensée! Fuyons! Fuyons! N’arrêtons pas... C’est sans doute un pays

adorable... Courons, volons, enfuyons-nous!... Ses rivages sont roses

comme des joues. O ses plages! ô les bois tout en fleurs!... Fuyons!

Fuyons!... Voilà les parfums qui traversent les eaux... C’est sans

doute un pays adorable... Odeur de Dieu! quel mal encore plus grand m’y

saisirait?...

Fuir! Frôlons la mer, élançons-nous! Vole, vole mon vaisseau, jour et

lumière sur les eaux! Baisse-toi, gémis, fais des bonds... Fuir! Fuir!

tournons tout autour de la terre...

Fuir!... ne débarquer jamais!... m’anéantir! me perdre! dans le son

des eaux, dans le vol du vent! Sur l’océan que le vent me roule!...

Fuir! Fuir!... voler! voler sans but! ô devenir enfin le bois de mon

vaisseau, le long duquel sonnent les eaux!...

Que je sois emporté! soulevé! possédé! Ne jamais m’arrêter. Ne jamais

m’arrêter, pour que je ne sente point renaissante en mon cœur cette

bouche toujours qui se tend, toujours qui demande, et cette blessure

toujours qui saigne, béante, hagarde, et qu’on ne peut fermer...

Chair · 第 19 / 23 题