ouvrage, consacré aux problèmes urgents d'ordre politique, la question
de l'élévation de niveau du prolétariat héréditaire. Mais nous sommes
obligés de déclarer que de simples raisons utilitaires rendent
inacceptable la conception d'un État se composant de classes dominantes
et de classes dominées, car un État présentant une pareille structure
politique manque d'équilibre et, par conséquent, de solidité.
Nous sommes tellement habitués à l'idée que l'État est une chose qui
n'intéresse que les spécialistes privilégiés, qu'il est la propriété
héréditaire de certaines associations familiales et de certaines
combinaisons de partis, qu'il n'est compatible qu'avec certaines idées
et conceptions, à l'exclusion de toutes les autres, qu'il est un être
despotique, intervenant par ses innombrables ramifications dans la vie,
les droits, la propriété de chacun de nous, un être devant lequel on
s'incline, soit par contrainte, soit parce qu'il remplit plus ou moins
bien certaines fonctions publiques et politiques; nous sommes à tel
point élevés dans l'idée que chacun de nous doit se consacrer tout
entier à sa profession, qu'il s'agisse du commerce ou de l'industrie,
d'un emploi ou d'une fonction quelconque ou du travail intellectuel, en
levant les yeux le moins possible vers les autorités privilégiées, en
renonçant à toute critique importune et incompétente, sous la seule
réserve du droit reconnu à chacun de remplir de temps à autre un
bulletin de vote qui disparaît dans le tourbillon de millions de voix;
ces idées, disons-nous, nous sont devenues tellement familières, ont
poussé dans nos esprits des racines tellement profondes que nous sommes
à peine capables de nous représenter l'État comme étant _res publica_,
la chose de tous, l'expression commune de nos vouloirs terrestres. Nous
manquons de points de comparaison, et ceux que nous offrent l'histoire
et le monde extérieur se rapportent à des images déformées par
l'exagération des défauts: c'est que ces images nous sont présentées par
des professeurs, des commerçants, des voyageurs et des journalistes,
c'est-à-dire par des gens qui ne sont pas capables d'orienter librement
leur volonté.
Nous ne craignons pas d'exclure de toute participation à la vie publique
et d'acculer à l'agitation et à la critique du travail parlementaire une
moitié de notre peuple, celle notamment qui voit dans nos formes de vie
et d'économie une contrainte hostile. Nous croyons pouvoir nous défendre
contre cette partie du peuple à l'aide de lois, la rendre inoffensive en
la soumettant à des essais d'amélioration dont nous confions le soin à
l'Église et à l'École. Nous ne nous rendons pas compte de ce qu'il y a
d'inorganique dans le fait qu'une classe intelligente, expansive et
pleine d'aspirations soit dominée sans réserves par une classe
possédante et restrictive.
Nous considérons comme légitime et politiquement admissible le fait d'un
gouvernement autoritaire, pratiquant une politique de parti, une
politique qui cherche à établir la domination d'une classe sur une
autre, d'un groupe sur la masse. Nous appelons cette politique
conservatrice, nous disons qu'elle vise à la conservation de l'État.
Mais qu'est-ce qui se conserve et se maintient indéfiniment dans la vie
organique? C'est la vie elle-même, la vie qui se renouvelle sans cesse,
grâce à ses propres ressources, et non ses formes individuelles et
passagères. Le prétendu conservateur n'est, au fond, qu'un homme qui
combat la vie, qui l'entrave et favorise le vieillissement et la
décrépitude. Mais ce qui est plus grave encore, c'est que toute
politique qui n'est pas une politique au service de tous, mais une
politique de parti, est obligée de servir, pour ainsi dire, deux
maîtres: son but objectif extérieur et les idées intimes et secrètes du
parti. Elle n'est donc pas libre dans ses mouvements et succombe, à la
longue, à toute politique adverse, lorsque celle-ci est libre d'entraves
et indépendante dans le choix de ses moyens.
On cherche depuis deux ans les raisons intimes, métaphysiques du sort
qui nous a conduits à la guerre mondiale. La seule raison qui nous ait
valu ce sort est celle-ci: une politique instable et sans succès n'a pas
réussi à convaincre le peuple allemand qu'il est obligé de porter la
responsabilité de sa vie et de ses destinées. Le peuple, absorbé par les
soucis de l'enrichissement, des affaires et des perfectionnements de la
technique, se contentait de quelques vagues soupirs à propos de
l'insuffisance avec laquelle sont remplies certaines fonctions et ne
voulait pas se rendre compte des vices fondamentaux dont il considérait
les symptômes extérieurs comme accidentels, secondaires. Deux années
heureuses de succès personnel avaient, aux yeux de chacun, plus
d'importance que les affaires de la collectivité qu'on laissait se
maintenir et se débrouiller tant bien que mal. Je n'ai pas cessé, à
cette époque, d'attirer l'attention, par la parole et par la plume, sur
la logique interne, pleine de menaces, qui, indépendamment de tel ou tel
cas politique particulier, nous entraînait vers l'heure fatale. La
guerre, qu'on cherche encore aujourd'hui à rattacher à des causes
secondaires, devait venir, pour nous conduire, à travers les malheurs
communs, à la responsabilité commune et à la solidarité nationale.
C'est une belle vertu que celle des natures nées pour servir et pour
vouer leur existence, non au bien de l'humanité, mais à la défense de la
vie et des biens d'un maître, pour se confondre avec sa maison, avec son
sort et son caractère et reporter cette fidélité sur la descendance du
maître. Cette qualité et cette existence sont certainement louables.
Elles peuvent même être très dignes de respect, car toute attitude,
qu'il s'agisse de création ou de subordination, par laquelle s'exprime
la perfection de relations inter-humaines, constitue une fin en soi. Tel
est le sort de ceux qui sont incapables d'être maîtres eux-mêmes, de
ceux auxquels il n'est pas donné d'avoir une maison à soi, d'aspirer à
la liberté, de vivre et d'agir en toute indépendance et autonomie
individuelles. Mais le peuple allemand ne peut pas être voué à vivre
dans une association politique qui ne soit pas sienne dans tous les sens
du mot, à subir le sort que lui impose une caste héréditaire, à servir
de paravent à des institutions fondées sur les privilèges de
quelques-uns. Ce peuple, le plus indépendant de tous ceux qui existent
et ont existé, doit avoir la responsabilité de ce qu'il veut et de ce
qu'il fait.
S'il est possible, d'une façon générale, de réunir en un seul faisceau
politique les innombrables dispositions individuelles, les multiples et
fécondes oppositions de natures et d'intérêts qui s'entre-croisent dans
tous les sens dans notre pays, il faut que l'organe central qui prend
des décisions soit relié à tous les organes périphériques, physiques et
intellectuels, par des nerfs et des vaisseaux sains et robustes: c'est
la seule condition de la juste répartition des droits et devoirs et du
réveil des forces libres. Nous avons indiqué les voies qui conduisent à
ce but: réforme de la vie politique et parlementaire, choix des hommes
les plus capables, collaboration de la partie intellectuelle du peuple
au travail d'administration et à la politique de l'État. Pour assurer
la force de résistance de l'État, nous ne voyons pas d'autre moyen que
l'établissement d'un équilibre entre les tensions internes qui, telles
qu'elles s'opposent aujourd'hui, rendent le corps fragile. Rien de plus
solide que le corps organique, soutenu par des muscles sains,
régulièrement disposés. Lui seul est capable de supporter le fardeau de
la pression extérieure et la charge de sa propre défense, car chacun de
ses éléments sains ne peut vouloir que la conservation de l'ensemble et,
pour réaliser cette fin, il acceptera la responsabilité des moyens et
cherchera à acquérir la force nécessaire. C'est sur lui que repose la
sécurité et la protection de la couronne monarchique, élevée au-dessus
des buts de parti et joyeusement supportée, parce qu'en elle s'incarne
le seul bien général que n'assombrit aucun désir personnel et qu'en elle
chacun reconnaît la justice impartiale, désintéressée, au service de
tous, sans exception, sans préférence d'aucune sorte. C'est sur lui
encore que repose le plus grand de tous les biens politiques, le
sentiment actif et agissant qui anime chaque citoyen, en tant que membre
d'un État qui est la propriété de tous, dont personne ne peut être exclu
pour quelque raison que ce soit, qu'on sert, sans être opprimé par
l'obscure conscience qu'on ne travaille qu'au profit d'une classe
privilégiée et rusée: ici, au contraire, chacun se rend compte de la
solidarité qui le rattache aux autres membres de la communauté et de la
responsabilité qu'il partage avec eux, solidarité et responsabilité dans
lesquelles il puise le noble orgueil de faire partie de son État et de
son royaume, orgueil qui nous touche, même de loin, et qui est inconnu
dans un pays où il n'y a que de simples sujets.
C'est ainsi que des considérations politiques et contingentes nous
amènent à cet État populaire que des considérations morales et absolues
nous ont déjà fait entrevoir. Si nous avons fait état des circonstances
particulières à notre pays, à un moment précis et donné de son histoire,
ce ne fut pas, malgré que ces circonstances nous touchent de très près,
pour y puiser les principaux arguments en faveur de notre thèse, mais
uniquement pour, selon l'exemple d'Antée, insuffler à l'idée qui lutte
pour son existence la force de la réalité, en la mettant en contact avec
la terre natale. Et maintenant, avant de clore notre exposé, jetons un
dernier coup d'oeil sur le tableau d'ensemble de notre vie sociale.
Nous sommes emportés par le mouvement le plus vertigineux que notre
humanité planétaire ait jamais connu: le mouvement mécanistique. Ses
débuts ont été perçus, il y a des milliers d'années, partout où le genre
humain, devenu sédentaire, s'est établi par groupes de plus en plus
compacts, de plus en plus nombreux: dans les plaines abondamment
arrosées, sur les côtes marines et le long des cours de fleuves: sur
l'Euphrate et sur le Nil, autour de la Méditerranée et dans l'Asie
Orientale. Les populations n'ont pas cessé d'augmenter et de se répandre
sur trois continents, détruisant tous les obstacles qui s'opposaient à
leur expansion: forêts, animaux. La lutte de l'individu, de la horde, de
la tribu pour les biens de la nature s'est révélée inefficace et a dû
être remplacée par la lutte de conquête menée par l'humanité entière
contre l'ensemble des forces de la nature.
C'est à cette lutte que nous avons donné le nom de mécanisation.
Nous vivons dans l'ère mondiale de la mécanisation. En tant que lutte
contre la nature, elle n'a pas encore atteint son point culminant; en
tant qu'époque intellectuelle, elle l'a dépassé, puisqu'elle est devenue
consciente. Considérée au point de vue physique, notre époque apparaît
comme une époque primitive, puisqu'elle est absorbée par la lutte pour
la nourriture, la vie et le bonheur. Considérée au point de vue
métaphysique, elle ne révèle rien de définitif, car elle est
caractérisée par la prédominance d'une force spirituelle d'ordre
inférieur: l'intellect.
La mécanisation s'est emparée de toutes les forces humaines, de toutes
les pensées et activités humaines. Pour se recréer elle-même, elle a
produit la science et la philosophie intellectuelles; pour se conserver,
elle a besoin de la technique, des échanges, de l'organisation et de la
politique.
Toute la pensée pratique lui a emprunté ses formes; elle évolue
uniquement parmi les notions de polarité, d'abstraction, de
développement, de loi et de fin, en se servant d'instruments de mesure
et d'observation. Toute la pensée métaphysique s'est insensiblement
adaptée à ces formes et a imité les mouvements de l'intellect
utilitaire. Le sentiment religieux lui-même a adopté, dans les églises,
dans les institutions d'édification et de rédemption, la forme de la
mécanisation et concilié ses origines transcendantales avec la nécessité
d'organisation des masses, aussi bien dans la vie terrestre que dans
l'au-delà. Les quelques rares voix qui, venant de l'Inde et de la
Palestine, de la Grèce intuitive ou du rêveur moyen-âge germanique, ont
traversé l'atmosphère de la pensée intellectuelle, n'ont abouti, au
cours des siècles, qu'à créer un compromis mécanisé.
Mais la pensée elle-même, cette force gigantesque, mais domptée, de la
terre, cherche à dépasser la volonté utilitaire et aspire à la liberté.
Elle reconnaît la puissance nécessaire de la mécanisation, puissance
d'ordre exclusivement physique, et se rend compte de sa pauvreté
transcendante. Et elle reconnaît aussi la puissance intuitive de l'âme
qui perce l'avenir, son unité invincible, et ne recule pas devant son
propre sacrifice. La mécanisation, mise à nu, se révèle dans toute son
impuissance terrestre; elle a fait appel à toutes les forces de la
planète et de ses soleils, mais uniquement pour créer de nouvelles
masses et se procurer un nouveau travail; elle a enchaîné tous les
hommes, en leur imposant un service commun, mais uniquement pour les
rendre plus hostiles les uns aux autres, sous le couvert d'une apparente
solidarité; elle a façonné toutes nos manières de penser, de sentir et
d'agir, mais n'a réussi qu'à précipiter nos sentiments, nos pensées et
nos actions dans l'abîme de l'irréel.
L'esprit de la terre inconnu, dont nous étions les serviteurs doit
devenir serviteur à son tour. Si la mécanisation a abouti à des
résultats inouïs, en orientant notre vie spirituelle, matérielle et
sociale vers la lutte contre la nature, elle n'a réussi ni à nous faire
comprendre le sens de la lutte, ni à maîtriser nos instincts primitifs.
Bien mieux: ces instincts, la peur, la convoitise, l'égoïsme, la haine,
elle les a stimulés et elle en a abusé. Elle a favorisé tous les
attentats contre l'esprit éternel, pour nous procurer l'illusion du
_moi_ et de sa domination. Elle a perpétué, en en faisant une vague
nécessité anonyme, toutes les formes du vol, du brigandage, de la lutte
et de la servitude. En guise d'appât et de sanction, elle nous a offert
la jouissance et la privation, les impératifs froids et les misérables
expédients de la philosophie intellectuelle, l'image céleste de notre
enfer terrestre, autrement dit le néant.
C'est indépendamment de toute fin et de toute pensée utilitaire que le
sens de notre existence s'est révélé à nous: devenir, croissance et vie
de l'âme. Indépendamment de toute fin et de tout vouloir utilitaires,
nous nous penchons sur l'essence même de la mécanisation, et nous
reconnaissons dans cet acharnement terrestre à maîtriser la nature un
bien véritable qui nous était échu, mais dont la pureté nous a échappé
jusqu'à présent, à cause du caractère trouble de ses manifestations.
La lutte contre la nature à l'aide de la mécanisation est une lutte qui
intéresse l'humanité entière. Tout ce qui a été fait avant la
mécanisation était l'oeuvre de l'individu, de la famille, de la caste, de
la tribu: victoire sur le monde animal et sur la sauvagerie,
asservissement du sol et des étendues marines. Mais la lutte de toutes
les forces humaines contre toutes les forces de la nature exige la
collaboration de toutes les existences humaines: l'esprit planétaire
lutte en tant qu'unité. C'est d'après ce principe que la mécanisation a
agi dans la pratique: elle a réuni les unités humaines en d'innombrables
organisations; elle a établi des communications entre toutes les régions
de la terre, en utilisant l'éther, l'air, l'eau et le métal; elle a
associé les membres et les esprits les plus éloignés les uns des autres,
en vue d'actions et de travaux communs. Mais le côté spirituel de
l'association et de l'action commune lui a échappé. Elle se sert
toujours des stimulations primitives et des instincts d'esclaves, pour
entretenir et favoriser la lutte et la division. Convoitise et égoïsme,
haine, envie et hostilité, tous les sombres et mauvais instincts des
temps primitifs et de l'animalité animent le mécanisme de notre monde et
dressent homme contre homme, collectivité contre collectivité. Les
larmes de la foi sèchent à la flamme du vouloir mécaniste, et les
paroles des prêtres doivent se prêter à bénir la haine. Rivés à la
galère, nous sommes condamnés à avoir le corps meurtri par les chaînes,
bien que le vaisseau que font avancer nos rames soit notre vaisseau à
nous et que la lutte dans laquelle nous sommes engagés soit une lutte
dont l'enjeu est notre propre sort.
Mais de même que nous savons avec certitude que l'âme qui se réveille
est une chose divinement sacrée pour laquelle nous vivons et qui nous
appartient, que l'amour est la force rédemptrice qui libère notre bien
le plus intime et nous entraîne tous vers une unité supérieure, de même
nous discernons infailliblement dans la lutte mondiale inévitable,
inaugurée par la mécanisation, une seule chose essentielle: l'aspiration
à l'unité. En opposant à la mécanisation le signe qui la fait pâlir, à
savoir la conception transcendante du monde qu'elle a su obscurcir,
grâce à l'aide puissante que lui a prêtée la philosophie intellectuelle,
en lui opposant le culte de l'âme, la foi dans l'absolu; en projetant
sur son essence des flots de lumière et en pénétrant jusqu'à son noyau
caché, qui n'est autre que le désir d'unité, nous la dépouillons de son
pouvoir et de sa puissance, nous cessons d'être ses serviteurs pour
devenir ses maîtres.
Nous commençons à voir clair: nous ne consentons plus à renoncer à notre
dignité humaine et à la vie de l'âme pour un salaire de famine et pour
le bonheur infernal que nous procurent quelques jouissances et quelques
vanités satisfaites, par paresse, par égoïsme, par crainte des
responsabilités. Nous aspirons à l'unité et à la solidarité de la
communauté humaine, à l'unité dont les liens sont constitués par la
responsabilité intime et la confiance divine. Malheur à la génération
qui cherche à étouffer la voix de sa conscience, qui ne voit rien
au-delà de ses intérêts matériels, qui vit dans l'amour des apparences
et ne sait pas s'arracher aux liens de l'égoïsme et de la haine! Elle se
prépare un triste avenir.
Nous ne sommes ici-bas ni pour posséder des biens matériels, ni pour
exercer le pouvoir, ni même pour jouir du bonheur. Le seul but de notre
existence consiste à dégager de l'esprit humain son essence divine.
FIN
MAYENNE, IMPRIMERIE CHARLES COLIN