Au cours de l'avant-dernier siècle, le gouvernement était considéré

comme un travail d'administration. Un seul organe, le plus élevé,

c'est-à-dire le pouvoir royal, suffisait à assurer l'initiative,

l'invention, les décisions créatrices. Le gouvernement de cabinet était

l'expression, non arbitraire, mais organique, de cet état de choses. Ce

qui, dans la paix comme dans la guerre, suffisait à assurer la marche

des affaires, c'était la très grande habitude d'administration

patriarcale dont nous avons un modèle dans l'exploitation d'un domaine

rural.

L'administration pure est, comme le travail agricole et l'ancien métier

manuel, un travail au sens le plus primitif, non-mécaniste, du mot. Il

est placé sous l'autorité des décisions ayant force de loi et est

protégé par une sollicitude paternelle. Il a pour caractéristique la

tradition.

Les normes et les buts sont posés une fois pour toutes; les conditions

locales et humaines restent constantes. Aucun problème n'est nouveau.

N'importe quelle solution peut être apprise. Même de ce qui arrive

rarement on peut avoir raison, grâce à l'expérience, d'où le respect et

l'estime qu'on accorde à l'âge. Le vieillard est réfléchi et pondéré et

se trompe plus rarement; le jeune homme manque d'expérience et doit être

tenu en laisse. Le pays et le peuple, objets de l'administration, sont

dociles: jamais le paysan et l'artisan n'oseraient opposer leur opinion

à celle de l'administrateur. C'est qu'ils connaissent bien le cercle

traditionnel et étroit de leurs attributions, et jamais il ne leur

viendrait à l'esprit qu'il puisse y avoir des décisions venant d'une

source extérieure et nouvelle.

La vie représente un cercle dans lequel les événements se répètent et se

reproduisent, toujours les mêmes: naissance et mort, semailles et

moisson, bien-être et privations, incendies et sécheresse, guerres et

épidémies, crimes et châtiments. Une nouvelle construction, une visite

princière, l'arrivée d'une ménagerie, un procès de sorcellerie ou un

voyage: tels sont les quelques rares et grands événements qui viennent

rompre l'uniformité de cette vie. Procès, attroupements, réquisition de

soldats, rires de foire sont des distractions un peu plus fréquentes. On

sait ce qui doit arriver dans chaque cas; le travail est doux: on n'est

pas pressé par le temps. L'administration est parfaite, lorsqu'elle est

incorruptible, tient les yeux ouverts et possède de l'expérience. Les

événements uniques n'ont pour auteurs ni les administrés ni les

administrateurs: les décisions concernant la guerre et la paix, la

conquête et la réforme, l'église, la justice et les impôts, la

construction de routes et la colonisation viennent d'en haut: du roi, à

moins que ce ne soit du ciel.

Les conditions intellectuelles de l'art de l'administration sont:

l'autorité personnelle, la conscience de la dignité, la fidélité et

l'expérience. Il a ses racines dans la tradition: traditions de famille,

idées et pratiques traditionnelles. Ce sont là les caractéristiques de

la vieille noblesse foncière. Invention, imagination, force créatrice,

tendance à l'expansion: autant de choses étrangères et même opposées à

ce cercle d'idées; choses subversives qui poussent à la révolte, à la

recherche de ce qui est nouveau, à la dangereuse ascension. Nous

connaissons un bel exemple de ce conflit naturel: c'est celui de

Bismarck, dont la jeunesse bouillonnante, emprisonnée à la campagne, se

consume et consume son entourage.

Avec la naissance du monde nouveau, du monde de la mécanisation, tout

travail se transforme en lutte et en pensée. La technique, les échanges,

la concurrence prennent une allure précipitée. Ce qui était bon hier,

est aujourd'hui périmé. Ce qui paraît impossible aujourd'hui, sera

réalité demain et oublié après-demain. L'expérience ne signifie plus

rien; elle est même dangereuse, car elle pousse à l'imitation de modèles

pré-existants. Toute situation est nouvelle, toute résolution est sans

précédent, l'action s'étend du présent à L'avenir. La victoire n'est pas

à celui qui regarde en arrière, mais à celui qui regarde en avant. Dans

la lutte, dont l'acharnement et le rythme sont déterminés par l'ennemi,

la tradition n'est d'aucun secours, et elle disparaît pour faire place à

l'intuition.

Le sens et la signification de l'ouragan napoléonien résident en ce que

la pensée mécanisée, hostile à l'expérience, s'est pour la première fois

échappée des ateliers et laboratoires pour s'emparer de la politique,

non seulement de la politique centrale, de la politique de direction et

de conception qui s'était déjà depuis longtemps séparée de la tradition,

mais de tous les organes auxiliaires et subordonnés, techniques,

financiers, administratifs. Devant cette force explosive, l'Europe

traditionnelle s'est écroulée, et le monde n'a retrouvé sa stabilité

qu'après s'être assimilé les nouvelles méthodes de pensée et d'action,

du moins dans leurs rudiments. Encore en automne 1813, les alliés se

sont trouvés immobilisés pendant des mois devant le Rhin, parce que,

d'après un vieux manuel d'histoire militaire, un fleuve constituait une

ligne de séparation devant laquelle on devait se recueillir et reprendre

des forces.

Si l'art de gouverner avait autrefois la tradition pour base, la force

active de la politique moderne est constituée par les aptitudes qui

caractérisent l'organisateur, l'entrepreneur, le colonisateur, le

conquérant. Ce qui est propre à tous ces hommes, c'est la faculté de se

représenter ce qui n'existe pas encore, de se sentir comme en

communication avec le monde organique et d'en subir l'influence

profonde, de saisir et de comparer intuitivement des effets et des

mobiles incommensurables, de faire surgir l'avenir dans leur propre

esprit. Ce qui caractérise leur mode d'action, c'est l'imagination

réaliste, c'est la force de décision, c'est l'audace et ce mélange de

scepticisme et d'optimisme qui apparaît absurde et antipathique aux

natures simples et qui a valu l'impopularité toute leur vie durant aux

maîtres de la politique.

Il ne faut pas s'étonner de ce que la langue allemande ne possède pas de

mot pour désigner la synthèse, l'ensemble de ces forces. Je choisis

l'expression _art des affaires_, en appuyant sur l'ancienne

signification du mot «affaire» (_Geschäft_) qui vient du mot «créer»

(_Schaffen_).

La caste de la noblesse foncière qui, devant ses mandants, ses partisans

et ses imitateurs, porte la responsabilité du gouvernement en Prusse,

possède aujourd'hui, comme au temps de Frédéric, la maîtrise

incomparable dans l'art de gouverner selon la méthode traditionnelle, et

cela aussi bien sur ses propres domaines qu'au service de l'État.

Intégrité et idéalisme, équité et distinction, fidélité au devoir et

loyauté, courage et virilité font aujourd'hui, comme autrefois, de cette

classe la caste la plus noble de l'histoire. Dans tout ce que nous

savons du passé et du présent, nous ne retrouvons pas le pareil de

l'officier subalterne prussien. Grâce à ses qualités, le sous-préfet

prussien a fait d'une fonction théoriquement superflue une institution

d'État de la plus haute importance, presque indispensable.

Parmi les belles qualités de cette partie de la noblesse, dans laquelle

se recrutent nos fonctionnaires, figure l'aptitude, non seulement à

diriger une administration, mais aussi à la rendre efficace et moderne,

à l'aide de toutes les méthodes scientifiques et techniques, même celles

d'origine étrangère, et cela au prix d'un grand effort que nécessite la

lutte contre l'aversion naturelle à l'égard de tout ce qui est nouveau.

Mais, étrangers à l'improvisation, nos fonctionnaires n'arrivent à ce

résultat que lentement, après une longue accoutumance et une longue

familiarisation.

Leur initiative ne va d'ailleurs pas plus loin. Ce qui est unique, ce

qui n'a pas encore existé, est inaccessible à l'esprit du fonctionnaire

prussien. Résoudre sous sa propre responsabilité, sans préjugé ni

parti-pris, une situation embrouillée, embarrassante, créer des choses

et des situations nouvelles, hâter celles qui sont en voie de formation,

tout cela n'est pas son affaire. Il se heurte d'ailleurs ici à un

obstacle notoire: ses actes se trouvent sous une dépendance tellement

étroite du conservatisme politique et subissent son influence à un point

tel que le choix des solutions, en présence d'une situation donnée, s'en

trouve pour lui fortement restreint. Il lui est difficile de rendre

sienne la conception d'un autre, de se mettre mentalement dans la

situation d'un autre; c'est pourquoi il est mauvais négociateur et

mauvais colonisateur. Il lui manque le coup d'oeil qui porte loin et

perce l'avenir. Il lui manque cette aspiration à l'illimité sans

laquelle le champ de ce qui est réalisable se trouve rétréci et réduit

aux seules possibilités terre-à-terre. Ce n'est pas par un simple

hasard que, depuis la mort de Frédéric, la Prusse n'a pas produit

d'hommes d'États européens, à l'exception d'un seul, qui n'était

d'ailleurs pas d'une noblesse pure.

On a dit que la guerre a fourni la preuve de l'extraordinaire esprit

d'organisation de la Prusse. Il est vrai que les organisations

existantes de l'armée, des chemins de fer, de la Banque Centrale se sont

montrées, dans leur structure et leur fonctionnement, à la hauteur de

toutes les exigences. Mais tout ce qui a dû être créé et improvisé,

comme n'ayant pas été prévu (pourquoi?) et tout ce qui, une fois créé et

improvisé, a résisté à l'épreuve, n'a pas été l'oeuvre de l'État.

Revenons à la question de la force d'assaut. La sélection portant sur

les aptitudes administratives traditionnelles ne suffit pas. Nous avons

besoin de porter notre sélection sur les aptitudes politiques absolues,

en ne tenant compte que des exigences de l'art de gouverner, au sens

moderne du mot. La classe qui, jusqu'à présent, était seule chargée de

responsabilité politique n'est pas seulement trop petite, puisqu'elle se

compose de cinq mille individus sur une population de soixante cinq

millions; on peut dire, en outre, que cette classe est loin d'être la

plus apte à remplir les tâches qui dépassent les limites du domaine

purement administratif.

L'objection que l'appel à des représentants d'autres classes de la

nation n'a pas donné les résultats voulus est sans valeur, car tant que

régnera l'atmosphère dont nous avons parlé, il y aura, non pas une seule

raison, mais quatre pour que les nouveaux arrivants se montrent

au-dessous de leur tâche: généralement il entrera dans la carrière

administrative, parce qu'il n'aura pas réussi dans une carrière

antérieure; pour se faire bien voir de ses nouveaux collègues, il

cherchera à leur ressembler autant que possible et à se comporter comme

eux; le tour souvent mercantile de la manière de penser de ces nouveaux

arrivants donne souvent l'illusion de la profondeur dont on attend en

vain des choses nouvelles; ils se trouvent non moins souvent dans

l'obligation de faire des concessions qui, tout en étant indispensables,

dans les limites de leur nouvelle carrière, n'en sont pas moins de

nature à diminuer leurs chances de réussite.

Dans les principaux États occidentaux, grâce à la longue pratique du

parlementarisme, sont nées des méthodes de sélection qui agissent d'une

façon pour ainsi dire automatique, sans l'intervention de la législation

et presque à l'insu des nations qui considèrent les résultats de cette

sélection comme une chose toute naturelle, sans se demander comment et

pourquoi ils se produisent. De ces méthodes, qui ont toujours échappé à

notre étude scientifique, parce que le problème de la sélection n'a

jamais été pris au sérieux chez nous, il ne sera pas question ici. Qu'il

nous suffise de dire que toutes ces méthodes ont leurs racines dans la

vie parlementaire, qu'elles reposent en Angleterre sur le choix et

l'éducation voulus et conscients de chefs au sein des partis, en France

sur la pratique parlementaire et journalistique, en Amérique sur une

base ploutocrato-démagogique. La méthode anglaise est difficile à

imiter, car en Angleterre le futur chef de parti est déjà, pour ainsi

dire, reconnu par ses camarades de collège comme possédant une

supériorité physique et intellectuelle; il est ensuite remarqué par un

ministre qui, sans tenir compte de la filière hiérarchique, fait de lui

son secrétaire ou auxiliaire, le fait passer à travers les cribles de

plus en plus fins de l'élection parlementaire, de la pratique

parlementaire, le charge à titre d'essai et d'épreuve, de

responsabilités de plus en plus grandes et lui transmet, lorsqu'il a

résisté victorieusement à toutes ces épreuves, son expérience, sa

connaissance des hommes et de la société, son influence et son poste. On

prétend que, dans ce pays, il n'est pas de talent politique qui ne soit

pas découvert et qui, une fois découvert, reste inutilisé.

La France, lorsqu'elle est entrée dans l'arène de l'histoire

contemporaine, était un État meurtri, branlant sur ses bases, tellement

faible et déprimé que son ambassadeur faisait appel à la chevalerie de

l'Empereur allemand pour obtenir la paix. Or, grâce à son habileté

politique, la France a, dans l'espace de quarante années, pendant que

l'Allemagne perdait son hégémonie, rétabli sa force défensive, conquis

trois Empires coloniaux et conclu les plus fortes alliances en Europe

qui, contrairement à deux de nos alliances à nous, ont victorieusement

supporté l'épreuve de la guerre. Un pays, qui était obligé de faire

venir de l'étranger ses financiers et ses employés d'industrie, parce

qu'il n'avait pas chez lui suffisamment de forces et de talents, a pu,

grâce à une sélection appropriée, satisfaire à son énorme besoin et à sa

non moins énorme consommation d'hommes d'État et même s'assurer des

réserves telles qu'il disposait pour tout nouveau problème

d'organisation ou d'ordre financier, diplomatique et parlementaire

d'hommes de toutes les nuances, alors que chez nous il a fallu renoncer

à plus d'un changement ou remplacement, parce qu'il était impossible de

trouver un successeur.

Si l'on compare les deux pays au point de vue du chiffre de la

population, de l'état de l'instruction, de la force de production, du

niveau de culture et des conditions favorables au développement de

talents, on trouve, avec un très grand degré de probabilités, que

l'Allemagne aurait pu, à chaque instant, disposer de talents politiques,

quantitativement et qualitativement de beaucoup supérieurs à ceux dont

dispose la France, si elle avait connu les moyens de sélection

automatiques dans le genre de ceux dont nous avons parlé plus haut.

Mais ces moyens, nous ne les connaissons pas. Bien mieux: nous usons de

méthodes diamétralement opposées. Ce que nulle direction d'une société

par actions, nul conseil d'administration d'une industrie, nulle société

locale ne voudraient jamais admettre, nous le supportons, alors qu'il

s'agit du bien suprême de la collectivité: nous confions des

responsabilités, sans la conviction d'avoir choisi les hommes les

meilleurs et les plus forts.

L'entreprise industrielle la plus puissante serait ruinée dans l'espace

d'une génération, si elle était obligée, de par ses statuts, de choisir

ses chefs responsables dans un cercle d'un millier de familles ou dans

leur entourage. Et, cependant, on trouve ces méthodes bonnes, lorsqu'il

s'agit de la défense spirituelle de l'Empire contre une concurrence

acharnée, intérieure et extérieure, lorsque la question en jeu n'est

autre que celle de l'existence même de notre peuple! Ce fait

inconcevable trouve son explication dans un autre fait, non moins

inconcevable: les notions de concurrence, de travail organique, de dons

naturels n'ont pas encore pénétré dans les régions où se décident nos

destinées. Là où il y a tant de choses qui se transmettent

héréditairement, on croit à l'inspiration puisée dans les fonctions

mêmes qu'on remplit, à la supériorité innée sur les masses, aux annales

de l'histoire dont chaque ligne relate un grand moment, sans qu'il y

paraisse rien de l'énorme dépense de travail et de génie qui est

inscrite entre les lignes. L'histoire universelle se déroule comme un

feuilleton dans lequel chaque nouvelle figure, après s'être acquittée de

son rôle emploie le temps qui lui reste à se dépenser en harangues, en

aperçus, en actions d'État. C'est ce qui explique la manière insensée

dont on gaspille le temps de nos fonctionnaires, et il faut dire que les

Parlements ne sont pas les moins coupables de ces gaspillages. Celui qui

est appelé à résoudre de graves problèmes a besoin de 365 fois 24 heures

pour lui et pour son travail et doit laisser à d'autres le soin de

rendre compte, à sa place, de son mandat, d'assister à des fêtes, de

procéder à des inaugurations. La conception anecdotique de l'histoire

n'a eu qu'un seul moment de vogue, et cela surtout auprès des

chroniqueurs officiels: ce fut pendant le court apogée du long règne de

Louis XIV, alors que l'Empire français n'avait pas encore à compter avec

des concurrents de la même force que lui.

Un jeune fonctionnaire brigue un poste dans la carrière diplomatique. Il

porte un titre de noblesse, a une belle prestance, possède des revenus

de millionnaire, fait partie d'une association d'étudiants des plus

cotées, d'un des régiments les plus privilégiés, professe des idées

politiques traditionnelles et est nanti de hautes recommandations. Il

est difficile d'opposer un refus à un postulant de cette qualité qui,

s'il perdait sa fortune ou était obligé de quitter son service, devrait

peut-être se contenter de la profession de marchand d'automobiles. Il se

pourrait, sans doute, que ce postulant privilégié fût doué d'un génie

politique, car la nature se complaît parfois à dispenser ses dons sans

choix ni discernement. Mais le froid calcul des probabilités, qui

s'applique impitoyablement à de longs intervalles de temps, nous

enseigne qu'en ce qui concerne les dons supérieurs, ceux du moins qui ne

sont pas indispensables dans la vie matérielle, le cercle déjà assez

limité sur lequel porte la sélection se rétrécit d'autant plus que les

dons exigés sont de qualité plus élevée, de sorte qu'en fin de compte

le sort et l'existence de l'État reposent, non sur le jeu complet des

forces nationales, mais sur quelques cartes seulement.

On pourrait nous opposer l'objection tirée de la présence d'un grand

nombre de représentants non-nobles dans les emplois importants. Mais,

encore une fois, cette objection est sans valeur, car ces représentants,

obligés de s'adapter à une atmosphère donnée, plus forte qu'eux,

finissent par présenter à la fois les défauts de la classe qu'ils ont

quittée et de celle qu'ils imitent, et leur cas s'aggrave encore du fait

que, cherchant à se faire pardonner leur intrusion dans un milieu qui

n'est pas le leur, ils poussent l'assimilation jusqu'à l'exagération.

Lorsque le choix de la matière première intellectuelle est fait d'après

des principes faux, le danger augmente d'autant plus que les fonctions

pour lesquelles il s'agit de faire le choix et la désignation comportent

plus de responsabilité. Lorsqu'il s'agit des responsabilités les plus

élevées, on ne se contente pas, comme pour les fonctions administratives

sans grande importance politique, de l'avancement hiérarchique, à

l'ancienneté: les nominations se font au choix, en conseil de cabinet.

Mais le principe de la compétence des pouvoirs supérieurs en ces

matières, principe qui est à la base des nominations au choix, peut

suffire aux époques de constellations humaines particulièrement

favorables. On a vu surgir, au cours de l'histoire, des dynasties et des

premiers ministres possédant une connaissance des hommes et une

compétence telles que nulle autre méthode n'aurait pu donner des

résultats aussi heureux que ceux qu'ils ont obtenus à la suite de leurs

choix intuitifs. Mais les institutions d'un État doivent être prévues

pour des siècles, et leur moindre fléchissement peut avoir les

conséquences les plus graves. C'est pourquoi il faut compter avec la

possibilité de choix incompétents, arbitraires, dictés par la faveur, et

nous connaissons des époques, pour ne rien dire de la nôtre, où des dons

purement extérieurs, les bonnes manières, l'adaptation aux usages de la

Cour, des services et des rencontres occasionnels ont joué un rôle

décisif dans le choix des hauts dignitaires de l'État.

La signification véritable des Parlements réside, ainsi que nous l'avons

reconnu, dans le fait qu'ils servent, non à régenter les masses, mais à

spiritualiser le peuple, à assigner à la pensée et au vouloir de la

nation des fins qui dépassent les besoins et les occupations

terre-à-terre et de tous les jours. Tout en jouant leur rôle

traditionnel et mécanique de baromètre de la nation, ils devront à

l'avenir être l'école où se formeront les hommes d'État. Si nous

réussissons, et nous y réussirons, à élever les Parlements à la hauteur

de ce rôle, nous aurons créé en même temps l'organe qui, au nom du

peuple, sera en quelque sorte le régulateur des choix aux fonctions

responsables. Il n'est pas absolument nécessaire que les Parlements

nomment directement les plus hauts magistrats de l'État; mais il est

absolument nécessaire qu'ils renferment dans leur sein les talents et

compétences qu'exigent ces hautes fonctions, et il est non moins

nécessaire que les partis qui fourniront ces talents et compétences

soutiennent leurs hommes de confiance de façon à leur faciliter toute

nouvelle organisation ou toute réorganisation de leurs services, au

point de vue de leur composition bureaucratique. Cette réforme et ce

pouvoir de régularisation reconnus au Parlement ne porteront nul

préjudice ni à la bureaucratie, ni à la classe féodale, pour autant que

les dons de l'une et de l'autre résisteront à l'épreuve de la

concurrence, étant donné que les représentants de ces deux catégories

seront éligibles dans les mêmes conditions que les autres et pourront,

une fois élus, faire profiter l'État de leur expérience et de leur

compétence traditionnelles. Mais la réforme du Parlement, dont on peut

attendre ces effets, doit être l'oeuvre de la nation. C'est la nation qui

doit amener au jour toutes ces velléités intelligentes des pouvoirs qui

germent aujourd'hui un peu partout, et cela en créant des systèmes

électoraux appropriés, en donnant un contenu profond et sérieux à la vie

des partis, en imprimant à ceux-ci une orientation nouvelle.

Il nous reste encore à dire quelques mots d'une troisième force qui, à

côté de la force de direction et de la force d'assaut, assure la

stabilité et la solidité de l'État: la force de résistance.

Toute politique d'État est une épreuve permanente de ses forces, et la

tension extrême de la politique, celle qui culmine dans la guerre, est

une épreuve qui s'étend à tous les domaines, physique, psychique et

intellectuel, et qui, normalement, n'est pas terminée, tant que la

dernière des questions sur lesquelles porte le conflit n'a pas reçu sa

solution. La séance du Reichstag du 4 août 1914 a révélé ce que nous

savions déjà par intuition, à savoir que tout malheur qui atteint notre

pays réalise l'unité du peuple. Mais cette séance a révélé en même temps

que l'unité en question, loin d'être l'effet de nos institutions,

signifie notre victoire sur celles-ci. Lorsqu'on voit des classes du

peuple jouissant de droits restreints, considérées comme incapables

d'adaptation sociale et traitées volontiers en ennemies de l'État, de

sans-patrie, de traîtres au pays, lorsqu'on voit ces classes se lancer

dans la lutte pour la patrie avec le même enthousiasme que ceux auxquels

cette patrie appartient et obéit aussi bien légalement

qu'économiquement, tous ceux qui sont animés de sentiments allemands

trouvent cette abnégation naturelle. Mais on ne bâtit un État, en lui

donnant pour base l'abnégation et le privilège.

Où va le monde? · 第 26 / 27 段