XI

LES domestiques effrayés s'empressèrent d'aller chercher le médecin de

Fontenay qui ne comprit absolument rien à l'état de des Esseintes. Il

bafouilla quelques termes médicaux, tâta le pouls, examina la langue

du malade, tenta mais en vain de le faire parler, ordonna des calmants

et du repos, promit de revenir le lendemain, et, sur un signe négatif

de des Esseintes qui retrouva assez de force pour improuver le zèle

de ses domestiques et congédier cet intrus, il partit et s'en fut

raconter, par tout le village, les excentricités de cette maison dont

l'ameublement l'avait positivement frappé de stupeur et gelé sur place.

Au grand étonnement des serviteurs qui n'osaient plus bouger de

l'office, leur maître se rétablit en quelques jours et ils le

surprirent, tambourinant sur les vitres, regardant, d'un air inquiet,

le ciel.

Une après-midi, les timbres sonnèrent des appels brefs, et des

Esseintes prescrivit qu'on lui apprêtât ses malles, pour un long voyage.

Tandis que l'homme et la femme choisissaient, sur ses indications, les

objets utiles à emporter, il arpentait fiévreusement la cabine de la

salle à manger, consultait les heures des paquebots, parcourait son

cabinet de travail où il continuait à scruter les nuages, d'un air tout

à la fois impatient et satisfait.

Le temps était, depuis une semaine déjà, atroce. Des fleuves de suie

roulaient, sans discontinuer, au travers des plaines grises du ciel,

des blocs de nuées pareils à des rocs déracinés d'un sol.

Par instants, des ondées crevaient et engloutissaient la vallée sous

des torrents de pluie.

Ce jour-là, le firmament avait changé d'aspect. Les flots d'encre

s'étaient volatilisés et taris, les aspérités des nuages s'étaient

fondues; le ciel était uniformément plat, couvert d'une taie saumâtre.

Peu à peu, cette taie parut descendre, une brume d'eau enveloppa la

campagne; la pluie ne croula plus, par cataractes, ainsi que la veille,

mais elle tomba, sans relâche, fine, pénétrante, aiguë, délayant

les allées, gâchant les routes, joignant avec ses fils innombrables

la terre au ciel; la lumière se brouilla; un jour livide éclaira le

village maintenant transformé en un lac de boue pointillé par les

aiguilles de l'eau qui piquaient de gouttes de vif-argent le liquide

fangeux des flaques; dans la désolation de la nature, toutes les

couleurs se fanèrent, laissant seuls les toits luire sur les tons

éteints des murs.

Quel temps! soupira le vieux domestique, en déposant sur une chaise les

vêtements que réclamait son maître, un complet jadis commandé à Londres.

[Illustration]

Pour toute réponse des Esseintes se frotta les mains, et s'installa

devant une bibliothèque vitrée où un jeu de chaussettes de soie

était disposé en éventail; il hésitait sur la nuance, puis,

rapidement, considérant la tristesse du jour, le camaïeu morose de

ses habits, songeant au but à atteindre, il choisit une paire de

soie feuille-morte, les enfila rapidement, se chaussa de brodequins

à agrafes et à bouts découpés, revêtit le complet gris-souris,

quadrillé de gris-lave et pointillé de martre, se coiffa d'un petit

melon, s'enveloppa d'un mac-farlane bleu-lin et, suivi du domestique

qui pliait sous le poids d'une malle, d'une valise à soufflets,

d'un sac de nuit, d'un carton à chapeau, d'une couverture de voyage

renfermant des parapluies et des cannes, il gagna la gare. Là, il

déclara au domestique qu'il ne pouvait fixer la date de son retour,

qu'il reviendrait dans un an, dans un mois, dans une semaine, plus tôt

peut-être, ordonna que rien ne fût changé de place au logis, remit

l'approximative somme nécessaire à l'entretien du ménage pendant son

absence, et il monta en wagon, laissant le vieillard ahuri, bras

ballants et bouche béante, derrière la barrière où s'ébranlait le train.

Il était seul dans son compartiment; une campagne, indécise, sale, vue

telle qu'au travers d'un aquarium d'eau trouble, fuyait à toute volée

derrière le convoi que cinglait la pluie. Plongé dans ses réflexions,

des Esseintes ferma les yeux.

Une fois de plus, cette solitude si ardemment enviée et enfin acquise,

avait abouti à une détresse affreuse; ce silence qui lui était

autrefois apparu comme une compensation des sottises écoutées pendant

des ans, lui pesait maintenant d'un poids insoutenable. Un matin,

il s'était réveillé, agité ainsi qu'un prisonnier mis en cellule;

ses lèvres énervées remuaient pour articuler des sons, des larmes

lui montaient aux yeux, il étouffait de même qu'un homme qui aurait

sangloté pendant des heures.

Dévoré du désir de marcher, de regarder une figure humaine, de parler

avec un autre être, de se mêler à la vie commune, il en vint à retenir

ses domestiques, appelés sous un prétexte; mais la conversation était

impossible; outre que ces vieilles gens, ployés par des années de

silence et des habitudes de gardes-malades, étaient presque muets, la

distance à laquelle les avait toujours tenus des Esseintes n'était

point faite pour les engager à desserrer les dents. D'ailleurs, ils

possédaient des cerveaux inertes et étaient incapables de répondre

autrement que par des monosyllabes aux questions qu'on leur posait.

Il ne put donc se procurer aucune ressource, aucun soulagement près

d'eux; mais un nouveau phénomène se produisit. La lecture de Dickens

qu'il avait naguère consommée pour s'apaiser les nerfs et qui n'avait

produit que des effets contraires aux effets hygiéniques qu'il

espérait, commença lentement à agir dans un sens inattendu, déterminant

des visions de l'existence anglaise qu'il ruminait pendant des heures;

peu à peu, dans ces contemplations fictives, s'insinuèrent des idées de

réalité précise, de voyage accompli, de rêves vérifiés sur lesquels se

greffa l'envie d'éprouver des impressions neuves et d'échapper ainsi

aux épuisantes débauches de l'esprit s'étourdissant à moudre à vide.

Cet abominable temps de brouillard et de pluie aidait encore à ces

pensées, en appuyant les souvenirs de ses lectures, en lui mettant

la constante image sous les yeux d'un pays de brume et de boue, en

empêchant ses désirs de dévier de leur point de départ, de s'écarter de

leur source.

Il n'y tint plus, et brusquement il s'était décidé, un jour. Sa hâte

fut telle qu'il prit la fuite bien avant l'heure, voulant se dérober au

présent, se sentir bousculé dans un brouhaha de rue, dans un vacarme de

foule et de gare.

Je respire, se disait-il, au moment où le convoi ralentissait sa valse

et s'arrêtait dans la rotonde du débarcadère de Sceaux, en rhythmant

ses dernières pirouettes par le fracas saccadé des plaques tournantes.

Une fois au boulevard d'Enfer, dans la rue, il héla un cocher,

jouissant à être ainsi empêtré avec ses malles et ses couvertures.

Moyennant la promesse d'un copieux pourboire, il s'entendit avec

l'homme au pantalon noisette et au gilet rouge:--A l'heure, fit-il, et,

rue de Rivoli, vous vous arrêterez devant le _Galignani's Messenger_;

car il songeait à acheter, avant son départ, un guide Baedeker ou

Murray, de Londres.

La voiture s'ébranla lourdement, soulevant autour de ses roues des

cerceaux de crotte; on naviguait en plein marécage; sous le ciel

gris qui semblait s'appuyer sur le toit des maisons, les murailles

ruisselaient du haut en bas, les gouttières débordaient, les pavés

étaient enduits d'une boue de pain d'épice dans laquelle les passants

glissaient; sur les trottoirs que râflaient les omnibus, des gens

tassés s'arrêtaient, des femmes retroussées jusqu'aux genoux, courbées

sous des parapluies, s'aplatissaient pour éviter des éclaboussures,

contre les boutiques.

[Illustration: Aug. Leroux pinx. E. Decisy sc.

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