LES domestiques effrayés s'empressèrent d'aller chercher le médecin de
Fontenay qui ne comprit absolument rien à l'état de des Esseintes. Il
bafouilla quelques termes médicaux, tâta le pouls, examina la langue
du malade, tenta mais en vain de le faire parler, ordonna des calmants
et du repos, promit de revenir le lendemain, et, sur un signe négatif
de des Esseintes qui retrouva assez de force pour improuver le zèle
de ses domestiques et congédier cet intrus, il partit et s'en fut
raconter, par tout le village, les excentricités de cette maison dont
l'ameublement l'avait positivement frappé de stupeur et gelé sur place.
Au grand étonnement des serviteurs qui n'osaient plus bouger de
l'office, leur maître se rétablit en quelques jours et ils le
surprirent, tambourinant sur les vitres, regardant, d'un air inquiet,
le ciel.
Une après-midi, les timbres sonnèrent des appels brefs, et des
Esseintes prescrivit qu'on lui apprêtât ses malles, pour un long voyage.
Tandis que l'homme et la femme choisissaient, sur ses indications, les
objets utiles à emporter, il arpentait fiévreusement la cabine de la
salle à manger, consultait les heures des paquebots, parcourait son
cabinet de travail où il continuait à scruter les nuages, d'un air tout
à la fois impatient et satisfait.
Le temps était, depuis une semaine déjà, atroce. Des fleuves de suie
roulaient, sans discontinuer, au travers des plaines grises du ciel,
des blocs de nuées pareils à des rocs déracinés d'un sol.
Par instants, des ondées crevaient et engloutissaient la vallée sous
des torrents de pluie.
Ce jour-là, le firmament avait changé d'aspect. Les flots d'encre
s'étaient volatilisés et taris, les aspérités des nuages s'étaient
fondues; le ciel était uniformément plat, couvert d'une taie saumâtre.
Peu à peu, cette taie parut descendre, une brume d'eau enveloppa la
campagne; la pluie ne croula plus, par cataractes, ainsi que la veille,
mais elle tomba, sans relâche, fine, pénétrante, aiguë, délayant
les allées, gâchant les routes, joignant avec ses fils innombrables
la terre au ciel; la lumière se brouilla; un jour livide éclaira le
village maintenant transformé en un lac de boue pointillé par les
aiguilles de l'eau qui piquaient de gouttes de vif-argent le liquide
fangeux des flaques; dans la désolation de la nature, toutes les
couleurs se fanèrent, laissant seuls les toits luire sur les tons
éteints des murs.
Quel temps! soupira le vieux domestique, en déposant sur une chaise les
vêtements que réclamait son maître, un complet jadis commandé à Londres.
[Illustration]
Pour toute réponse des Esseintes se frotta les mains, et s'installa
devant une bibliothèque vitrée où un jeu de chaussettes de soie
était disposé en éventail; il hésitait sur la nuance, puis,
rapidement, considérant la tristesse du jour, le camaïeu morose de
ses habits, songeant au but à atteindre, il choisit une paire de
soie feuille-morte, les enfila rapidement, se chaussa de brodequins
à agrafes et à bouts découpés, revêtit le complet gris-souris,
quadrillé de gris-lave et pointillé de martre, se coiffa d'un petit
melon, s'enveloppa d'un mac-farlane bleu-lin et, suivi du domestique
qui pliait sous le poids d'une malle, d'une valise à soufflets,
d'un sac de nuit, d'un carton à chapeau, d'une couverture de voyage
renfermant des parapluies et des cannes, il gagna la gare. Là, il
déclara au domestique qu'il ne pouvait fixer la date de son retour,
qu'il reviendrait dans un an, dans un mois, dans une semaine, plus tôt
peut-être, ordonna que rien ne fût changé de place au logis, remit
l'approximative somme nécessaire à l'entretien du ménage pendant son
absence, et il monta en wagon, laissant le vieillard ahuri, bras
ballants et bouche béante, derrière la barrière où s'ébranlait le train.
Il était seul dans son compartiment; une campagne, indécise, sale, vue
telle qu'au travers d'un aquarium d'eau trouble, fuyait à toute volée
derrière le convoi que cinglait la pluie. Plongé dans ses réflexions,
des Esseintes ferma les yeux.
Une fois de plus, cette solitude si ardemment enviée et enfin acquise,
avait abouti à une détresse affreuse; ce silence qui lui était
autrefois apparu comme une compensation des sottises écoutées pendant
des ans, lui pesait maintenant d'un poids insoutenable. Un matin,
il s'était réveillé, agité ainsi qu'un prisonnier mis en cellule;
ses lèvres énervées remuaient pour articuler des sons, des larmes
lui montaient aux yeux, il étouffait de même qu'un homme qui aurait
sangloté pendant des heures.
Dévoré du désir de marcher, de regarder une figure humaine, de parler
avec un autre être, de se mêler à la vie commune, il en vint à retenir
ses domestiques, appelés sous un prétexte; mais la conversation était
impossible; outre que ces vieilles gens, ployés par des années de
silence et des habitudes de gardes-malades, étaient presque muets, la
distance à laquelle les avait toujours tenus des Esseintes n'était
point faite pour les engager à desserrer les dents. D'ailleurs, ils
possédaient des cerveaux inertes et étaient incapables de répondre
autrement que par des monosyllabes aux questions qu'on leur posait.
Il ne put donc se procurer aucune ressource, aucun soulagement près
d'eux; mais un nouveau phénomène se produisit. La lecture de Dickens
qu'il avait naguère consommée pour s'apaiser les nerfs et qui n'avait
produit que des effets contraires aux effets hygiéniques qu'il
espérait, commença lentement à agir dans un sens inattendu, déterminant
des visions de l'existence anglaise qu'il ruminait pendant des heures;
peu à peu, dans ces contemplations fictives, s'insinuèrent des idées de
réalité précise, de voyage accompli, de rêves vérifiés sur lesquels se
greffa l'envie d'éprouver des impressions neuves et d'échapper ainsi
aux épuisantes débauches de l'esprit s'étourdissant à moudre à vide.
Cet abominable temps de brouillard et de pluie aidait encore à ces
pensées, en appuyant les souvenirs de ses lectures, en lui mettant
la constante image sous les yeux d'un pays de brume et de boue, en
empêchant ses désirs de dévier de leur point de départ, de s'écarter de
leur source.
Il n'y tint plus, et brusquement il s'était décidé, un jour. Sa hâte
fut telle qu'il prit la fuite bien avant l'heure, voulant se dérober au
présent, se sentir bousculé dans un brouhaha de rue, dans un vacarme de
foule et de gare.
Je respire, se disait-il, au moment où le convoi ralentissait sa valse
et s'arrêtait dans la rotonde du débarcadère de Sceaux, en rhythmant
ses dernières pirouettes par le fracas saccadé des plaques tournantes.
Une fois au boulevard d'Enfer, dans la rue, il héla un cocher,
jouissant à être ainsi empêtré avec ses malles et ses couvertures.
Moyennant la promesse d'un copieux pourboire, il s'entendit avec
l'homme au pantalon noisette et au gilet rouge:--A l'heure, fit-il, et,
rue de Rivoli, vous vous arrêterez devant le _Galignani's Messenger_;
car il songeait à acheter, avant son départ, un guide Baedeker ou
Murray, de Londres.
La voiture s'ébranla lourdement, soulevant autour de ses roues des
cerceaux de crotte; on naviguait en plein marécage; sous le ciel
gris qui semblait s'appuyer sur le toit des maisons, les murailles
ruisselaient du haut en bas, les gouttières débordaient, les pavés
étaient enduits d'une boue de pain d'épice dans laquelle les passants
glissaient; sur les trottoirs que râflaient les omnibus, des gens
tassés s'arrêtaient, des femmes retroussées jusqu'aux genoux, courbées
sous des parapluies, s'aplatissaient pour éviter des éclaboussures,
contre les boutiques.
[Illustration: Aug. Leroux pinx. E. Decisy sc.