CES cauchemars se renouvelèrent; il craignit de s'endormir. Il resta
étendu sur son lit, des heures entières, tantôt dans de persistantes
insomnies et de fiévreuses agitations, tantôt dans d'abominables rêves
que rompaient des sursauts d'homme perdant pied, dégringolant du haut
en bas d'un escalier, dévalant, sans pouvoir se retenir, au fond d'un
gouffre.
La névrose, engourdie durant quelques jours, reprenait le dessus, se
révélait plus véhémente et plus têtue, sous de nouvelles formes.
Maintenant les couvertures le gênaient; il étouffait sous les draps et
il avait des fourmillements par tout le corps, des cuissons de sang,
des piqûres de puces le long des jambes; à ces symptômes se joignirent
bientôt une douleur sourde dans les maxillaires et la sensation qu'un
étau lui comprimait les tempes.
Ses inquiétudes s'accrurent; malheureusement les moyens de dompter
l'inexorable maladie manquèrent. Il avait sans succès tenté
d'installer des appareils hydrothérapiques dans son cabinet de
toilette. L'impossibilité de faire monter l'eau à la hauteur où sa
maison était perchée, la difficulté même de se procurer de l'eau, en
quantité suffisante, dans un village où les fontaines ne fonctionnent
parcimonieusement qu'à certaines heures l'arrêtèrent; ne pouvant être
sabré par des jets de lance qui, plaqués, écrasés sur les anneaux de la
colonne vertébrale, étaient seuls assez puissants pour mater l'insomnie
et ramener le calme, il fut réduit aux courtes aspersions dans sa
baignoire ou dans son tub, aux simples affusions froides, suivies
d'énergiques frictions pratiquées, à l'aide du gant de crin, par son
domestique.
Mais ces simili-douches n'enrayaient nullement la marche de la névrose;
tout au plus éprouvait-il un soulagement de quelques heures, chèrement
payé du reste par le retour des accès qui revenaient à la charge, plus
violents et plus vifs.
[Illustration]
Son ennui devint sans borne; la joie de posséder de mirobolantes
floraisons était tarie; il était déjà blasé sur leur contexture et sur
leurs nuances; puis malgré les soins dont il les entoura, la plupart de
ses plantes dépérirent; il les fit enlever de ses pièces et, arrivé à
un état d'excitabilité extrême, il s'irrita de ne plus les voir, l'œil
blessé par le vide des places qu'elles occupaient.
Pour se distraire et tuer les interminables heures, il recourut à ses
cartons d'estampes et rangea ses Goya; les premiers états de certaines
planches des _Caprices_, des épreuves reconnaissables à leur ton
rougeâtre, jadis achetées dans les ventes à prix d'or, le déridèrent et
il s'abîma en elles, suivant les fantaisies du peintre, épris de ses
scènes vertigineuses, de ses sorcières chevauchant des chats, de ses
femmes s'efforçant d'arracher les dents d'un pendu, de ses bandits, de
ses succubes, de ses démons et de ses nains.
Puis, il parcourut toutes les autres séries de ses eaux-fortes et de
ses aquatintes, ses _Proverbes_ d'une horreur si macabre, ses sujets
de guerre d'une rage si féroce, sa planche du _Garot_ enfin, dont il
choyait une merveilleuse épreuve d'essai, imprimée sur papier épais,
non collé, aux visibles pontuseaux traversant la pâte.
La verve sauvage, le talent âpre, éperdu de Goya le captait; mais
l'universelle admiration que ses œuvres avaient conquise, le détournait
néanmoins un peu, et il avait renoncé, depuis des années, à les
encadrer, de peur qu'en les mettant en évidence, le premier imbécile
venu ne jugeât nécessaire de lâcher des âneries et de s'extasier, sur
un mode tout appris, devant elles.
Il en était de même de ses Rembrandt qu'il examinait, de temps à
autre, à la dérobée; et, en effet, si le plus bel air du monde devient
vulgaire, insupportable, dès que le public le fredonne, dès que les
orgues s'en emparent, l'œuvre d'art qui ne demeure pas indifférente
aux faux artistes, qui n'est point contestée par les sots, qui ne se
contente pas de susciter l'enthousiasme de quelques-uns, devient,
elle aussi, par cela même, pour les initiés, polluée, banale, presque
repoussante.
Cette promiscuité dans l'admiration était d'ailleurs l'un des
plus grands chagrins de sa vie; d'incompréhensibles succès lui
avaient à jamais gâté des tableaux et des livres jadis chers;
devant l'approbation des suffrages, il finissait par leur découvrir
d'imperceptibles tares, et il les rejetait, se demandant si son flair
ne s'épointait pas, ne se dupait point.
Il referma ses cartons et, une fois de plus, il tomba, désorienté,
dans le spleen. Afin de changer le cours de ses idées, il essaya des
lectures émollientes, tenta, en vue de se réfrigérer le cerveau, des
solanées de l'art, lut ces livres si charmants pour les convalescents
et les mal-à-l'aise que des œuvres plus tétaniques ou plus riches en
phosphates fatigueraient, les romans de Dickens.
Mais ces volumes produisirent un effet contraire à celui qu'il
attendait: ces chastes amoureux, ces héroïnes protestantes, vêtues
jusqu'au cou, s'aimaient parmi les étoiles, se bornaient à baisser les
yeux, à rougir, à pleurer de bonheur, en se serrant les mains. Aussitôt
cette exagération de pureté le lança dans un excès opposé; en vertu de
la loi des contrastes, il sauta d'un extrême à l'autre, se rappela des
scènes vibrantes et corsées, songea aux pratiques humaines des couples,
aux baisers mélangés, aux baisers colombins, ainsi que les désigne la
pudeur ecclésiastique, quand ils pénètrent entre les lèvres.
Il interrompit sa lecture, rumina loin de la bégueule Angleterre,
sur les peccadilles libertines, sur les salaces apprêts que l'Église
désapprouve; une commotion le frappa; l'anaphrodisie de sa cervelle
et de son corps, qu'il avait crue définitive, se dissipa; la solitude
agit encore sur le détraquement de ses nerfs; il fut une fois de plus
obsédé, non par la religion même, mais par la malice des actes et
des péchés qu'elle condamne; l'habituel sujet de ses obsécrations et
de ses menaces le tint seul; le côté charnel, insensible depuis des
mois, remué tout d'abord par l'énervement des lectures pieuses, puis
réveillé, mis debout, dans une crise de névrose, par le cant anglais,
se dressa et, la stimulation de ses sens le reportant en arrière, il
pataugea dans le souvenir de ses vieux cloaques.
Il se leva et, mélancoliquement, ouvrit une petite boîte de vermeil au
couvercle semé d'aventurines.
Elle était pleine de bonbons violets; il en prit un, et il le palpa
entre ses doigts, pensant aux étranges propriétés de ce bonbon praliné,
comme givré de sucre; jadis, alors que son impuissance était acquise,
alors aussi qu'il songeait, sans aigreurs, sans regrets, sans nouveaux
désirs, à la femme, il déposait l'un de ces bonbons sur sa langue, le
laissait fondre et, soudain, se levaient, avec une douceur infinie, des
rappels très effacés, très languissants des anciennes paillardises.
Ces bonbons, inventés par Siraudin et désignés sous la ridicule
appellation de «Perles des Pyrénées», étaient une goutte de parfum de
sarcanthus, une goutte d'essence féminine, cristallisée dans un morceau
de sucre; ils pénétraient les papilles de la bouche, évoquaient des
souvenances d'eau opalisée par des vinaigres rares, de baisers très
profonds, tout imbibés d'odeurs.
D'habitude, il souriait, humant cet arome amoureux, cette ombre
de caresses qui lui mettait un coin de nudité dans la cervelle et
ranimait, pour une seconde, le goût naguère adoré de certaines femmes;
aujourd'hui, ils n'agissaient plus en sourdine, ne se bornaient plus à
raviver l'image de désordres lointains et confus; ils déchiraient, au
contraire, les voiles, jetaient devant ses yeux la réalité corporelle,
pressante et brutale.
En tête du défilé des maîtresses que la saveur de ce bonbon aidait à
dessiner en des traits certains, l'une s'arrêta, montrant des dents
longues et blanches, une peau satinée, toute rose, un nez taillé en
biseau, des yeux de souris, des cheveux coupés à la chien et blonds.
C'était miss Urania, une Américaine, au corps bien découplé, aux jambes
nerveuses, aux muscles d'acier, aux bras de fonte.
Elle avait été l'une des acrobates les plus renommées du Cirque.
Des Esseintes l'avait, durant de longues soirées, attentivement
suivie; les premières fois, elle lui était apparue telle qu'elle
était, c'est-à-dire solide et belle, mais le désir de l'approcher ne
l'étreignit point; elle n'avait rien qui la recommandât à la convoitise
d'un blasé, et cependant il retourna au Cirque alléché par il ne savait
quoi, poussé par un sentiment difficile à définir.
Peu à peu, en même temps qu'il l'observait, de singulières conceptions
naquirent; à mesure qu'il admirait sa souplesse et sa force, il voyait
un artificiel changement de sexe se produire en elle; ses singeries
gracieuses, ses mièvreries de femelle s'effaçaient de plus en plus,
tandis que se développaient, à leur place, les charmes agiles et
puissants d'un mâle; en un mot, après avoir tout d'abord été femme,
puis, après avoir hésité, après avoir avoisiné l'androgyne, elle
semblait se résoudre, se préciser, devenir complètement un homme.
Alors, de même qu'un robuste gaillard s'éprend d'une fille grêle,
cette clownesse doit aimer, par tendance, une créature faible, ployée,
pareille à moi, sans souffle, se dit des Esseintes; à se regarder, à
laisser agir l'esprit de comparaison, il en vint à éprouver, de son
côté, l'impression que lui-même se féminisait, et il envia décidément
la possession de cette femme, aspirant, ainsi qu'une fillette
chlorotique, après le grossier hercule dont les bras la peuvent broyer
dans une étreinte.
[Illustration]
Cet échange de sexe entre miss Urania et lui l'avait exalté; nous
sommes voués l'un à l'autre, assurait-il; à cette subite admiration de
la force brutale jusqu'alors exécrée, se joignit enfin l'exorbitant
attrait de la boue, de la basse prostitution heureuse de payer cher les
tendresses malotrues d'un souteneur.
En attendant qu'il se décidât à séduire l'acrobate, à entrer, si faire
se pouvait, dans la réalité même, il confirmait ses rêves, en posant la
série de ses propres pensées sur les lèvres inconscientes de la femme,
en relisant ses intentions qu'il plaçait dans le sourire immuable et
fixe de l'histrionne tournant sur son trapèze.
Un beau soir, il se résolut à dépêcher les ouvreuses. Miss Urania crut
nécessaire de ne point céder, sans une préalable cour; néanmoins elle
se montra peu farouche, sachant, par les ouï-dire, que des Esseintes
était riche et que son nom aidait à lancer les femmes.
Mais aussitôt que ses vœux furent exaucés, son désappointement dépassa
le possible. Il s'était imaginé l'Américaine stupide et bestiale comme
un lutteur de foire, et sa bêtise était malheureusement toute féminine.
Certes, elle manquait d'éducation et de tact, n'avait ni bon sens ni
esprit, et elle témoignait d'une ardeur animale, à table, mais tous les
sentiments enfantins de la femme subsistaient en elle; elle possédait
le caquet et la coquetterie des filles entichées de balivernes; la
transmutation des idées masculines dans son corps de femme n'existait
pas.
Avec cela, elle avait une retenue puritaine au lit et aucune de ces
brutalités d'athlète qu'il souhaitait tout en les craignant; elle
n'était pas sujette, comme il en avait, un moment, conçu l'espoir, aux
perturbations de son sexe. En sondant bien le vide de ses convoitises,
peut-être eût-il cependant aperçu un penchant vers un être délicat et
fluet, vers un tempérament absolument contraire au sien, mais alors il
eût découvert une préférence non pour une fillette, mais pour un joyeux
gringalet, pour un cocasse et maigre clown.
Fatalement, des Esseintes rentra dans son rôle d'homme momentanément
oublié; ses impressions de féminilité, de faiblesse, de
quasi-protection achetée, de peur même, disparurent; l'illusion n'était
plus possible; miss Urania était une maîtresse ordinaire, ne justifiant
en aucune façon la curiosité cérébrale qu'elle avait fait naître.
Bien que le charme de sa chair fraîche, de sa beauté magnifique,
eût d'abord étonné et retenu des Esseintes, il chercha promptement
à esquiver cette liaison, précipita la rupture, car sa précoce
impuissance s'augmentait encore devant les glaciales tendresses, devant
les prudes laisser-aller de cette femme.
Et pourtant elle était la première à s'arrêter devant lui, dans le
passage ininterrompu de ces luxures; mais au fond, si elle s'était plus
énergiquement empreinte dans sa mémoire qu'une foule d'autres dont les
appâts avaient été moins fallacieux et les plaisirs moins limités, cela
tenait à sa senteur de bête bien portante et saine; la redondance de sa
santé était l'antipode même de cette anémie, travaillée aux parfums,
dont il retrouvait un fin relent dans le délicat bonbon de Siraudin.
Ainsi qu'une odorante antithèse, miss Urania s'imposait fatalement
à son souvenir, mais presque aussitôt des Esseintes, heurté par
cet imprévu d'un arome naturel et brut, retournait aux exhalaisons
civilisées, et inévitablement il songeait à ses autres maîtresses;
elles se pressaient, en troupeau, dans sa cervelle, mais par-dessus
toutes s'exhaussait maintenant la femme dont la monstruosité l'avait
tant satisfait pendant des mois.
Celle-là était une petite et sèche brune, aux yeux noirs, aux cheveux
pommadés, plaqués sur la tête, comme avec un pinceau, séparés par
une raie de garçon, près d'une tempe. Il l'avait connue dans un
café-concert, où elle donnait des représentations de ventriloque.
A la stupeur d'une foule que ces exercices mettaient mal à l'aise, elle
faisait parler, à tour de rôle, des enfants en carton, rangés en flûte
de pan, sur des chaises; elle conversait avec des mannequins presque
vivants et, dans la salle même, des mouches bourdonnaient autour des
lustres et l'on entendait bruire le silencieux public qui s'étonnait
d'être assis et se reculait instinctivement dans ses stalles, alors que
le roulement d'imaginaires voitures le frôlait, en passant, de l'entrée
jusqu'à la scène.
Des Esseintes avait été fasciné; une masse d'idées germa en lui; tout
d'abord il s'empressa de réduire, à coups de billets de banque, la
ventriloque qui lui plut par le contraste même qu'elle opposait avec
l'Américaine. Cette brunette suintait des parfums préparés, malsains
et capiteux, et elle brûlait comme un cratère; en dépit de tous
ses subterfuges, des Esseintes s'épuisa en quelques heures; il n'en
persista pas moins à se laisser complaisamment gruger par elle, car,
plus que la maîtresse, le phénomène l'attirait.
D'ailleurs les plans qu'il s'était proposés, avaient mûri. Il se
résolut à accomplir des projets jusqu'alors irréalisables.
Il fit apporter, un soir, un petit sphinx, en marbre noir, couché dans
la pose classique, les pattes allongées, la tête rigide et droite, et
une chimère, en terre polychrome, brandissant une crinière hérissée,
dardant des yeux féroces, éventant avec les sillons de sa queue ses
flancs gonflés ainsi que des soufflets de forge. Il plaça chacune
de ces bêtes à un bout de la chambre, éteignit les lampes, laissant
les braises rougeoyer dans l'âtre et éclairer vaguement la pièce en
agrandissant les objets presque noyés dans l'ombre.
Puis, il s'étendit sur un canapé, près de la femme dont l'immobile
figure était atteinte par la lueur d'un tison, et il attendit.
Avec des intonations étranges qu'il lui avait fait longuement et
patiemment répéter à l'avance, elle anima, sans même remuer les lèvres,
sans même les regarder, les deux monstres.
Et dans le silence de la nuit, l'admirable dialogue de la Chimère et du
Sphinx commença, récité par des voix gutturales et profondes, rauques,
puis aiguës, comme surhumaines.
«--Ici, Chimère, arrête-toi.
«--Non; jamais.»
Bercé par l'admirable prose de Flaubert, il écoutait, pantelant, le
terrible duo et des frissons le parcoururent, de la nuque aux pieds,
quand la Chimère proféra la solennelle et magique phrase:
«Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs
inéprouvés.»
Ah! c'était à lui-même que cette voix, aussi mystérieuse qu'une
incantation, parlait; c'était à lui qu'elle racontait sa fièvre
d'inconnu, son idéal inassouvi, son besoin d'échapper à l'horrible
réalité de l'existence, à franchir les confins de la pensée, à
tâtonner sans jamais arriver à une certitude, dans les brumes des
au-delà de l'art!--Toute la misère de ses propres efforts lui refoula
le cœur. Doucement, il étreignait la femme silencieuse, à ses côtés,
se réfugiant, ainsi qu'un enfant inconsolé, près d'elle, ne voyant
même pas l'air maussade de la comédienne obligée à jouer une scène, à
exercer son métier, chez elle, aux instants du repos, loin de la rampe.
Leur liaison continua, mais bientôt les défaillances de des Esseintes
s'aggravèrent; l'effervescence de sa cervelle ne fondait plus les
glaces de son corps: les nerfs n'obéissaient plus à la volonté; les
folies passionnelles des vieillards le dominèrent. Se sentant devenir
de plus en plus indécis près de cette maîtresse, il recourut à
l'adjuvant le plus efficace des vieux et inconstants prurits, à la peur.
Pendant qu'il tenait la femme entre ses bras, une voix de rogomme
éclatait derrière la porte: «Ouvriras-tu? je sais bien que t'es avec
un miché, attends, attends un peu, salope!»--Aussitôt, de même que
ces libertins excités par la terreur d'être pris en flagrant délit, à
l'air, sur les berges, dans le jardin des Tuileries, dans un rambuteau
ou sur un banc, il retrouvait passagèrement ses forces, se précipitait
sur la ventriloque dont la voix continuait à tapager hors de la pièce,
et il éprouvait des allégresses inouïes, dans cette bousculade, dans
cette panique de l'homme courant un danger, interrompu, pressé dans son
ordure.
Malheureusement, ces séances furent de durée brève; malgré les prix
exagérés qu'il lui paya, la ventriloque le congédia et, le soir même,
s'offrit à un gaillard dont les exigences étaient moins compliquées et
les reins plus sûrs.
Celle-là, il l'avait regrettée et, au souvenir de ses artifices, les
autres femmes lui parurent dénuées de saveur; les grâces pourries de
l'enfance lui semblèrent même fades; son mépris pour leurs monotones
grimaces devint tel qu'il ne pouvait plus se résoudre à les subir.
Remâchant son dégoût, seul, un jour qu'il se promenait sur l'avenue de
Latour-Maubourg, il fut abordé, près des Invalides, par un tout jeune
homme qui le pria de lui indiquer la voie la plus courte pour se rendre
à la rue de Babylone. Des Esseintes lui désigna son chemin et, comme il
traversait aussi l'esplanade, ils firent route ensemble.
La voix du jeune homme insistant, d'une façon inopinée, afin d'être
plus amplement renseigné, disant:--Alors vous croyez qu'en prenant
à gauche, ce serait plus long; l'on m'avait pourtant affirmé qu'en
obliquant par l'avenue j'arriverais plus tôt,--était, tout à la fois,
suppliante et timide, très basse et douce.
Des Esseintes le regarda. Il paraissait échappé du collège, était
pauvrement vêtu d'un petit veston de cheviote lui étreignant les
hanches, dépassant à peine la chute des reins, d'une culotte noire,
collante, d'un col rabattu, échancré sur une cravate bouffante bleu
foncé, à vermicelles blancs, forme La Vallière. Il tenait à la main un
livre de classe cartonné, et il était coiffé d'un melon brun, à bords
plats.
La figure était troublante; pâle et tirée, assez régulière sous les
longs cheveux noirs, elle était éclairée par de grands yeux humides,
aux paupières cernées de bleu, rapprochés du nez que pointillaient d'or
quelques rousseurs et sous lequel s'ouvrait une bouche petite, mais
bordée de grosses lèvres, coupées, au milieu, d'une raie ainsi qu'une
cerise.
Ils se dévisagèrent pendant un instant, en face, puis le jeune homme
baissa les yeux et se rapprocha; son bras frôla bientôt celui de des
Esseintes qui ralentit le pas, considérant, songeur, la marche balancée
de ce jeune homme.
Et du hasard de cette rencontre, était née une défiante amitié qui se
prolongea durant des mois; des Esseintes n'y pensait plus sans frémir;
jamais il n'avait supporté un plus attirant et un plus impérieux
fermage; jamais il n'avait connu des périls pareils, jamais aussi il ne
s'était senti plus douloureusement satisfait.
Parmi les rappels qui l'assiégeaient dans sa solitude, celui de ce
réciproque attachement dominait les autres. Toute la levûre d'égarement
que peut détenir un cerveau surexcité par la névrose, fermentait; et, à
se complaire ainsi dans ces souvenirs, dans cette délectation morose,
comme la théologie appelle cette récurrence des vieux opprobres, il
mêlait aux visions physiques des ardeurs spirituelles cinglées par
l'ancienne lecture des casuistes, des Busembaum et des Diana, des
Liguori et des Sanchez, traitant des péchés contre le sixième et le
neuvième Commandement du Décalogue.
En faisant naître un idéal extrahumain dans cette âme qu'elle avait
baignée et qu'une hérédité datant du règne de Henri III prédisposait
peut-être, la religion avait aussi remué l'illégitime idéal des
voluptés; des obsessions libertines et mystiques hantaient, en se
confondant, son cerveau altéré d'un opiniâtre désir d'échapper aux
vulgarités du monde, de s'abîmer, loin des usages vénérés, dans
d'originales extases, dans des crises célestes ou maudites, également
écrasantes par les déperditions de phosphore qu'elles entraînent.
Actuellement, il sortait de ces rêveries, anéanti, brisé, presque
moribond, et il allumait aussitôt les bougies et les lampes, s'inondant
de clarté, croyant entendre ainsi, moins distinctement que dans
l'ombre, le bruit sourd, persistant, intolérable, des artères qui lui
battaient, à coups redoublés, sous la peau du cou.
X
PENDANT cette singulière maladie qui ravage les races à bout de sang,
de soudaines accalmies succèdent aux crises; sans qu'il pût s'expliquer
pourquoi, des Esseintes se réveilla tout valide, un beau matin; plus
de toux déracinante, plus de coins enfoncés à coup de maillet dans
la nuque, mais une sensation ineffable de bien-être, une légèreté de
cervelle dont les pensées s'éclaircissaient et, d'opaques et glauques,
devenaient fluides et irisées, de même que des bulles de savon de
nuances tendres.
Cet état dura quelques jours; puis subitement, une après-midi, les
hallucinations de l'odorat se montrèrent.
Sa chambre embauma la frangipane; il vérifia si un flacon ne traînait
pas, débouché; il n'y avait point de flacon dans la pièce; il passa
dans son cabinet de travail, dans sa salle à manger: l'odeur persista.
Il sonna son domestique:--Vous ne sentez rien, dit-il? L'autre
renifla une prise d'air et déclara ne respirer aucune fleur: le doute
ne pouvait exister; la névrose revenait, une fois de plus, sous
l'apparence d'une nouvelle illusion des sens.
Fatigué par la ténacité de cet imaginaire arome, il résolut de se
plonger dans des parfums véritables, espérant que cette homœopathie
nasale le guérirait ou du moins qu'elle retarderait la poursuite de
l'importune frangipane.
Il se rendit dans son cabinet de toilette. Là, près d'un ancien
baptistère qui lui servait de cuvette, sous une longue glace en fer
forgé, emprisonnant, ainsi que d'une margelle argentée de lune, l'eau
verte et comme morte du miroir, des bouteilles de toute grandeur, de
toute forme, s'étageaient sur des rayons d'ivoire.
Il les plaça sur une table et les divisa en deux séries: celle des
parfums simples, c'est-à-dire des extraits ou des esprits, et celle des
parfums composés, désignée sous le terme générique de bouquets.
Il s'enfonça dans un fauteuil et se recueillit.
Il était, depuis des années, habile dans la science du flair; il
pensait que l'odorat pouvait éprouver des jouissances égales à celles
de l'ouïe et de la vue, chaque sens étant susceptible, par suite
d'une disposition naturelle et d'une érudite culture, de percevoir
des impressions nouvelles, de les décupler, de les coordonner, d'en
composer ce tout qui constitue une œuvre; et il n'était pas, en somme,
plus anormal qu'un art existât, en dégageant d'odorants fluides, que
d'autres, en détachant des ondes sonores, ou en frappant de rayons
diversement colorés la rétine d'un œil; seulement, si personne ne peut
discerner, sans une intuition particulière développée par l'étude, une
peinture de grand maître d'une croûte, un air de Beethoven d'un air de
Clapisson, personne, non plus, ne peut, sans une initiation préalable,
ne point confondre, au premier abord, un bouquet créé par un sincère
artiste, avec un pot-pourri fabriqué par un industriel, pour la vente
des épiceries et des bazars.
Dans cet art des parfums, un côté l'avait, entre tous, séduit, celui de
la précision factice.
Presque jamais, en effet, les parfums ne sont issus des fleurs dont ils
portent le nom; l'artiste qui oserait emprunter à la seule nature ses
éléments, ne produirait qu'une œuvre bâtarde, sans vérité, sans style,
attendu que l'essence obtenue par la distillation des fleurs ne saurait
offrir qu'une très lointaine et très vulgaire analogie avec l'arome
même de la fleur vivante, épandant ses effluves en pleine terre.
Aussi, à l'exception de l'inimitable jasmin, qui n'accepte aucune
contrefaçon, aucune similitude, qui repousse jusqu'aux à peu près,
toutes les fleurs sont exactement représentées par des alliances
d'alcoolats et d'esprits, dérobant au modèle sa personnalité même et y
ajoutant ce rien, ce ton en plus, ce fumet capiteux, cette touche rare
qui qualifie une œuvre d'art.
En résumé, dans la parfumerie, l'artiste achève l'odeur initiale de la
nature dont il taille la senteur, et il la monte ainsi qu'un joaillier
épure l'eau d'une pierre et la fait valoir.
Peu à peu, les arcanes de cet art, le plus négligé de tous, s'étaient
ouverts devant des Esseintes qui déchiffrait maintenant cette langue,
variée, aussi insinuante que celle de la littérature, ce style d'une
concision inouïe, sous son apparence flottante et vague.
Pour cela, il lui avait d'abord fallu travailler la grammaire,
comprendre la syntaxe des odeurs, se bien pénétrer des règles qui les
régissent, et, une fois familiarisé avec ce dialecte, comparer les
œuvres des maîtres, des Atkinson et des Lubin, des Chardin et des
Violet, des Legrand et des Piesse, désassembler la construction de
leurs phrases, peser la proportion de leurs mots et l'arrangement de
leurs périodes.
Puis, dans cet idiome des fluides, l'expérience devait appuyer les
théories trop souvent incomplètes et banales.
La parfumerie classique était, en effet, peu diversifiée, presque
incolore, uniformément coulée dans une matrice fondue par d'anciens
chimistes; elle radotait, confinée en ses vieux alambics, lorsque la
période romantique était éclose et l'avait, elle aussi, modifiée,
rendue plus jeune, plus malléable et plus souple.
Son histoire suivait, pas à pas, celle de notre langue. Le style
parfumé Louis XIII, composé des éléments chers à cette époque, de la
poudre d'iris, du musc, de la civette, de l'eau de myrte déjà désignée
sous le nom d'eau des anges, était à peine suffisant pour exprimer
les grâces cavalières, les teintes un peu crues du temps, que nous
ont conservées certains des sonnets de Saint-Amand. Plus tard, avec
la myrrhe, l'oliban, les senteurs mystiques, puissantes et austères,
l'allure pompeuse du grand siècle, les artifices redondants de l'art
oratoire, le style large, soutenu, nombreux, de Bossuet et des maîtres
de la chaire, furent presque possibles; plus tard encore, les grâces
fatiguées et savantes de la société française sous Louis XV trouvèrent
plus facilement leur interprète dans la frangipane et la maréchale qui
donnèrent en quelque sorte la synthèse même de cette époque; puis,
après l'ennui et l'incuriosité du premier empire, qui abusa des eaux
de Cologne et des préparations au romarin, la parfumerie se jeta,
derrière Victor Hugo et Gautier, vers les pays du soleil; elle créa des
orientales, des selam fulgurants d'épices, découvrit des intonations
nouvelles, des antithèses jusqu'alors inosées, tria et reprit
d'anciennes nuances qu'elle compliqua, qu'elle subtilisa, qu'elle
assortit; elle rejeta résolument, enfin, cette volontaire décrépitude à
laquelle l'avaient réduite les Malesherbe, les Boileau, les Andrieux,
les Baour-Lormian, les bas distillateurs de ses poèmes.
Mais cette langue n'était pas demeurée, depuis la période de 1830,
stationnaire. Elle avait encore évolué, et, se modelant sur la marche
du siècle, elle s'était avancée parallèlement avec les autres arts;
s'était, elle aussi, pliée aux vœux des amateurs et des artistes, se
lançant sur le Chinois et le Japonais, imaginant des albums odorants,
imitant les bouquets de fleurs de Takéoka, obtenant par des alliances
de lavande et de girofle, l'odeur du Rondeletia; par un mariage de
patchouli et de camphre, l'arome singulier de l'encre de Chine; par des
composés de citron, de girofle et de néroli, l'émanation de l'Hovénia
du Japon.
Des Esseintes étudiait, analysait l'âme de ces fluides, faisait
l'éxégèse de ces textes; il se complaisait à jouer pour sa satisfaction
personnelle, le rôle d'un psychologue, à démonter et à remonter les
rouages d'une œuvre, à dévisser les pièces formant la structure d'une
exhalaison composée, et, dans cet exercice, son odorat était parvenu à
la sûreté d'une touche presque impeccable.
De même qu'un marchand de vins reconnaît le cru dont il hume une
goutte; qu'un vendeur de houblon, dès qu'il flaire un sac, détermine
aussitôt sa valeur exacte; qu'un négociant chinois peut immédiatement
révéler l'origine des thés qu'il sent, dire dans quelles fermes des
monts Bohées, dans quels couvents bouddhiques, il a été cultivé,
l'époque où ses feuilles ont été cueillies, préciser le degré de
torréfaction, l'influence qu'il a subie dans le voisinage de la fleur
de prunier, de l'Aglaia, de l'Olea fragrans, de tous ces parfums qui
servent à modifier sa nature, à y ajouter un rehaut inattendu, à
introduire dans son fumet un peu sec un relent de fleurs lointaines et
fraîches; de même aussi des Esseintes pouvait, en respirant un soupçon
d'odeur, vous raconter aussitôt les doses de son mélange, expliquer
la psychologie de sa mixture, presque citer le nom de l'artiste qui
l'avait écrit et lui avait imprimé la marque personnelle de son style.
[Illustration]
Il va de soi qu'il possédait la collection de tous les produits
employés par les parfumeurs; il avait même du véritable baume de la
Mecque, ce baume si rare qui ne se récolte que dans certaines parties
de l'Arabie Pétrée et dont le monopole appartient au Grand Seigneur.
Assis maintenant, dans son cabinet de toilette, devant sa table, il
songeait à créer un nouveau bouquet et il était pris de ce moment
d'hésitation bien connu des écrivains, qui, après des mois de repos,
s'apprêtent à recommencer une nouvelle œuvre.
Ainsi que Balzac que hantait l'impérieux besoin de noircir beaucoup de
papier pour se mettre en train, des Esseintes reconnut la nécessité de
se refaire auparavant la main par quelques travaux sans importance;
voulant fabriquer de l'héliotrope, il soupesa des flacons d'amande et
de vanille, puis il changea d'idée et se résolut à aborder le pois de
senteur.
Les expressions, les procédés lui échappaient; il tâtonna; en somme,
dans la fragrance de cette fleur, l'oranger domine: il tenta de
plusieurs combinaisons et il finit par atteindre le ton juste, en
joignant à l'oranger de la tubéreuse et de la rose qu'il lia par une
goutte de vanille.
Les incertitudes se dissipèrent; une petite fièvre l'agita, il fut
prêt au travail; il composa encore du thé en mélangeant de la cassie
et de l'iris, puis, sûr de lui, il se détermina à marcher de l'avant,
à plaquer une phrase fulminante dont le hautain fracas effondrerait le
chuchotement de cette astucieuse frangipane qui se faufilait encore
dans sa pièce.
Il mania l'ambre, le musc-tonkin, aux éclats terribles, le patchouli,
le plus âcre des parfums végétaux et dont le fleur, à l'état brut,
dégage un remugle de moisi et de rouille. Quoi qu'il fît, la hantise du
XVIIIe siècle l'obséda; les robes à paniers, les falbalas tournèrent
devant ses yeux; des souvenirs des «Vénus» de Boucher, tout en chair,
sans os, bourrées de coton rose, s'installèrent sur ses murs; des
rappels du roman de Thémidore, de l'exquise Rosette retroussée dans un
désespoir couleur feu, le poursuivirent. Furieux, il se leva et, afin
de se libérer, il renifla, de toutes ses forces, cette pure essence de
spika-nard, si chère aux Orientaux et si désagréable aux Européens,
à cause de son relent trop prononcé de valériane. Il demeura étourdi
sous la violence de ce choc. Comme pilées par un coup de marteau, les
filigranes de la délicate odeur disparurent; il profita de ce temps de
répit pour échapper aux siècles défunts, aux vapeurs surannées, pour
entrer, ainsi qu'il le faisait jadis, dans des œuvres moins restreintes
ou plus neuves.
[Illustration]
Il avait autrefois aimé à se bercer d'accords en parfumerie; il usait
d'effets analogues à ceux des poètes, employait, en quelque sorte,
l'admirable ordonnance de certaines pièces de Baudelaire, telles
que «l'Irréparable» et «le Balcon», où le dernier des cinq vers qui
composent la strophe est l'écho du premier et revient, ainsi qu'un
refrain, noyer l'âme dans des infinis de mélancolie et de langueur.
Il s'égarait dans les songes qu'évoquaient pour lui ces stances
aromatiques, ramené soudain à son point de départ, au motif de sa
méditation, par le retour du thème initial, reparaissant, à des
intervalles ménagés, dans l'odorante orchestration du poème.
Actuellement, il voulut vagabonder dans un surprenant et variable
paysage, et il débuta par une phrase, sonore, ample, ouvrant tout d'un
coup une échappée de campagne immense.
Avec ses vaporisateurs, il injecta dans la pièce une essence formée
d'ambroisie, de lavande de Mitcham, de pois de senteur, de bouquet,
une essence qui, lorsqu'elle est distillée par un artiste, mérite le
nom qu'on lui décerne, «d'extrait de pré fleuri»; puis dans ce pré,
il introduisit une précise fusion de tubéreuse, de fleur d'oranger et
d'amande, et aussitôt d'artificiels lilas naquirent, tandis que des
tilleuls s'éventèrent, rabattant sur le sol leurs pâles émanations que
simulait l'extrait du tilia de Londres.
Ce décor posé en quelques grandes lignes, fuyant à perte de vue sous
ses yeux fermés, il insuffla une légère pluie d'essences humaines et
quasi félines, sentant la jupe, annonçant la femme poudrée et fardée,
le stéphanotis, l'ayapana, l'opopanax, le chypre, le champaka, le
sarcanthus, sur lesquels il juxtaposa un soupçon de seringa, afin de
donner dans la vie factice du maquillage qu'ils dégageaient, un fleur
naturel de rires en sueur, de joies qui se démènent au plein soleil.
Ensuite il laissa, par un ventilateur, s'échapper ces ondes odorantes,
conservant seulement la campagne qu'il renouvela et dont il força
la dose pour l'obliger à revenir ainsi qu'une ritournelle dans ses
strophes.
Les femmes s'étaient peu à peu évanouies; la campagne était devenue
déserte; alors, sur l'horizon enchanté, des usines se dressèrent, dont
les formidables cheminées brûlaient, à leurs sommets, comme des bols de
punch.
Un souffle de fabriques, de produits chimiques, passait maintenant dans
la brise qu'il soulevait avec des éventails, et la nature exhalait
encore, dans cette purulence de l'air, ses doux effluves.
Des Esseintes maniait, échauffait entre ses doigts, une boulette de
styrax, et une très bizarre odeur montait dans la pièce, une odeur
tout à la fois répugnante et exquise, tenant de la délicieuse senteur
de la jonquille et de l'immonde puanteur de la gutta-percha et de
l'huile de houille. Il se désinfecta les mains, inséra en une boîte
hermétiquement close sa résine, et les fabriques disparurent à leur
tour. Alors, il darda parmi les vapeurs ravivées des tilleuls et des
prés quelques gouttes de new mown hay et, au milieu du site magique
momentanément dépouillé de ses lilas, des gerbes de foin s'élevèrent,
amenant une saison nouvelle, épandant leur fine effluence dans l'été de
ces senteurs.
Enfin, quand il eut assez savouré ce spectacle, il dispersa
précipitamment des parfums exotiques, épuisa ses vaporisateurs,
accéléra ses esprits concentrés, lâcha bride à tous ses baumes, et,
dans la touffeur exaspérée de la pièce, éclata une nature démente
et sublimée, forçant ses haleines, chargeant d'alcoolats en délire
une artificielle brise, une nature pas vraie et charmante, toute
paradoxale, réunissant les piments des tropiques, les souffles poivrés
du santal de la Chine et de l'hediosmia de la Jamaïque, aux odeurs
françaises du jasmin, de l'aubépine et de la verveine, poussant, en
dépit des saisons et des climats, des arbres d'essences diverses, des
fleurs aux couleurs et aux fragrances les plus opposées, créant par
la fonte et le heurt de tous ces tons, un parfum général, innommé,
imprévu, étrange, dans lequel reparaissait, comme un obstiné refrain,
la phrase décorative du commencement, l'odeur du grand pré, éventé par
les lilas et les tilleuls.
Tout à coup une douleur aiguë le perça; il lui sembla qu'un vilebrequin
lui forait les tempes. Il ouvrit les yeux, se retrouva au milieu
de son cabinet de toilette, assis devant sa table; péniblement, il
marcha, abasourdi, vers la croisée qu'il entrebâilla. Une bouffée d'air
rasséréna l'étouffante atmosphère qui l'enveloppait; il se promena,
de long en large, pour raffermir ses jambes, alla et vint, regardant
le plafond où des crabes et des algues poudrées de sel, s'enlevaient
en relief sur un fond grenu aussi blond que le sable d'une plage; un
décor pareil revêtait les plinthes, bordant les cloisons tapissées
de crêpe Japonais vert d'eau, un peu chiffonné, simulant le friselis
d'une rivière que le vent ride et, dans ce léger courant, nageait le
pétale d'une rose autour duquel tournoyait une nuée de petits poissons
dessinés en deux traits d'encre.
Mais ses paupières demeuraient lourdes; il cessa d'arpenter le court
espace compris entre le baptistère et la baignoire, et il s'appuya
sur la rampe de la fenêtre; son étourdissement cessa; il reboucha
soigneusement les fioles, et il mit à profit cette occasion pour
remédier au désordre de ses maquillages. Il n'y avait point touché
depuis son arrivée à Fontenay, et il s'étonna presque, maintenant,
de revoir cette collection naguère visitée par tant de femmes. Les
uns sur les autres, des flacons et des pots s'entassaient. Ici, une
boîte en porcelaine, de la famille verte, contenait le schnouda, cette
merveilleuse crème blanche qui, une fois étendue sur les joues, passe,
sous l'influence de l'air, au rose tendre, puis à un incarnat si réel
qu'il procure l'illusion vraiment exacte d'une peau colorée de sang;
là, des laques, incrustés de burgau, renfermaient de l'or Japonais et
du vert d'Athènes, couleur d'aile de cantharide, des ors et des verts
qui se transmuent en une pourpre profonde dès qu'on les mouille; près
de pots pleins de pâte d'aveline, de serkis du harem, d'émulsines au
lys de kachemyr, de lotion d'eau de fraise et de sureau pour le teint,
et près de petites bouteilles remplies de solutions d'encre de Chine
et d'eau de rose à l'usage des yeux, des instruments en ivoire, en
nacre, en acier, en argent, s'étalaient éparpillés avec des brosses en
luzerne pour les gencives: des pinces, des ciseaux, des strigiles, des
estompes, des crêpons et des houppes, des gratte-dos, des mouches et
des limes.
[Illustration]
Il manipulait tout cet attirail, autrefois acheté sur les instances
d'une maîtresse qui se pâmait sous l'influence de certains aromates et
de certains baumes, une femme, détraquée et nerveuse, aimant à faire
macérer la pointe de ses seins dans les senteurs, mais n'éprouvant, en
somme, une délicieuse et accablante extase, que lorsqu'on lui ratissait
la tête avec un peigne ou qu'elle pouvait humer, au milieu des
caresses, l'odeur de la suie, du plâtre des maisons en construction,
par les temps de pluie, ou de la poussière mouchetée par de grosses
gouttes d'orage, pendant l'été.
Il rumina ces souvenirs, et une après-midi écoulée, à Pantin, par
désœuvrement, par curiosité, en compagnie de cette femme, chez l'une
de ses sœurs, lui revint, remuant en lui un monde oublié de vieilles
idées et d'anciens parfums; tandis que les deux femmes jacassaient
et se montraient leurs robes, il s'était approché de la fenêtre et,
au travers des vitres poudreuses, il avait vu la rue pleine de boue
s'étendre et entendu ses pavés bruire sous le coup répété des galoches
battant les mares.
Cette scène déjà lointaine se présenta subitement, avec une vivacité
singulière. Pantin était là, devant lui, animé, vivant, dans cette
eau verte et comme morte de la glace margée de lune où ses yeux
inconscients plongeaient; une hallucination l'emporta loin de Fontenay;
le miroir lui répercuta en même temps que la rue les réflexions qu'elle
avait autrefois fait naître et, abîmé dans un songe, il se répéta cette
ingénieuse, mélancolique et consolante antienne qu'il avait jadis notée
dès son retour dans Paris:
--Oui, le temps des grandes pluies est venu; voilà que les gargouilles
dégobillent, en chantant sous les trottoirs, et que les fumiers
marinent dans des flaques qui emplissent de leur café au lait les
bols creusés dans le macadam; partout, pour l'humble passant, les
rince-pieds fonctionnent.
Sous le ciel bas, dans l'air mou, les murs des maisons ont des sueurs
noires et leurs soupiraux fétident; la dégoûtation de l'existence
s'accentue et le spleen écrase; les semailles d'ordures que chacun a
dans l'âme éclosent; des besoins de sales ribotes agitent les gens
austères et, dans le cerveau des gens considérés, des désirs de forçats
vont naître.
Et pourtant je me chauffe devant un grand feu, et d'une corbeille de
fleurs épanouies sur la table se dégage une exhalaison de benjoin,
de géranium et de vétyver qui remplit la chambre. En plein mois de
novembre, à Pantin, rue de Paris, le printemps persiste et voici que
je ris, à part moi, des familles craintives qui, afin d'éviter les
approches du froid, fuient à toute vapeur vers Antibes ou vers Cannes.
L'inclémente nature n'est pour rien dans cet extraordinaire phénomène;
c'est à l'industrie seule, il faut bien le dire, que Pantin est
redevable de cette saison factice.
En effet, ces fleurs sont en taffetas, montée sur du fil d'archal, et
la senteur printanière filtre par les joints de la fenêtre, exhalée des
usines du voisinage, des parfumeries de Pinaud et de Saint-James.
Pour les artisans usés par les durs labeurs des ateliers, pour les
petits employés trop souvent pères, l'illusion d'un peu de bon air est,
grâce à ces commerçants, possible.
Puis de ce fabuleux subterfuge d'une campagne, une médication
intelligente peut sortir; les viveurs poitrinaires qu'on exporte dans
le Midi, meurent, achevés par la rupture de leurs habitudes, par
la nostalgie des excès parisiens qui les ont vaincus. Ici, sous un
faux climat, aidé par des bouches de poêles, les souvenirs libertins
renaîtront, très doux, avec les languissantes émanations féminines
évaporées par les fabriques. Au mortel ennui de la vie provinciale,
le médecin peut, par cette supercherie, substituer platoniquement,
pour son malade, l'atmosphère des boudoirs de Paris, des filles. Le
plus souvent, il suffira, pour consommer la cure, que le sujet ait
l'imagination un peu fertile.
* * * * *
Puisque, par le temps qui court, il n'existe plus de substance saine,
puisque le vin qu'on boit et que la liberté qu'on proclame, sont
frelatés et dérisoires, puisqu'il faut enfin une singulière dose de
bonne volonté pour croire que les classes dirigeantes sont respectables
et que les classes domestiquées sont dignes d'être soulagées ou
plaintes, il ne me semble, conclut des Esseintes, ni plus ridicule
ni plus fou de demander à mon prochain une somme d'illusion à peine
équivalente à celle qu'il dépense dans des buts imbéciles chaque jour,
pour se figurer que la ville de Pantin est une Nice artificielle, une
Menton factice.
* * * * *
Tout cela n'empêche pas, fit-il, arraché à ses réflexions par une
défaillance de tout son corps, qu'il va falloir me défier de ces
délicieux et abominables exercices qui m'écrasent. Il soupira:--Allons,
encore des plaisirs à modérer, des précautions à prendre; et il se
réfugia dans son cabinet de travail, pensant échapper plus facilement
ainsi à la hantise de ces parfums.
Il ouvrit la croisée toute large, heureux de prendre un bain d'air;
mais, soudain, il lui parut que la brise soufflait un vague montant
d'essence de bergamote avec laquelle se coalisait de l'esprit de
jasmin, de cassie et de l'eau de rose. Il haleta, se demandant s'il
n'était point décidément sous le joug d'une de ces possessions
qu'on exorcisait au moyen âge. L'odeur changea et se transforma,
tout en persistant. Une indécise senteur de teinture de tolu, de
baume du Pérou, de safran, soudés par quelques gouttes d'ambre et de
musc, s'élevait maintenant du village couché au bas de la côte, et,
subitement, la métamorphose s'opéra, ces bribes éparses se relièrent
et, à nouveau, la frangipane, dont son odorat avait perçu les éléments
et préparé l'analyse, fusa de la vallée de Fontenay jusqu'au fort,
assaillant ses narines excédées, ébranlant encore ses nerfs rompus, le
jetant dans une telle prostration, qu'il s'affaissa évanoui, presque
mourant, sur la barre d'appui de la fenêtre.