La neige tombait. Aux lumières des lampes, des herbes de glace
poussaient derrière les vitres bleuâtres et le givre, pareil à du sucre
fondu, scintillait dans les culs de bouteille des carreaux tiquetés
d'or.
Un silence profond enveloppait la maisonnette engourdie dans les
ténèbres.
Des Esseintes rêvassait; le brasier chargé de bûches emplissait
d'effluves brûlants la pièce; il entr'ouvrit la fenêtre.
Ainsi qu'une haute tenture de contre-hermine, le ciel se levait devant
lui, noir et moucheté de blanc.
Un vent glacial courut, accéléra le vol éperdu de la neige, intervertit
l'ordre des couleurs.
La tenture héraldique du ciel se retourna, devint une véritable
hermine, blanche, mouchetée de noir, à son tour, par les points de nuit
dispersés entre les flocons.
Il referma la croisée; ce brusque passage sans transition, de la
chaleur torride aux frimas du plein hiver, l'avait saisi; il se
recroquevilla près du feu et l'idée lui vint d'avaler un spiritueux qui
le réchauffât.
Il s'en fut dans la salle à manger où, pratiquée dans l'une des
cloisons, une armoire contenait une série de petites tonnes, rangées
côte à côte, sur de minuscules chantiers de bois de santal, percées de
robinets d'argent au bas du ventre.
Il appelait cette réunion de barils à liqueurs son orgue à bouche.
Une tige pouvait rejoindre tous les robinets, les asservir à un
mouvement unique, de sorte qu'une fois l'appareil en place, il
suffisait de toucher un bouton dissimulé dans la boiserie, pour que
toutes les cannelles, tournées en même temps, remplissent de liqueur
les imperceptibles gobelets placés au-dessous d'elles.
L'orgue se trouvait alors ouvert. Les tiroirs étiquetés «flûte, cor,
voix céleste» étaient tirés, prêts à la manœuvre. Des Esseintes buvait
une goutte, ici, là, se jouait des symphonies intérieures, arrivait à
se procurer, dans le gosier, des sensations analogues à celles que la
musique verse à l'oreille.
Du reste, chaque liqueur correspondait, selon lui, comme goût, au son
d'un instrument: le curaçao sec, par exemple, à la clarinette dont le
chant est aigrelet et velouté; le kummel, au hautbois dont le timbre
sonore nasille; la menthe et l'anisette, à la flûte, tout à la fois
sucrée et poivrée, piaulante et douce; tandis que, pour compléter
l'orchestre, le kirsch sonne furieusement de la trompette, le gin et
le whisky emportent le palais avec leurs stridents éclats de pistons
et de trombones, l'eau-de-vie de marc fulmine avec les assourdissants
vacarmes des tubas, pendant que roulent les coups de tonnerre de la
cymbale et de la caisse frappés à tour de bras, dans la peau de la
bouche, par les rakis de Chio et les mastics!
Il pensait aussi que l'assimilation pouvait s'étendre, que des
quatuors d'instruments à cordes pouvaient fonctionner sous la voûte
palatine, avec le violon représentant la vieille eau-de-vie fumeuse
et fine, aiguë et frêle; avec l'alto simulé par le rhum plus robuste,
plus ronflant, plus sourd; avec le vespétro déchirant et prolongé,
mélancolique et caressant comme un violoncelle; avec la contre-basse,
corsée, solide et noire comme un pur et vieux bitter. On pouvait même,
si l'on voulait former un quintette, adjoindre un cinquième instrument,
la harpe, qu'imitait par une vraisemblable analogie, la saveur
vibrante, la note argentine, détachée et grêle du cumin sec.
La similitude se prolongeait encore; des relations de tons existaient
dans la musique des liqueurs; ainsi pour ne citer qu'une note, la
bénédictine figure, pour ainsi dire, le ton mineur de ce ton majeur
des alcools que les partitions commerciales désignent sous le signe de
chartreuse verte.
Ces principes une fois admis, il était parvenu, grâce à d'érudites
expériences, à se jouer sur la langue de silencieuses mélodies, de
muettes marches funèbres à grand spectacle, à entendre, dans sa
bouche, des soli de menthe, des duos de vespétro et de rhum.
Il arrivait même à transférer dans sa mâchoire de véritables morceaux
de musique, suivant le compositeur, pas à pas, rendant sa pensée,
ses effets, ses nuances, par des unions ou des contrastes voisins de
liqueurs, par d'approximatifs et savants mélanges.
D'autrefois, il composait lui-même des mélodies, exécutait des
pastorales avec le bénin cassis qui lui faisait roulader, dans la
gorge, des chants emperlés de rossignol; avec le tendre cacao-chouva
qui fredonnait de sirupeuses bergerades, telles que «les romances
d'Estelle» et les «Ah! vous dirai-je, maman» du temps jadis.
Mais, ce soir-là, des Esseintes n'avait nulle envie d'écouter le goût
de la musique; il se borna à enlever une note au clavier de son orgue,
en emportant un petit gobelet qu'il avait préalablement rempli d'un
véridique whisky d'Irlande.
Il se renfonça dans son fauteuil et huma lentement ce suc fermenté
d'avoine et d'orge; un fumet prononcé de créosote lui empuantit la
bouche.
Peu à peu, en buvant, sa pensée suivit l'impression maintenant ravivée
de son palais, emboîta le pas à la saveur du whisky, réveilla, par une
fatale exactitude d'odeurs, des souvenirs effacés depuis des ans.
Ce fleur phéniqué, âcre, lui remémorait forcément l'identique
senteur dont il avait eu la langue pleine au temps où les dentistes
travaillaient dans sa gencive.
Une fois lancé sur cette piste, sa rêverie, d'abord éparse sur tous
les praticiens qu'il avait connus, se rassembla et convergea sur l'un
d'entre eux dont l'excentrique rappel s'était plus particulièrement
gravé dans sa mémoire.
Il y avait de cela trois années; pris, au milieu d'une nuit, d'une
abominable rage de dents, il se tamponnait la joue, butait contre les
meubles, arpentait, semblable à un fou, sa chambre.
C'était une molaire déjà plombée; aucune guérison n'était possible; la
clef seule des dentistes pouvait remédier au mal. Il attendait, tout
enfiévré, le jour, résolu à supporter les plus atroces des opérations,
pourvu qu'elles missent fin à ses souffrances.
Tout en se tenant la mâchoire, il se demandait comment faire. Les
dentistes qui le soignaient étaient de riches négociants qu'on ne
voyait point à sa guise; il fallait convenir avec eux de visites,
d'heures de rendez-vous. C'est inacceptable, je ne puis différer plus
longtemps, disait-il; il se décida à aller chez le premier venu,
à courir chez un quenottier du peuple, un de ces gens à poigne de
fer qui, s'ils ignorent l'art bien inutile d'ailleurs de panser les
caries et d'obturer les trous, savent extirper, avec une rapidité sans
pareille, les chicots les plus tenaces; chez ceux-là, c'est ouvert
au petit jour et l'on n'attend pas. Sept heures sonnèrent enfin. Il
se précipita hors de chez lui, et se rappelant le nom connu d'un
mécanicien qui s'intitulait dentiste populaire et logeait au coin d'un
quai, il s'élança dans les rues en mordant son mouchoir, en renfonçant
ses larmes.
Arrivé devant la maison, reconnaissable à un immense écriteau de bois
noir où le nom de «Gatonax» s'étalait en d'énormes lettres couleur
de potiron, et en deux petites armoires vitrées où des dents de pâte
étaient soigneusement alignées dans des gencives de cire rose, reliées
entre elles par des ressorts mécaniques de laiton, il haleta, la sueur
aux tempes; une transe horrible lui vint, un frisson lui glissa sur la
peau, un apaisement eut lieu, la souffrance s'arrêta, la dent se tut.
Il restait, stupide, sur le trottoir; il s'était enfin roidi contre
l'angoisse, avait escaladé un escalier obscur, grimpé quatre à quatre
jusqu'au troisième étage. Là, il s'était trouvé devant une porte où une
plaque d'émail répétait, inscrit avec des lettres d'un bleu céleste, le
nom de l'enseigne. Il avait tiré la sonnette, puis, épouvanté par les
larges crachats rouges qu'il apercevait collés sur les marches, il fit
volte-face, résolu à souffrir des dents, toute sa vie, quand un cri
déchirant perça les cloisons, emplit la cage de l'escalier, le cloua
d'horreur, sur place, en même temps qu'une porte s'ouvrit et qu'une
vieille femme le pria d'entrer.
[Illustration]
La honte l'avait emporté sur la peur; il avait été introduit dans une
salle à manger; une autre porte avait claqué, donnant passage à un
terrible grenadier, vêtu d'une redingote et d'un pantalon noirs, en
bois; des Esseintes le suivit dans une autre pièce.
Ses sensations devenaient, dès ce moment, confuses. Vaguement il se
souvenait de s'être affaissé, en face d'une fenêtre, dans un fauteuil,
d'avoir balbutié, en mettant un doigt sur sa dent: «Elle a été déjà
plombée; j'ai peur qu'il n'y ait rien à faire.»
L'homme avait immédiatement supprimé ces explications, en lui enfonçant
un index énorme dans la bouche; puis, tout en grommelant sous ses
moustaches vernies, en crocs, il avait pris un instrument sur une table.
Alors la grande scène avait commencé. Cramponné aux bras du fauteuil,
des Esseintes avait senti, dans la joue, du froid, puis ses yeux
avaient vu trente-six chandelles et il s'était mis, souffrant des
douleurs inouïes, à battre des pieds et à bêler ainsi qu'une bête qu'on
assassine.
Un craquement s'était fait entendre, la molaire se cassait, en venant;
il lui avait alors semblé qu'on lui arrachait la tête, qu'on lui
fracassait le crâne; il avait perdu la raison, avait hurlé de toutes
ses forces, s'était furieusement défendu contre l'homme qui se ruait de
nouveau sur lui comme s'il voulait lui entrer son bras jusqu'au fond
du ventre, s'était brusquement reculé d'un pas et, levant le corps
attaché à la mâchoire, l'avait laissé brutalement retomber, sur le
derrière, dans le fauteuil, tandis que, debout, emplissant la fenêtre,
il soufflait, brandissant au bout de son davier une dent bleue où
pendait du rouge!
Anéanti, des Esseintes avait dégobillé du sang plein une cuvette,
refusé, d'un geste, à la vieille femme qui rentrait, l'offrande de son
chicot qu'elle s'apprêtait à envelopper dans un journal et il avait
fui, payant deux francs, lançant, à son tour, des crachats sanglants
sur les marches, et il s'était retrouvé, dans la rue, joyeux, rajeuni
de dix ans, s'intéressant aux moindres choses.
--Brou! fit-il, attristé par l'assaut de ces souvenirs. Il se leva
pour rompre l'horrible charme de cette vision et, revenu dans la vie
présente, il s'inquiéta de la tortue.
Elle ne bougeait toujours point, il la palpa; elle était morte. Sans
doute habituée à une existence sédentaire, à une humble vie passée sous
sa pauvre carapace, elle n'avait pu supporter le luxe éblouissant qu'on
lui imposait, la rutilante chape dont on l'avait vêtue, les pierreries
dont on lui avait pavé le dos, comme un ciboire.
V
EN même temps que s'appointait son désir de se soustraire à une
haïssable époque d'indignes muflemens, le besoin de ne plus voir de
tableaux représentant l'effigie humaine tâchant à Paris entre quatre
murs, ou errant en quête d'argent par les rues, était devenu pour lui
plus despotique.
Après s'être désintéressé de l'existence contemporaine, il avait résolu
de ne pas introduire dans sa cellule des larves de répugnances ou de
regrets, aussi avait-il voulu une peinture subtile, exquise, baignant
dans un rêve ancien, dans une corruption antique, loin de nos mœurs,
loin de nos jours.
Il avait voulu, pour la délectation de son esprit et la joie de ses
yeux, quelques œuvres suggestives le jetant dans un monde inconnu, lui
dévoilant les traces de nouvelles conjectures, lui ébranlant le système
nerveux par d'érudites hystéries, par des cauchemars compliqués, par
des visions nonchalantes et atroces.
Entre tous, un artiste existait dont le talent le ravissait en de longs
transports, Gustave Moreau.
Il avait acquis ses deux chefs-d'œuvre et, pendant des nuits, il rêvait
devant l'un d'eux, le tableau de la Salomé, ainsi conçu:
Un trône se dressait, pareil au maître-autel d'une cathédrale, sous
d'innombrables voûtes jaillissant de colonnes trapues ainsi que des
piliers romans, émaillées de briques polychromes, serties de mosaïques,
incrustées de lapis et de sardoines, dans un palais semblable à une
basilique d'une architecture tout à la fois musulmane et byzantine.
Au centre du tabernacle surmontant l'autel précédé de marches en forme
de demi-vasques, le Tétrarque Hérode était assis, coiffé d'une tiare,
les jambes rapprochées, les mains sur les genoux.
La figure était jaune, parcheminée, annelée de rides, décimée par
l'âge; sa longue barbe flottait comme un nuage blanc sur les étoiles en
pierreries qui constellaient la robe d'orfroi plaquée sur sa poitrine.
Autour de cette statue, immobile, figée dans une pose hiératique de
dieu Hindou, des parfums brûlaient, dégorgeant des nuées de vapeurs
que trouaient, de même que des yeux phosphorés de bêtes, les feux des
pierres enchâssées dans les parois du trône; puis la vapeur montait, se
déroulait sous les arcades où la fumée bleue se mêlait à la poudre d'or
des grands rayons de jour, tombés des dômes.
Dans l'odeur perverse des parfums, dans l'atmosphère surchauffée
de cette église, Salomé, le bras gauche étendu, en un geste de
commandement, le bras droit replié, tenant à la hauteur du visage un
grand lotus, s'avance lentement sur les pointes, aux accords d'une
guitare dont une femme accroupie pince les cordes.
La face recueillie, solennelle, presque auguste, elle commence
la lubrique danse qui doit réveiller les sens assoupis du vieil
Hérode; ses seins ondulent et, au frottement de ses colliers qui
tourbillonnent, leurs bouts se dressent; sur la moiteur de sa peau
les diamants, attachés, scintillent; ses bracelets, ses ceintures,
ses bagues, crachent des étincelles; sur sa robe triomphale, couturée
de perles, ramagée d'argent, lamée d'or, la cuirasse des orfèvreries
dont chaque maille est une pierre, entre en combustion, croise des
serpenteaux de feu, grouille sur la chair mate, sur la peau rose thé,
ainsi que des insectes splendides aux élytres éblouissants, marbrés de
carmin, ponctués de jaune aurore, diaprés de bleu d'acier, tigrés de
vert paon.
Concentrée, les yeux fixes, semblable à une somnambule, elle ne voit
ni le Tétrarque qui frémit, ni sa mère, la féroce Hérodias, qui la
surveille, ni l'hermaphrodite ou l'eunuque qui se tient, le sabre au
poing, en bas du trône, une terrible figure, voilée jusqu'aux joues, et
dont la mamelle de châtré pend, de même qu'une gourde, sous sa tunique
bariolée d'orange.
Ce type de la Salomé, si hantant pour les artistes et pour les poètes,
obsédait, depuis des années, des Esseintes. Combien de fois avait-il lu
dans la vieille bible de Pierre Variquet, traduite par les docteurs en
théologie de l'Université de Louvain, l'évangile de saint Mathieu qui
raconte en de naïves et brèves phrases, la décollation du Précurseur;
combien de fois avait-il rêvé, entre ces lignes:
«Au jour du festin de la Nativité d'Hérode, la fille d'Hérodias dansa
au milieu et plut à Hérode.
«Dont lui promit, avec serment, de lui donner tout ce qu'elle lui
demanderait.
«Elle donc, induite par sa mère, dit: Donne-moi, en un plat, la tête de
Jean-Baptiste.
«Et le roi fut marri, mais à cause du serment et de ceux qui étaient
assis à table avec lui, il commanda qu'elle lui fût baillée.
«Et envoya décapiter Jean, en la prison.
«Et fut la tête d'icelui apportée dans un plat et donnée à la fille; et
elle la présenta à sa mère.»
[Illustration]
Mais ni saint Mathieu, ni saint Marc, ni saint Luc, ni les autres
évangélistes ne s'étendaient sur les charmes délirants, sur les
actives dépravations de la danseuse. Elle demeurait effacée, se
perdait, mystérieuse et pâmée, dans le brouillard lointain des
siècles, insaisissable pour les esprits précis et terre à terre,
accessible seulement aux cervelles ébranlées, aiguisées, comme rendues
visionnaires par la névrose; rebelle aux peintres de la chair, à Rubens
qui la déguisa en une bouchère des Flandres, incompréhensible pour tous
les écrivains qui n'ont jamais pu rendre l'inquiétante exaltation de la
danseuse, la grandeur raffinée de l'assassine.
Dans l'œuvre de Gustave Moreau, conçue en dehors de toutes les données
du Testament, des Esseintes voyait enfin réalisée cette Salomé,
surhumaine et étrange, qu'il avait rêvée. Elle n'était plus seulement
la baladine qui arrache à un vieillard, par une torsion corrompue de
ses reins, un cri de désir et de rut; qui rompt l'énergie, fond la
volonté d'un roi, par des remous de seins, des secousses de ventre,
des frissons de cuisse; elle devenait, en quelque sorte, la déité
symbolique de l'indestructible Luxure, la déesse de l'immortelle
Hystérie, la Beauté maudite, élue entre toutes par la catalepsie qui
lui raidit les chairs et lui durcit les muscles; la Bête monstrueuse,
indifférente, irresponsable, insensible, empoisonnant, de même que
l'Hélène antique, tout ce qui l'approche, tout ce qui la voit, tout ce
qu'elle touche.
Ainsi comprise, elle appartenait aux théogonies de l'extrême Orient;
elle ne relevait plus des traditions bibliques, ne pouvait même plus
être assimilée à la vivante image de Babylone, à la royale Prostituée
de l'Apocalypse, accoutrée, comme elle, de joyaux et de pourpre, fardée
comme elle; car celle-là n'était pas jetée par une puissance fatidique,
par une force suprême, dans les attirantes abjections de la débauche.
Le peintre semblait d'ailleurs avoir voulu affirmer sa volonté de
rester hors des siècles, de ne point préciser d'origine, de pays,
d'époque, en mettant sa Salomé au milieu de cet extraordinaire palais,
d'un style confus et grandiose, en la vêtant de somptueuses et
chimériques robes, en la mitrant d'un incertain diadème en forme de
tour phénicienne tel qu'en porte la Salammbô, en lui plaçant enfin dans
la main le sceptre d'Isis, la fleur sacrée de l'Égypte et de l'Inde, le
grand lotus.
Des Esseintes cherchait le sens de cet emblème. Avait-il cette
signification phallique que lui prêtent les cultes primordiaux de
l'Inde; annonçait-il au vieil Hérode une oblation de virginité, un
échange de sang, une plaie impure sollicitée, offerte sous la condition
expresse d'un meurtre; ou représentait-il l'allégorie de la fécondité,
le mythe Hindou de la vie, une existence tenue entre des doigts de
femme, arrachée, foulée par des mains palpitantes d'homme qu'une
démence envahit, qu'une crise de la chair égare?
Peut-être aussi qu'en armant son énigmatique déesse du lotus vénéré,
le peintre avait songé à la danseuse, à la femme mortelle, au Vase
souillé, cause de tous les péchés et de tous les crimes; peut-être
s'était-il souvenu des rites de la vieille Égypte, des cérémonies
sépulcrales de l'embaumement, alors que les chimistes et les prêtres
étendent le cadavre de la morte sur un banc de jaspe, lui tirent avec
des aiguilles courbes la cervelle par les fosses du nez, les entrailles
par l'incision pratiquée dans son flanc gauche, puis avant de lui dorer
les ongles et les dents, avant de l'enduire de bitumes et d'essences,
lui insèrent, dans les parties sexuelles, pour les purifier, les
chastes pétales de la divine fleur.
Quoi qu'il en fût, une irrésistible fascination se dégageait de cette
toile, mais l'aquarelle intitulée _l'Apparition_ était peut-être plus
inquiétante encore.
Là, le palais d'Hérode s'élançait, ainsi qu'un Alhambra, sur de
légères colonnes irisées de carreaux moresques, scellés comme par un
béton d'argent, comme par un ciment d'or; des arabesques partaient de
losanges en lazuli, filaient tout le long des coupoles où, sur des
marqueteries de nacre, rampaient des lueurs d'arc-en-ciel, des feux de
prisme.
Le meurtre était accompli; maintenant le bourreau se tenait impassible,
les mains sur le pommeau de sa longue épée, tachée de sang.
Le chef décapité du saint s'était élevé du plat posé sur les dalles et
il regardait, livide, la bouche décolorée, ouverte, le cou cramoisi,
dégouttant de larmes. Une mosaïque cernait la figure d'où s'échappait
une auréole s'irradiant en traits de lumière sous les portiques,
éclairant l'affreuse ascension de la tête, allumant le globe vitreux
des prunelles, attachées, en quelque sorte crispées sur la danseuse.
D'un geste d'épouvante, Salomé repousse la terrifiante vision qui la
cloue, immobile, sur les pointes; ses yeux se dilatent, sa main étreint
convulsivement sa gorge.
Elle est presque nue; dans l'ardeur de la danse, les voiles se sont
défaits, les brocarts ont croulé; elle n'est plus vêtue que de matières
orfévries et de minéraux lucides; un gorgerin lui serre de même qu'un
corselet la taille, et, ainsi qu'une agrafe superbe, un merveilleux
joyau darde des éclairs dans la rainure de ses deux seins; plus bas,
aux hanches, une ceinture l'entoure, cache le haut de ses cuisses que
bat une gigantesque pendeloque où coule une rivière d'escarboucles et
d'émeraudes; enfin, sur le corps resté nu, entre le gorgerin et la
ceinture, le ventre bombe, creusé d'un nombril dont le trou semble un
cachet gravé d'onyx, aux tons laiteux, aux teintes de rose d'ongle.
Sous les traits ardents échappés de la tête du Précurseur, toutes les
facettes des joailleries s'embrasent; les pierres s'animent, dessinent
le corps de la femme en traits incandescents, la piquent au cou, aux
jambes, aux bras, de points de feu, vermeils comme des charbons,
violets comme des jets de gaz, bleus comme des flammes d'alcool, blancs
comme des rayons d'astre.
L'horrible tête flamboie, saignant toujours, mettant des caillots de
pourpre sombre, aux pointes de la barbe et des cheveux. Visible pour
la Salomé seule, elle n'étreint pas de son morne regard l'Hérodias qui
rêve à ses haines enfin abouties, le Tétrarque, qui, penché un peu en
avant, les mains sur les genoux, halète encore, affolé par cette nudité
de femme imprégnée de senteurs fauves, roulée dans les baumes, fumée
dans les encens et dans les myrrhes.
Tel que le vieux roi, des Esseintes demeurait écrasé, anéanti, pris de
vertige, devant cette danseuse, moins majestueuse, moins hautaine,
mais plus troublante que la Salomé du tableau à l'huile.
Dans l'insensible et impitoyable statue, dans l'innocente et dangereuse
idole, l'érotisme, la terreur de l'être humain s'étaient fait
jour; le grand lotus avait disparu, la déesse s'était évanouie; un
effroyable cauchemar étranglait maintenant l'histrionne, extasiée par
le tournoiement de la danse, la courtisane, pétrifiée, hypnotisée par
l'épouvante.
Ici, elle était vraiment fille; elle obéissait à son tempérament de
femme ardente et cruelle; elle vivait, plus raffinée et plus sauvage,
plus exécrable et plus exquise; elle réveillait plus énergiquement les
sens en léthargie de l'homme, ensorcelait, domptait plus sûrement ses
volontés, avec son charme de grande fleur vénérienne, poussée dans des
couches sacrilèges, élevée dans des serres impies.
Comme le disait des Esseintes, jamais, à aucune époque, l'aquarelle
n'avait pu atteindre cet éclat de coloris; jamais la pauvreté des
couleurs chimiques n'avait ainsi fait jaillir sur le papier des
coruscations semblables de pierres, des lueurs pareilles de vitraux
frappés de rais de soleil, des fastes aussi fabuleux, aussi aveuglants
de tissus et de chairs.
Et, perdu dans sa contemplation, il scrutait les origines de ce grand
artiste, de ce païen mystique, de cet illuminé qui pouvait s'abstraire
assez du monde pour voir, en plein Paris, resplendir les cruelles
visions, les féeriques apothéoses des autres âges.
Sa filiation, des Esseintes la suivait à peine; çà et là, de vagues
souvenirs de Mantegna et de Jacopo de Barbarj; çà et là, de confuses
hantises du Vinci et des fièvres de couleurs à la Delacroix; mais
l'influence de ces maîtres restait, en somme, imperceptible: la
vérité était que Gustave Moreau ne dérivait de personne. Sans
ascendant véritable, sans descendants possibles, il demeurait, dans
l'art contemporain, unique. Remontant aux sources ethnographiques,
aux origines des mythologies dont il comparait et démêlait les
sanglantes énigmes; réunissant, fondant en une seule les légendes
issues de l'extrême Orient et métamorphosées par les croyances des
autres peuples, il justifiait ainsi ses fusions architectoniques, ses
amalgames luxueux et inattendus d'étoffes, ses hiératiques et sinistres
allégories aiguisées par les inquiètes perspicuités d'un nervosisme
tout moderne; et il restait à jamais douloureux, hanté par les symboles
des perversités et des amours surhumaines, des stupres divins consommés
sans abandons et sans espoirs.
Il y avait dans ses œuvres désespérées et érudites un enchantement
singulier, une incantation vous remuant jusqu'au fond des entrailles,
comme celle de certains poèmes de Baudelaire, et l'on demeurait ébahi,
songeur, déconcerté, par cet art qui franchissait les limites de la
peinture, empruntait à l'art d'écrire ses plus subtiles évocations,
à l'art du Limosin ses plus merveilleux éclats, à l'art du lapidaire
et du graveur ses finesses les plus exquises. Ces deux images de la
Salomé, pour lesquelles l'admiration de des Esseintes était sans
borne, vivaient sous ses yeux, pendues aux murailles de son cabinet de
travail, sur des panneaux réservés entre les rayons des livres.
Mais là ne se bornaient point les achats de tableaux qu'il avait
effectués dans le but de parer sa solitude.
Bien qu'il eût sacrifié tout le premier et unique étage de sa maison
qu'il n'habitait personnellement pas, le rez-de-chaussée avait à lui
seul nécessité des séries nombreuses de cadres pour habiller les murs.
Ce rez-de-chaussée était ainsi distribué:
Un cabinet de toilette, communiquant avec la chambre à coucher,
occupait l'une des encoignures de la bâtisse; de la chambre à coucher
l'on passait dans la bibliothèque, de la bibliothèque dans la salle à
manger, qui formait l'autre encoignure.
Ces pièces, composant l'une des faces du logement s'étendaient, en
ligne droite, percées de fenêtres ouvertes sur la vallée d'Aunay.
L'autre face de l'habitation était constituée par quatre pièces
exactement semblables, en tant que disposition, aux premières. Ainsi
la cuisine faisait coude, correspondait à la salle à manger; un grand
vestibule, servant d'entrée au logis, à la bibliothèque; une sorte de
boudoir, à la chambre à coucher; les privés dessinant un angle, au
cabinet de toilette.
Toutes ces pièces prenaient jour du côté opposé à la vallée d'Aunay et
regardaient la tour du Croy et Châtillon.
Quant à l'escalier, il était collé sur l'un des flancs de la maison, au
dehors; les pas des domestiques ébranlant les marches arrivaient ainsi
moins distincts, plus sourds, à des Esseintes.
Il avait fait tapisser de rouge vif le boudoir, et sur toutes les
cloisons de la pièce, accrocher dans des bordures d'ébène des estampes
de Jean Luyken, un vieux graveur de Hollande, presque inconnu en France.
Il possédait de cet artiste fantasque et lugubre, véhément et farouche,
la série de ses _Persécutions religieuses_, d'épouvantables planches
contenant tous les supplices que la folie des religions a inventés,
des planches où hurlait le spectacle des souffrances humaines, des
corps rissolés sur des brasiers, des crânes décalottés avec des sabres,
trépanés avec des clous, entaillés avec des scies, des intestins
dévidés du ventre et enroulés sur des bobines, des ongles lentement
arrachés avec des tenailles, des prunelles crevées, des paupières
retournées avec des pointes, des membres disloqués, cassés avec soin,
des os mis à nu, longuement râclés avec des lames.
Ces œuvres pleines d'abominables imaginations, puant le brûlé, suant
le sang, remplies de cris d'horreur et d'anathèmes, donnaient la chair
de poule à des Esseintes qu'elles retenaient suffoqué dans ce cabinet
rouge.
Mais, en sus des frissons qu'elles apportaient, en sus aussi du
terrible talent de cet homme, de l'extraordinaire vie qui animait
ses personnages, l'on découvrait chez ses étonnants pullulements de
foule, chez ses flots de peuple enlevés avec une dextérité de pointe
rappelant celle de Callot, mais avec une puissance que n'eut jamais
cet amusant gribouilleur, des reconstitutions curieuses de milieux
et d'époques; l'architecture, les costumes, les mœurs au temps des
Macchabées, à Rome, sous les persécutions des chrétiens, en Espagne,
sous le règne de l'Inquisition, en France, au moyen âge et à l'époque
des Saint-Barthélemy et des Dragonnades, étaient observés avec un soin
méticuleux, notés avec une science extrême.
Ces estampes étaient des mines à renseignements; on pouvait les
contempler sans se lasser, pendant des heures; profondément suggestives
en réflexions, elles aidaient souvent des Esseintes à tuer les journées
rebelles aux livres.
La vie de Luyken était pour lui un attrait de plus; elle expliquait
d'ailleurs l'hallucination de son œuvre. Calviniste fervent, sectaire
endurci, affolé de cantiques et de prières, il composait des poésies
religieuses qu'il illustrait, paraphrasait en vers les psaumes,
s'abîmait dans la lecture de la Bible d'où il sortait, extasié, hagard,
le cerveau hanté par des sujets sanglants, la bouche tordue par les
malédictions de la Réforme, par ses chants de terreur et de colère.
Avec cela, il méprisait le monde, abandonnait ses biens aux pauvres,
vivait d'un morceau de pain; il avait fini par s'embarquer, avec
une vieille servante, fanatisée par lui, et il allait au hasard, où
abordait son bateau, prêchant partout l'Évangile, s'essayant à ne plus
manger, devenu à peu près fou, presque sauvage.
Dans la pièce voisine, plus grande, dans le vestibule vêtu de boiseries
de cèdre, couleur de boîte à cigare, s'étageaient d'autres gravures,
d'autres dessins bizarres.
La _Comédie de la Mort_, de Bresdin, où dans un invraisemblable
paysage, hérissé d'arbres, de taillis, de touffes, affectant des formes
de démons et de fantômes, couvert d'oiseaux à têtes de rats, à queues
de légumes, sur un terrain semé de vertèbres, de côtes, de crânes,
des saules se dressent, noueux et crevassés, surmontés de squelettes
agitant, les bras en l'air, un bouquet, entonnant un chant de victoire,
tandis qu'un Christ s'enfuit dans un ciel pommelé, qu'un ermite
réfléchit, la tête dans ses deux mains, au fond d'une grotte, qu'un
misérable meurt, épuisé de privations, exténué de faim, étendu sur le
dos, les pieds devant une mare.
Le _Bon Samaritain_, du même artiste, un immense dessin à la plume,
tiré sur pierre: un extravagant fouillis de palmiers, de sorbiers,
de chênes, poussés, tous ensemble, au mépris des saisons et des
climats, une élancée de forêt vierge, criblée de singes, de hiboux, de
chouettes, bossuée de vieilles souches aussi difformes que des racines
de mandragore, une futaie magique, trouée, au milieu, par une éclaircie
laissant entrevoir, au loin, derrière un chameau et le groupe du
Samaritain et du blessé, un fleuve, puis une ville féerique escaladant
l'horizon, montant dans un ciel étrange, pointillé d'oiseaux, moutonné
de lames, comme gonflé de ballots de nuages.
On eût dit d'un dessin de primitif, d'un vague Albert Dürer, composé
par un cerveau enfumé d'opium; mais bien qu'il aimât la finesse
des détails et l'imposante allure de cette planche, des Esseintes
s'arrêtait plus particulièrement devant les autres cadres qui ornaient
la pièce.
Ceux-là étaient signés: Odilon Redon.
Ils renfermaient dans leurs baguettes de poirier brut, liséré d'or,
des apparitions inconcevables: une tête d'un style mérovingien, posée
sur une coupe; un homme barbu, tenant, tout à la fois, du bonze et de
l'orateur de réunion publique, touchant du doigt un boulet de canon
colossal; une épouvantable araignée logeant au milieu de son corps
une face humaine; puis des fusains partaient plus loin encore dans
l'effroi du rêve tourmenté par la congestion. Ici c'était un énorme
dé à jouer où clignait une paupière triste; là des paysages, secs,
arides, des plaines calcinées, des mouvements de sol, des soulèvements
volcaniques accrochant des nuées en révolte, des ciels stagnants et
livides; parfois même les sujets semblaient empruntés au cauchemar de
la science, remonter aux temps préhistoriques; une flore monstrueuse
s'épanouissait sur les roches; partout des blocs erratiques, des boues
glaciaires, des personnages dont le type simien, les épais maxillaires,
les arcades des sourcils en avant, le front fuyant, le sommet aplati
du crâne, rappelaient la tête ancestrale, la tête de la première
période quaternaire, de l'homme encore frugivore et dénué de parole,
contemporain du mammouth, du rhinocéros aux narines cloisonnées et
du grand ours. Ces dessins étaient en dehors de tout; ils sautaient,
pour la plupart, par-dessus les bornes de la peinture, innovaient un
fantastique très spécial, un fantastique de maladie et de délire.
Et, en effet, tels de ces visages, mangés par des yeux immenses, par
des yeux fous; tels de ces corps, grandis outre mesure ou déformés
comme au travers d'une carafe, évoquaient dans la mémoire de des
Esseintes des souvenirs de fièvre typhoïde, des souvenirs restés quand
même des nuits brûlantes, des affreuses visions de son enfance.
Pris d'un indéfinissable malaise, devant ces dessins, comme devant
certains _Proverbes_ de Goya qu'ils rappelaient, comme au sortir aussi
d'une lecture d'Edgar Poé dont Odilon Redon semblait avoir transposé,
dans un art différent, les mirages d'hallucination et les effets de
peur, il se frottait les yeux et contemplait une rayonnante figure qui,
du milieu de ces planches agitées, se levait sereine et calme, une
figure de la Mélancolie, assise, devant le disque d'un soleil, sur des
rochers, dans une pose accablée et morne.
Par enchantement, les ténèbres se dissipaient; une tristesse charmante,
une désolation en quelque sorte alanguie, coulaient dans ses pensées,
et il méditait longuement devant cette œuvre qui mettait, avec ses
points de gouache, semés dans le crayon gras, une clarté de vert d'eau
et d'or pâle, parmi la noirceur ininterrompue de ces fusains et de ces
estampes.
En outre de cette série des ouvrages de Redon, garnissant presque
tous les panneaux du vestibule, il avait pendu dans sa chambre à
coucher, une ébauche désordonnée de Théocopuli, un Christ aux teintes
singulières, d'un dessin exagéré, d'une couleur féroce, d'une énergie
détraquée, un tableau de la seconde manière de ce peintre, alors qu'il
était harcelé par la préoccupation de ne plus ressembler au Titien.
Cette peinture sinistre, aux tons de cirage et de vert cadavre,
répondait pour des Esseintes à un certain ordre d'idées sur
l'ameublement.
Il n'y avait, selon lui, que deux manières d'organiser une chambre à
coucher: ou bien en faire une excitante alcôve, un lieu de délectation
nocturne; ou bien agencer un lieu de solitude et de repos, un retrait
de pensées, une espèce d'oratoire.
Dans le premier cas, le style Louis XV s'imposait aux délicats, aux
gens épuisés surtout par des éréthismes de cervelle; seul, en effet,
le XVIIIe siècle a su envelopper la femme d'une atmosphère vicieuse,
contournant les meubles selon la forme de ses charmes, imitant les
contractions de ses plaisirs, les volutes de ses spasmes, avec les
ondulations, les tortillements du bois et du cuivre, épiçant la
langueur sucrée de la blonde, par son décor vif et clair, atténuant le
goût salé de la brune, par des tapisseries aux tons douceâtres, aqueux,
presque insapides.
Cette chambre, il l'avait jadis comprise dans son logement de
Paris, avec le grand lit blanc laqué qui est un piment de plus,
une dépravation de vieux passionné, hennissant devant la fausse
chasteté, devant l'hypocrite pudeur des tendrons de Greuze, devant
l'artificielle candeur d'un lit polisson, sentant l'enfant et la jeune
fille.
Dans l'autre cas--et, maintenant qu'il voulait rompre avec les
irritants souvenirs de sa vie passée, celui-là était seul possible--il
fallait façonner une chambre en cellule monastique; mais alors les
difficultés s'accumulaient, car il se refusait à accepter, pour sa
part, l'austère laideur des asiles à pénitence et à prière.
A force de tourner et de retourner la question sur toutes ses faces,
il conclut que le but à atteindre pouvait se résumer en celui-ci:
arranger avec de joyeux objets une chose triste, ou plutôt, tout en
lui conservant son caractère de laideur, imprimer à l'ensemble de la
pièce, ainsi traitée, une sorte d'élégance et de distinction; renverser
l'optique du théâtre dont les vils oripeaux jouent les tissus luxueux
et chers; obtenir l'effet absolument opposé, en se servant d'étoffes
magnifiques pour donner l'impression d'une guenille; disposer, en un
mot, une loge de chartreux qui eût l'air d'être vraie et qui ne le fût,
bien entendu, pas.
Il procéda de cette manière: pour imiter le badigeon de l'ocre, le
jaune administratif et clérical, il fit tendre ses murs en soie safran;
pour traduire le soubassement couleur chocolat, habituel à ce genre de
pièces, il revêtit les parois de la cloison de lames en bois violet
foncé d'amarante. L'effet était séduisant, et il pouvait rappeler,
de loin pourtant, la déplaisante rigidité du modèle qu'il suivait en
le transformant; le plafond fut, à son tour, tapissé de blanc écru,
pouvant simuler le plâtre, sans en avoir cependant les éclats criards;
quant au froid pavage de la cellule, il réussit assez bien à le copier,
grâce à un tapis dont le dessin représentait des carreaux rouges, avec
des places blanchâtres dans la laine, pour feindre l'usure des sandales
et le frottement des bottes.
Il meubla cette pièce d'un petit lit de fer, un faux lit de cénobite,
fabriqué avec d'anciennes ferronneries forgées et polies, rehaussées,
au chevet et au pied, d'ornementations touffues, de tulipes épanouies
enlacées à des pampres, empruntées à la rampe du superbe escalier d'un
vieil hôtel.
En guise de table de nuit, il installa un antique prie-Dieu dont
l'intérieur pouvait contenir un vase et dont l'extérieur supportait un
eucologe; il apposa contre le mur, en face, un banc-d'œuvre, surmonté
d'un grand dais à jour garni de miséricordes sculptées en plein bois,
et il pourvut ses flambeaux d'église de chandelles en vraie cire qu'il
achetait dans une maison spéciale, réservée aux besoins du culte,
car il professait un sincère éloignement pour les pétroles, pour
les schistes, pour les gaz, pour les bougies en stéarine, pour tout
l'éclairage moderne, si voyant et si brutal.
Dans son lit, le matin, la tête sur l'oreiller, avant de s'endormir,
il regardait son Théocopuli dont l'atroce couleur rabrouait un peu le
sourire de l'étoffe jaune et la rappelait à un ton plus grave, et il se
figurait aisément alors qu'il vivait à cent lieues de Paris, loin du
monde, dans le fin fond d'un cloître.
Et, somme toute, l'illusion était facile, puisqu'il menait une
existence presque analogue à celle d'un religieux. Il avait ainsi les
avantages de la claustration et il en évitait les inconvénients: la
discipline soldatesque, le manque de soins, la crasse, la promiscuité,
le désœuvrement monotone. De même qu'il avait fait de sa cellule une
chambre confortable et tiède, de même il avait rendu sa vie normale,
douce, entourée de bien-être, occupée et libre.
Tel qu'un ermite, il était mûr pour l'isolement, harassé de la vie,
n'attendant plus rien d'elle; tel qu'un moine aussi, il était accablé
d'une lassitude immense, d'un besoin de recueillement, d'un désir de ne
plus avoir rien de commun avec les profanes qui étaient, pour lui, les
utilitaires et les imbéciles.
En résumé, bien qu'il n'éprouvât aucune vocation pour l'état de grâce,
il se sentait une réelle sympathie pour ces gens enfermés dans des
monastères, persécutés par une haineuse société qui ne leur pardonne
ni le juste mépris qu'ils ont pour elle ni la volonté qu'ils affirment
de racheter, d'expier, par un long silence, le dévergondage toujours
croissant de ses conversations saugrenues ou niaises.