UNE voiture s'arrêta, vers une fin d'après-midi, devant la maison de
Fontenay. Comme des Esseintes ne recevait aucune visite, comme le
facteur ne se hasardait même pas dans ces parages inhabités, puisqu'il
n'avait à lui remettre aucun journal, aucune revue, aucune lettre, les
domestiques hésitèrent, se demandant s'il fallait ouvrir; puis, au
carillon de la sonnette, lancée à toute volée contre le mur, ils se
hasardèrent à tirer le judas incisé dans la porte et ils aperçurent un
Monsieur dont toute la poitrine était couverte, du col au ventre, par
un immense bouclier d'or.
[Illustration]
Ils avertirent leur maître qui déjeunait.
--Parfaitement, introduisez, fit-il--car il se souvenait d'avoir
autrefois donné, pour la livraison d'une commande, son adresse à un
lapidaire.
Le Monsieur salua, déposa, dans la salle à manger, sur le parquet de
pitchpin, son bouclier qui oscilla, se soulevant un peu, allongeant une
tête serpentine de tortue qui, soudain effarée, rentra sous sa carapace.
Cette tortue était une fantaisie venue à des Esseintes quelque temps
avant son départ de Paris. Regardant, un jour, un tapis d'Orient, à
reflets, et, suivant les lueurs argentées qui couraient sur la trame de
la laine, jaune aladin et violet prune, il s'était dit: il serait bon
de placer sur ce tapis quelque chose qui remuât et dont le ton foncé
aiguisât la vivacité de ces teintes.
Possédé par cette idée il avait vagué, au hasard des rues, était arrivé
au Palais-Royal, et devant la vitrine de Chevet s'était frappé le
front: une énorme tortue était là, dans un bassin. Il l'avait achetée:
puis, une fois abandonnée sur le tapis, il s'était assis devant elle et
il l'avait longuement contemplée, en clignant de l'œil.
Décidément la couleur tête-de-nègre, le ton de Sienne crue de cette
carapace salissait les reflets du tapis sans les activer; les lueurs
dominantes de l'argent étincelaient maintenant à peine, rampant avec
les tons froids du zinc écorché, sur les bords de ce test dur et terne.
Il se rongea les ongles, cherchant les moyens de concilier ces
mésalliances, d'empêcher le divorce résolu de ces tons; il découvrit
enfin que sa première idée, consistant à vouloir attiser les feux de
l'étoffe par le balancement d'un objet sombre mis dessus était fausse;
en somme, ce tapis était encore trop voyant, trop pétulant, trop neuf.
Les couleurs ne s'étaient pas suffisamment émoussées et amoindries;
il s'agissait de renverser la proposition, d'amortir les tons, de les
éteindre par le contraste d'un objet éclatant, écrasant tout autour
de lui, jetant de la lumière d'or sur de l'argent pâle. Ainsi posée,
la question devenait plus facile à résoudre. Il se détermina, en
conséquence, à faire glacer d'or la cuirasse de sa tortue.
Une fois rapportée de chez le praticien qui la prit en pension, la
bête fulgura comme un soleil, rayonna sur le tapis dont les teintes
repoussées fléchirent, avec des irradiations de pavois wisigoth aux
squames imbriquées par un artiste d'un goût barbare.
Des Esseintes fut tout d'abord enchanté de cet effet; puis il pensa
que ce gigantesque bijou n'était qu'ébauché, qu'il ne serait vraiment
complet qu'après qu'il aurait été incrusté de pierres rares.
Il choisit dans une collection japonaise un dessin représentant un
essaim de fleurs partant en fusées d'une mince tige, l'emporta chez un
joaillier, esquissa une bordure qui enfermait ce bouquet dans un cadre
ovale, et il fit savoir au lapidaire stupéfié que les feuilles, que les
pétales de chacune de ces fleurs, seraient exécutés en pierreries et
montés dans l'écaille même de la bête.
Le choix des pierres l'arrêta: le diamant est devenu singulièrement
commun depuis que tous les commerçants en portent au petit doigt;
les émeraudes et les rubis de l'Orient sont moins avilis, lancent
de rutilantes flammes, mais ils rappellent par trop ces yeux verts
et rouges de certains omnibus qui arborent des fanaux de ces deux
couleurs, le long des tempes; quant aux topazes, brûlées ou crues, ce
sont des pierres à bon marché, chères à la petite bourgeoisie qui veut
serrer des écrins dans une armoire à glace; d'un autre côté, bien que
l'Église ait conservé à l'améthyste un caractère sacerdotal, tout à
la fois onctueux et grave, cette pierre s'est, elle aussi, galvaudée
aux oreilles sanguines et aux mains tubuleuses des bouchères qui
veulent, pour un prix modique, se parer de vrais et pesants bijoux;
seul, parmi ces pierres, le saphir a gardé des feux inviolés par la
sottise industrielle et pécuniaire. Ses étincelles grésillant sur une
eau limpide et froide ont, en quelque sorte, garanti de toute souillure
sa noblesse discrète et hautaine. Malheureusement, aux lumières, ses
flammes fraîches ne crépitent plus; l'eau bleue rentre en elle-même,
semble s'endormir pour ne se réveiller, en pétillant, qu'au point du
jour.
Décidément aucune de ces pierreries ne contentait des Esseintes; elles
étaient d'ailleurs trop civilisées et trop connues. Il fit ruisseler
entre ses doigts des minéraux plus surprenants et plus bizarres, finit
par trier une série de pierres réelles et factices dont le mélange
devait produire une harmonie fascinatrice et déconcertante.
Il composa ainsi le bouquet de ses fleurs: les feuilles furent serties
de pierreries d'un vert accentué et précis; de chrysobéryls vert
asperge, de péridots vert poireau, d'olivines vert olive, et elles
se détachèrent de branches en almadine et en ouwarovite d'un rouge
violacé, jetant des paillettes d'un éclat sec de même que ces micas de
tartre qui luisent dans l'intérieur des futailles.
Pour les fleurs, isolées de la tige, éloignées du pied de la gerbe, il
usa de la cendre bleue; mais il repoussa formellement cette turquoise
orientale qui se met en broches et en bagues et qui fait, avec la
banale perle et l'odieux corail, les délices du menu peuple; il choisit
exclusivement des turquoises de l'Occident, des pierres qui ne sont,
à proprement parler, qu'un ivoire fossile imprégné de substances
cuivreuses et dont le bleu céladon est engorgé, opaque, sulfureux,
comme jauni de bile.
Cela fait, il pouvait maintenant enchâsser les pétales de ses fleurs
épanouies au milieu du bouquet, de ses fleurs les plus voisines, les
plus rapprochées du tronc, avec des minéraux transparents, aux lueurs
vitreuses et morbides, aux jets fiévreux et aigres.
Il les composa uniquement d'yeux de chat de Ceylan, de cymophanes et de
saphirines.
Ces trois pierres dardaient en effet des scintillements mystérieux et
pervers, douloureusement arrachés du fond glacé de leur eau trouble:
L'œil de chat d'un gris verdâtre, strié de veines concentriques qui
paraissent remuer, se déplacer à tout moment, selon les dispositions de
la lumière;
La cymophane avec des moires azurées courant sur la teinte laiteuse qui
flotte à l'intérieur;
La saphirine qui allume des feux bleuâtres de phosphore sur un fond de
chocolat, brun sourd.
Le lapidaire prenait note à mesure des endroits où devaient être
incrustées les pierres. «Et la bordure de la carapace», dit-il à des
Esseintes?
Celui-ci avait d'abord songé à quelques opales et à quelques
hydrophanes; mais ces pierres intéressantes par l'hésitation de leurs
couleurs, par le doute de leurs flammes, sont par trop insoumises et
infidèles; l'opale a une sensibilité toute rhumatismale; le jeu de ses
rayons s'altère suivant l'humidité, la chaleur ou le froid; quant à
l'hydrophane elle ne brûle que dans l'eau et ne consent à allumer sa
braise grise qu'alors qu'on la mouille.
Il se décida enfin pour des minéraux dont les reflets devaient
s'alterner: pour l'hyacinthe de Compostelle, rouge acajou;
l'aigue-marine, vert glauque; le rubis-balais, rose vinaigre; le rubis
de Sudermanie, ardoise pâle. Leurs faibles chatoiements suffisaient
à éclairer les ténèbres de l'écaille et laissaient sa valeur à la
floraison des pierreries qu'ils entouraient d'une mince guirlande de
feux vagues.
Des Esseintes regardait maintenant, blottie en un coin de sa salle à
manger, la tortue qui rutilait dans la pénombre.
Il se sentit parfaitement heureux; ses yeux se grisaient à ces
resplendissements de corolles en flammes sur un fond d'or; puis,
contrairement à son habitude, il avait appétit et il trempait ses
rôties enduites d'un extraordinaire beurre dans une tasse de thé, un
impeccable mélange de Si-a-Fayoune, de Moyou-tann et de Khansky, des
thés jaunes, venus de Chine en Russie par d'exceptionnelles caravanes.
Il buvait ce parfum liquide dans ces porcelaines de la Chine, dites
coquilles d'œufs, tant elles sont diaphanes et légères et, de même
qu'il n'admettait que ces adorables tasses, il ne se servait également,
en fait de couverts, que d'authentique vermeil, un peu dédoré, alors
que l'argent apparaît un tantinet, sous la couche fatiguée de l'or et
lui donne ainsi une teinte d'une douceur ancienne, tout épuisée, toute
moribonde.
Après qu'il eut bu sa dernière gorgée, il rentra dans son cabinet et
fit apporter par le domestique la tortue qui s'obstinait à ne pas
bouger.
[Illustration: Aug. Leroux pinx. E. Decisy sc.