UNE partie des rayons plaqués contre les murs de son cabinet, orange
et bleu, était exclusivement couverte par des ouvrages latins, par
ceux que les intelligences qu'ont domestiquées les déplorables leçons
ressassées dans les Sorbonnes désignent sous ce nom générique: «la
décadence».
En effet, la langue latine, telle qu'elle fut pratiquée à cette époque
que les professeurs s'obstinent encore à appeler le grand siècle, ne
l'incitait guère. Cette langue restreinte, aux tournures comptées,
presque invariables, sans souplesse de syntaxe, sans couleurs, ni
nuances; cette langue, râclée sur toutes les coutures, émondée des
expressions rocailleuses mais parfois imagées des âges précédents,
pouvait, à la rigueur, énoncer les majestueuses rengaines, les vagues
lieux communs rabâchés par les rhéteurs et par les poètes, mais elle
dégageait une telle incuriosité, un tel ennui qu'il fallait, dans les
études de linguistique, arriver au style français du siècle de Louis
XIV, pour en rencontrer une aussi volontairement débilitée, aussi
solennellement harassante et grise.
Entre autres le doux Virgile, celui que les pions surnomment le cygne
de Mantoue, sans doute parce qu'il n'est pas né dans cette ville, lui
apparaissait, ainsi que l'un des plus terribles cuistres, l'un des plus
sinistres raseurs que l'antiquité ait jamais produits; ses bergers
lavés et pomponnés, se déchargeant, à tour de rôle, sur la tête de
pleins pots de vers sentencieux et glacés, son Orphée qu'il compare à
un rossignol en larmes, son Aristée qui pleurniche à propos d'abeilles,
son Énée, ce personnage indécis et fluent qui se promène, pareil à une
ombre chinoise, avec des gestes en bois, derrière le transparent mal
assujetti et mal huilé du poème, l'exaspéraient. Il eût bien accepté
les fastidieuses balivernes que ces marionnettes échangent entre elles,
à la cantonnade; il eût accepté encore les impudents emprunts faits
à Homère, à Théocrite, à Ennius, à Lucrèce, le simple vol que nous a
révélé Macrobe du deuxième chant de l'Énéide presque copié, mots pour
mots, dans un poème de Pisandre, enfin toute l'inénarrable vacuité
de ce tas de chants; mais ce qui l'horripilait davantage c'était la
facture de ces hexamètres, sonnant le fer-blanc, le bidon creux,
allongeant leurs quantités de mots pesés au litre selon l'immuable
ordonnance d'une prosodie pédante et sèche; c'était la contexture de
ces vers râpeux et gourmés, dans leur tenue officielle, dans leur basse
révérence à la grammaire, de ces vers coupés à la mécanique, par une
imperturbable césure, tamponnés en queue, toujours de la même façon,
par le choc d'un dactyle contre un spondée.
Empruntée à la forge perfectionnée de Catulle, cette invariable
métrique, sans fantaisie, sans pitié, bourrée de mots inutiles, de
remplissages, de chevilles aux boucles identiques et prévues; cette
misère de l'épithète homérique revenant sans cesse, pour ne rien
désigner, pour ne rien faire voir, tout cet indigent vocabulaire aux
teintes insonores et plates, le suppliciaient.
Il est juste d'ajouter que si son admiration pour Virgile était des
plus modérées et que si son attirance pour les claires éjections
d'Ovide était des plus discrètes et des plus sourdes, son dégoût pour
les grâces éléphantines d'Horace, pour le babillage de ce désespérant
pataud qui minaude avec des gaudrioles plâtrées de vieux clown, était
sans borne.
En prose, la langue verbeuse, les métaphores redondantes, les
digressions amphigouriques du Pois Chiche, ne le ravissaient pas
davantage; la jactance de ses apostrophes, le flux de ses rengaines
patriotiques, l'emphase de ses harangues, la pesante masse de son
style, charnu, nourri, mais tourné à la graisse et privé de moelles
et d'os, les insupportables scories de ses longs adverbes ouvrant la
phrase, les inaltérables formules de ses adipeuses périodes mal liées
entre elles par le fil des conjonctions, enfin ses lassantes habitudes
de tautologie, ne le séduisaient guère; et, pas beaucoup plus que
Cicéron, César, réputé pour son laconisme, ne l'enthousiasmait; car
l'excès contraire se montrait alors, une aridité de pète-sec, une
stérilité de memento, une constipation incroyable et indue.
Somme toute, il ne trouvait pâture ni parmi ces écrivains, ni parmi
ceux qui font cependant les délices des faux lettrés: Salluste, moins
décoloré que les autres pourtant; Tite-Live, sentimental et pompeux;
Sénèque, turgide et blafard; Suétone, lymphatique et larveux; Tacite,
le plus nerveux dans sa concision apprêtée, le plus âpre, le plus
musclé d'eux tous. En poésie, Juvénal, malgré quelques vers durement
bottés; Perse, malgré ses insinuations mystérieuses, le laissaient
froid. En négligeant Tibulle et Properce, Quintilien et les Pline,
Stace, Martial de Bilbilis, Térence même et Plaute dont le jargon plein
de néologismes, de mots composés, de diminutifs, pouvait lui plaire,
mais dont le bas comique et le gros sel lui répugnaient, des Esseintes
commençait seulement à s'intéresser à la langue latine avec Lucain,
car elle était élargie, déjà plus expressive et moins chagrine; cette
armature travaillée, ces vers plaqués d'émaux, pavés de joaillerie,
le captivaient, mais cette préoccupation exclusive de la forme, ces
sonorités de timbres, ces éclats de métal, ne lui masquaient pas
entièrement le vide de la pensée, la boursouflure de ces ampoules qui
bossuent la peau de la _Pharsale_.
L'auteur qu'il aimait vraiment et qui lui faisait reléguer pour jamais
hors de ses lectures les retentissantes adresses de Lucain, c'était
Pétrone.
Celui-là était un observateur perspicace, un délicat analyste, un
merveilleux peintre; tranquillement, sans parti pris, sans haine, il
décrivait la vie journalière de Rome, racontait dans les alertes petits
chapitres du _Satyricon_ les mœurs de son époque.
Notant à mesure les faits, les constatant dans une forme définitive, il
déroulait la menue existence du peuple, ses épisodes, ses bestialités,
ses ruts.
Ici, c'est l'inspecteur des garnis qui vient demander le nom des
voyageurs récemment entrés; là, ce sont des lupanars où des gens rôdent
autour des femmes nues, debout entre des écriteaux, tandis que par les
portes mal fermées des chambres, l'on entrevoit les ébats des couples;
là, encore, au travers des villas d'un luxe insolent, d'une démence de
richesses et de faste, comme au travers des pauvres auberges qui se
succèdent dans le livre, avec leurs lits de sangle défaits, pleins de
punaises, la société du temps s'agite: impurs filous, tels qu'Ascylte
et qu'Eumolpe, à la recherche d'une bonne aubaine; vieux incubes aux
robes retroussées, aux joues plâtrées de blanc de plomb et de rouge
accacia; gitons de seize ans, dodus et frisés; femmes en proie aux
attaques de l'hystérie; coureurs d'héritages offrant leurs garçons et
leurs filles aux débauches des testateurs; tous courent le long des
pages, discutent dans les rues, s'attouchent dans les bains, se rouent
de coups ainsi que dans une pantomime.
Et cela, raconté dans un style d'une verdeur étrange, d'une couleur
précise, dans un style puisant à tous les dialectes, empruntant des
expressions à toutes les langues charriées dans Rome, reculant toutes
les limites, toutes les entraves du soi-disant grand siècle, faisant
parler à chacun son idiome: aux affranchis, sans éducation, le latin
populacier, l'argot de la rue; aux étrangers leur patois barbare,
mâtiné d'africain, de syrien et de grec; aux pédants imbéciles, comme
l'Agamemnon du livre, une rhétorique de mots postiches. Ces gens sont
dessinés d'un trait, vautrés autour d'une table, échangeant d'insipides
propos d'ivrognes, débitant de séniles maximes, d'ineptes dictons, le
mufle tourné vers le Trimalchio qui se cure les dents, offre des pots
de chambre à la société, l'entretient de la santé de ses entrailles et
vente, en invitant ses convives à se mettre à l'aise.
Ce roman réaliste, cette tranche découpée dans le vif de la vie
romaine, sans préoccupation, quoi qu'on en puisse dire, de réforme et
de satire, sans besoin de fin apprêtée et de morale; cette histoire,
sans intrigue, sans action, mettant en scène les aventures de gibiers
de Sodome, analysant avec une placide finesse les joies et les douleurs
de ces amours et de ces couples, dépeignant en une langue splendidement
orfévrie, sans que l'auteur se montre une seule fois, sans qu'il se
livre à aucun commentaire, sans qu'il approuve ou maudisse les actes et
les pensées de ses personnages, les vices d'une civilisation décrépite,
d'un empire qui se fêle, poignait des Esseintes et il entrevoyait
dans le raffinement du style, dans l'acuité de l'observation, dans
la fermeté de la méthode, de singuliers rapprochements, de curieuses
analogies, avec les quelques romans français modernes qu'il supportait.
A coup sûr, il regrettait amèrement l'_Eustion_ et l'_Albutia_, ces
deux ouvrages de Pétrone que mentionne Planciade Fulgence et qui
sont à jamais perdus; mais le bibliophile qui était en lui consolait
le lettré, maniant avec des mains dévotes la superbe édition qu'il
possédait du _Satyricon_, l'in-octavo portant le millésime 1585 et le
nom de J. Dousa, à Leyde.
Partie de Pétrone, sa collection latine entrait dans le IIe siècle de
l'ère chrétienne, sautait le déclamateur Fronton, aux termes surannés,
mal réparés, mal revernis, enjambait les _Nuits attiques_ d'Aulu-Gelle,
son disciple et ami, un esprit sagace et fureteur, mais un écrivain
empêtré dans une glutineuse vase et elle faisait halte devant Apulée
dont il gardait l'édition princeps, in-folio, imprimée en 1469, à Rome.
[Illustration]
Cet Africain le réjouissait; la langue latine battait le plein dans ses
_Métamorphoses_; elle roulait des limons, des eaux variées, accourues
de toutes les provinces, et toutes se mêlaient, se confondaient en une
teinte bizarre, exotique, presque neuve; des maniérismes, des détails
nouveaux de la société latine trouvaient à se mouler en des néologismes
créés pour les besoins de la conversation, dans un coin romain de
l'Afrique; puis sa jovialité d'homme évidemment gras, son exubérance
méridionale amusaient. Il apparaissait ainsi qu'un salace et gai
compère à côté des apologistes chrétiens qui vivaient, au même siècle,
le soporifique Minucius Felix, un pseudo-classique, écoulant dans
son _Octavius_ les émulsines encore épaissies de Cicéron, voire même
Tertullien qu'il conservait peut-être plus pour son édition d'Alde, que
pour son œuvre même.
Bien qu'il fût assez ferré sur la théologie, les disputes des
montanistes contre l'Église catholique, les polémiques contre la
gnose, le laissaient froid; aussi, et malgré la curiosité du style
de Tertullien, un style concis, plein d'amphibologies, reposé sur
des participes, heurté par des oppositions, hérissé de jeux de mots
et de pointes, bariolé de vocables triés dans la science juridique
et dans la langue des Pères de l'Église grecque, il n'ouvrait plus
guère l'_Apologétique_ et le _Traité de la Patience_ et, tout au plus,
lisait-il quelques pages du _De cultu feminarum_ où Tertullien objurgue
les femmes de ne pas se parer de bijoux et d'étoffes précieuses, et
leur défend l'usage des cosmétiques parce qu'ils essayent de corriger
la nature et de l'embellir.
Ces idées, diamétralement opposées aux siennes, le faisaient sourire;
puis le rôle joué par Tertullien, dans son évêché de Carthage, lui
semblait suggestif en rêveries douces; plus que ses œuvres, en réalité
l'homme l'attirait.
Il avait, en effet, vécu dans des temps houleux, secoués par d'affreux
troubles, sous Caracalla, sous Macrin, sous l'étonnant grand-prêtre
d'Emèse, Elagabal, et il préparait tranquillement ses sermons, ses
écrits dogmatiques, ses plaidoyers, ses homélies pendant que l'Empire
romain branlait sur ses bases, que les folies de l'Asie, que les
ordures du paganisme coulaient à pleins bords; il recommandait, avec le
plus beau sang-froid, l'abstinence charnelle, la frugalité des repas,
la sobriété de la toilette, alors que, marchant dans de la poudre
d'argent et du sable d'or, la tête ceinte d'une tiare, les vêtements
brochés de pierreries, Elagabal travaillait, au milieu de ses eunuques,
à des ouvrages de femmes, se faisait appeler Impératrice et changeait,
toutes les nuits, d'Empereur, l'élisant de préférence parmi les
barbiers, les gâte-sauce et les cochers de cirque.
Cette antithèse le ravissait; puis la langue latine, arrivée à sa
maturité suprême sous Pétrone, allait commencer à se dissoudre;
la littérature chrétienne prenait place, apportant avec des idées
neuves, des mots nouveaux, des constructions inemployées, des verbes
inconnus, des adjectifs aux sens alambiqués, des mots abstraits, rares
jusqu'alors dans la langue romaine, et dont Tertullien avait, l'un des
premiers, adopté l'usage.
Seulement, cette déliquescence continuée après la mort de Tertullien,
par son élève saint Cyprien, par Arnobe, par le pâteux Lactance,
était sans attrait. C'était un faisandage incomplet et alenti;
c'étaient de gauches retours aux emphases cicéroniennes, n'ayant pas
encore ce fumet spécial qu'au IVe siècle, et surtout pendant les
siècles qui vont suivre, l'odeur du christianisme donnera à la langue
païenne, décomposée comme une venaison, s'émiettant en même temps
que s'effritera la civilisation du vieux monde, en même temps que
s'écrouleront, sous la poussée des Barbares, les Empires putréfiés par
la sanie des siècles.
Un seul poète chrétien, Commodien de Gaza, représentait dans sa
bibliothèque l'art de l'an III. Le _Carmen apologeticum_, écrit en 259,
est un recueil d'instructions, tortillées en acrostiches, dans des
hexamètres populaires, césurés selon le mode du vers héroïque, composés
sans égard à la quantité et à l'hiatus et souvent accompagnés de rimes
telles que le latin d'église en fournira plus tard de nombreux exemples.
Ces vers tendus, sombres, sentant le fauve, pleins de termes de
langage usuel, de mots aux sens primitifs détournés, le requéraient,
l'intéressaient même davantage que le style pourtant blet et déjà verdi
des historiens Ammien Marcellin et Aurelius Victor, de l'épistolier
Symmaque et du compilateur et grammairien Macrobe; il les préférait
même à ces véritables vers scandés, à cette langue tachetée et superbe
que parlèrent Claudien, Rutilius et Ausone.
Ceux-là étaient alors les maîtres de l'art; ils emplissaient l'Empire
mourant, de leurs cris; le chrétien Ausone, avec son _Centon Nuptial_
et son poème abondant et paré de _la Moselle_; Rutilius, avec ses
hymnes à la gloire de Rome, ses anathèmes contre les juifs et contre
les moines, son itinéraire d'Italie en Gaule, où il arrive à rendre
certaines impressions de la vue, le vague des paysages reflétés dans
l'eau, le mirage des vapeurs, l'envolée des brumes entourant les monts.
Claudien, une sorte d'avatar de Lucain, qui domine tout le IVe siècle
avec le terrible clairon de ses vers; un poète forgeant un hexamètre
éclatant et sonore, frappant dans des gerbes d'étincelles, l'épithète
d'un coup sec, atteignant une certaine grandeur, soulevant son œuvre
d'un puissant souffle. Dans l'Empire d'Occident qui s'effondre de plus
en plus, dans le gâchis des égorgements réitérés qui l'entourent; dans
la menace perpétuelle des Barbares qui se pressent maintenant en foule
aux portes de l'Empire dont les gonds craquent, il ranime l'antiquité,
chante l'enlèvement de Proserpine, plaque ses couleurs vibrantes, passe
avec tous ses feux allumés dans l'obscurité qui envahit le monde.
Le paganisme revit en lui, sonnant sa dernière fanfare, élevant son
dernier grand poète au-dessus du christianisme qui va désormais
submerger entièrement la langue, qui va, pour toujours maintenant,
rester seul maître de l'art, avec Paulin, l'élève d'Ausone; le prêtre
espagnol, Juvencus, qui paraphrase en vers les Évangiles; Victorin,
l'auteur des Macchabées; Sanctus Burdigalensis qui, dans une églogue
imitée de Virgile, fait déplorer aux pâtres Egon et Buculus les
maladies de leurs troupeaux; et toute la série des saints: Hilaire de
Poitiers, le défenseur de la foi de Nicée, l'Athanase de l'Occident,
ainsi qu'on l'appelle; Ambroise, l'auteur d'indigestes homélies,
l'ennuyeux Cicéron chrétien; Damase, le fabricant d'épigrammes
lapidaires; Jérôme, le traducteur de la Vulgate, et son adversaire
Vigilantius de Comminges qui attaque le culte des saints, l'abus des
miracles, les jeûnes, et prêche déjà, avec des arguments que les âges
se répéteront, contre les vœux monastiques et le célibat des prêtres.
Enfin au Ve siècle, Augustin, évêque d'Hippone. Celui-là, des
Esseintes ne le connaissait que trop, car il était l'écrivain le plus
réputé de l'Église, le fondateur de l'orthodoxie chrétienne, celui
que les catholiques considèrent comme un oracle, comme un souverain
maître. Aussi ne l'ouvrait-il plus, bien qu'il eût chanté, dans ses
_Confessions_, le dégoût de la terre et que sa piété gémissante eût,
dans sa _Cité de Dieu_, essayé d'apaiser l'effroyable détresse du
siècle par les sédatives promesses de destinées meilleures. Au temps où
il pratiquait la théologie il était déjà las, soûl de ses prédications
et de ses jérémiades, de ses théories sur la prédestination et sur la
grâce, de ses combats contre les schismes.
Il aimait mieux feuilleter la _Psychomachia_ de Prudence, l'inventeur
du poème allégorique qui, plus tard, sévira sans arrêt, au moyen âge,
et les œuvres de Sidoine Apollinaire dont la correspondance lardée de
saillies, de pointes, d'archaïsmes, d'énigmes, le tentait. Volontiers,
il relisait les panégyriques où cet évêque invoque, à l'appui de ses
vaniteuses louanges, les déités du paganisme, et, malgré tout, il se
sentait un faible pour les affectations et les sous-entendus de ces
poésies fabriquées par un ingénieux mécanicien qui soigne sa machine,
huile ses rouages, en invente, au besoin, de compliqués et d'inutiles.
Après Sidoine, il fréquentait encore le panégyriste Mérobaudes;
Sédulius, l'auteur de poèmes rimés et d'hymnes abécédaires dont
l'Église s'est appropriée certaines parties pour les besoins de ses
offices; Marius Victor, dont le ténébreux traité sur la _Perversité des
mœurs_ s'éclaire, çà et là, de vers luisants comme du phosphore; Paulin
de Pella, le poète du grelottant _Eucharisticon_; Orientius, l'évêque
d'Auch, qui, dans les distiques de ses _Monitoires_, invective la
licence des femmes dont il prétend que les visages perdent les peuples.
L'intérêt que portait des Esseintes à la langue latine ne faiblissait
pas, maintenant que, complètement pourrie, elle pendait perdant ses
membres, coulant son pus, gardant à peine, dans toute la corruption de
son corps, quelques parties fermes que les chrétiens détachaient afin
de les mariner dans la saumure de leur nouvelle langue.
La seconde moitié du Ve siècle était venue, l'épouvantable époque où
d'abominables cahots bouleversaient la terre. Les Barbares saccageaient
la Gaule; Rome paralysée, mise au pillage par les Wisigoths, sentait sa
vie se glacer, voyait ses parties extrêmes, l'Occident et l'Orient, se
débattre dans le sang, s'épuiser de jour en jour.
Dans la dissolution générale, dans les assassinats de césars qui
se succèdent, dans le bruit des carnages qui ruissellent d'un bout
de l'Europe à l'autre, un effrayant hourra retentit, étouffant les
clameurs, couvrant les voix. Sur la rive du Danube, des milliers
d'hommes, plantés sur de petits chevaux, enveloppés de casaques de
peaux de rats, des Tartares affreux, avec d'énormes têtes, des nez
écrasés, des mentons ravinés de cicatrices et de balafres, des visages
de jaunisse dépouillés de poils, se précipitent, ventre à terre,
enveloppent d'un tourbillon les territoires des Bas-Empires.
Tout disparut dans la poussière des galops, dans la fumée des
incendies. Les ténèbres se firent et les peuples consternés
tremblèrent, écoutant passer, avec un fracas de tonnerre,
l'épouvantable trombe. La horde des Huns rasa l'Europe, se rua sur la
Gaule, s'écrasa dans les plaines de Châlons où Aétius la pila dans une
effroyable charge. La plaine, gorgée de sang, moutonna comme une mer de
pourpre, deux cent mille cadavres barrèrent la route, brisèrent l'élan
de cette avalanche qui, déviée, tomba, éclatant en coups de foudre, sur
l'Italie où les villes exterminées flambèrent comme des meules.
L'Empire d'Occident croula sous le choc; la vie agonisante qu'il
traînait dans l'imbécillité et dans l'ordure, s'éteignit; la fin
de l'univers semblait d'ailleurs proche; les cités oubliées par
Attila étaient décimées par la famine et par la peste; le latin parut
s'effondrer, à son tour, sous les ruines du monde.
Des années s'écoulèrent; les idiomes barbares commençaient à se régler,
à sortir de leurs gangues, à former de véritables langues; le latin
sauvé dans la débâcle par les cloîtres se confina parmi les couvents
et parmi les cures; çà et là, quelques poètes brillèrent, lents et
froids: l'Africain Dracontius, avec son _Hexameron_; Claudius Mamert,
avec ses poésies liturgiques; Avitus de Vienne; puis des biographes,
tels qu'Ennodius qui raconte les prodiges de saint Épiphane, le
diplomate perspicace et vénéré, le probe et vigilant pasteur; tels
qu'Eugippe qui nous a retracé l'incomparable vie de saint Séverin, cet
ermite mystérieux, cet humble ascète, apparu, semblable à un ange de
miséricorde, aux peuples éplorés, fous de souffrances et de peur; des
écrivains tels que Véranius du Gévaudan qui prépara un petit traité sur
la continence, tels qu'Aurelian et Ferreolus qui compilèrent des canons
ecclésiastiques; des historiens tels que Rothérius d'Agde, fameux par
une histoire perdue des Huns.
Les ouvrages des siècles suivants se clairsemaient dans la bibliothèque
de des Esseintes. Le VIe siècle était cependant encore représenté par
Fortunat, l'évêque de Poitiers, dont les hymnes et le _Vexilla regis_,
taillés dans la vieille charogne de la langue latine, épicée par les
aromates de l'Église, le hantaient à certains jours; par Boèce, le
vieux Grégoire de Tours et Jornandès; puis, aux VIIe et VIIIe siècles,
comme, en sus de la basse latinité des chroniqueurs, des Frédégaire
et des Paul Diacre, et des poésies contenues dans l'antiphonaire de
Bangor dont il regardait parfois l'hymne alphabétique et monorime,
chantée en l'honneur de saint Comgill, la littérature se confinait
presque exclusivement dans les biographies de saints, dans la légende
de saint Columban écrite par le cénobite Jonas, et celle du bienheureux
Cuthbert, rédigée par Bède le Vénérable sur les notes d'un moine
anonyme de Lindisfarn, il se bornait à feuilleter, dans ses moments
d'ennui, l'œuvre de ces hagiographes et à relire quelques extraits de
la vie de sainte Rusticula et de sainte Radegonde, relatées, l'une par
Defensorius, synodite de Ligugé, l'autre par la modeste et la naïve
Baudonivia, religieuse de Poitiers.
Mais de singuliers ouvrages de la littérature latine, anglo-saxonne,
l'alléchaient davantage: c'était toute la série des énigmes d'Adhelme,
de Tatwine, d'Eusèbe, ces descendants de Symphosius, et surtout les
énigmes composées par saint Boniface, en des strophes acrostiches dont
la solution se trouvait donnée par les lettres initiales des vers.
[Illustration]
Son attirance diminuait avec la fin de ces deux siècles; peu ravi, en
somme, par la pesante masse des latinistes carlovingiens, les Alcuin
et les Eginhard, il se contentait, comme spécimen de la langue au IXe
siècle, des chroniques de l'anonyme de saint Gall, de Fréculfe et de
Réginon, du poème sur le siège de Paris tissé par Abbo le Courbé,
de l'_Hortulus_, le poème didactique du bénédictin Walafrid Strabo,
dont le chapitre consacré à la gloire de la citrouille, symbole de la
fécondité, le mettait en liesse; du poème d'Ermold le Noir, célébrant
les exploits de Louis le Débonnaire, un poème écrit en hexamètres
réguliers, dans un style austère, presque noir, dans un latin de fer
trempé dans les eaux monastiques, avec, çà et là, des pailles de
sentiment dans le dur métal; du _De viribus herbarum_, le poème de
Macer Floridus, qui le délectait particulièrement par ses recettes
poétiques et les très étranges vertus qu'il prête à certaines plantes,
à certaines fleurs: à l'aristoloche, par exemple, qui, mélangée à de
la chair de bœuf et placée sur le bas-ventre d'une femme enceinte, la
fait irrémédiablement accoucher d'un enfant mâle; à la bourrache qui,
répandue en infusion dans une salle à manger, égaye les convives; à la
pivoine dont la racine broyée guérit à jamais du haut mal; au fenouil
qui, posé sur la poitrine d'une femme, clarifie ses eaux et stimule
l'indolence de ses périodes.
A part quelques volumes spéciaux, inclassés, modernes ou sans date,
certains ouvrages de kabbale, de médecine et de botanique, certains
tomes dépareillés de la patrologie de Migne, renfermant des poésies
chrétiennes introuvables, et de l'anthologie des petits poètes latins
de Wernsdorff; à part le Meursius, le manuel d'érotologie classique de
Forberg, la mœchialogie et les diaconales à l'usage des confesseurs,
qu'il époussetait à de rares intervalles, sa bibliothèque latine
s'arrêtait au commencement du Xe siècle.
Et, en effet, la curiosité, la naïveté compliquée du langage chrétien
avaient, elles aussi, sombré. Le fatras des philosophes et des
scoliastes, la logomachie du moyen âge allaient régner en maîtres.
L'amas de suie des chroniques et des livres d'histoire, les saumons de
plomb des cartulaires allaient s'entasser, et la grâce balbutiante,
la maladresse parfois exquise des moines mettant en un pieux ragoût
les restes poétiques de l'antiquité, étaient mortes; les fabriques de
verbes aux sucs épurés, de substantifs sentant l'encens, d'adjectifs
bizarres, taillés grossièrement dans l'or, avec le goût barbare et
charmant des bijoux goths, étaient détruites. Les vieilles éditions,
choyées par des Esseintes, cessaient--et, en un saut formidable de
siècles, les livres s'étageaient maintenant sur les rayons, supprimant
la transition des âges, arrivant directement à la langue française du
présent siècle.