Mais dans son horrible agitation, il était incapable de rien voir, de
délibérer, de comparer, de résoudre, de décider.
Lorsqu'il hésitait encore à frapper, il s'était dit: je puis être
découvert. Et dans cette prévision il avait bâti tout un plan qui devait
le mettre sûrement à l'abri des recherches. Il devait faire ceci et
cela, il aurait recours à cette ruse, il prendrait telle précaution.
Prévoyance inutile! Rien de ce qu'il avait imaginé ne lui semblait
exécutable. On le cherchait, et il ne voyait nul endroit du monde entier
où il pût se croire en sûreté.
Il était près de l'Odéon, quand une réflexion plus rapide que l'éclair
illumina les ténèbres de son cerveau.
Il songea que sans aucun doute on le cherchait déjà, son signalement
devait être donné partout; sa cravate blanche et ses favoris si bien
soignés le trahissaient comme une affiche.
Avisant la boutique d'un coiffeur, il s'avança jusqu'à la porte, mais au
moment de tourner le bouton, il eut peur.
Ne trouverait-on pas singulier qu'il fit couper sa barbe? Si on allait
le questionner!
Il passa outre.
Il vit une autre boutique, les mêmes hésitations l'arrêtèrent.
Peu à peu la nuit était venue, et avec l'obscurité Noël sentait renaître
son assurance et son audace.
Après cet immense naufrage au port, l'espérance surnageait. Pourquoi ne
se sauverait-il pas?
On sait d'autres exemples. On passe à l'étranger, on change de nom, on
se refait un état civil, on entre dans la peau d'un autre homme. Il
avait de l'argent c'était le principal.
Un homme dans sa situation, au milieu de Paris, avec quatre-vingt mille
francs en poche, est un imbécile, s'il se laisse prendre.
Et encore, ces quatre-vingt mille francs épuisés, il avait la certitude
d'en avoir, au premier signe, cinq ou six fois autant.
Déjà il se demandait quel déguisement prendre et vers quelle frontière
se diriger, quand le souvenir de Juliette, pareil à un fer rouge,
traversa son cœur.
Allait-il s'éloigner sans elle, partir avec la certitude de ne la revoir
jamais!
Quoi! il fuirait, poursuivi par toutes les polices du monde civilisé,
traqué comme une bête fauve, et elle resterait paisiblement à Paris!
Était-ce possible! Pour qui le crime avait-il été commis? Pour elle. Qui
en eût recueilli les bénéfices? Elle. N'était-il pas juste qu'elle
portât sa part du châtiment!
Elle ne m'aime pas, pensait l'avocat avec amertume, elle ne m'a jamais
aimé, elle serait ravie d'être délivrée de moi pour toujours. Elle
n'aurait pas un regret pour moi, je ne lui suis plus nécessaire; un
coffre vide est un meuble inutile. Juliette est prudente, elle a su se
mettre à l'abri une petite fortune. Riche de mes dépouilles, elle
prendra un autre amant, elle m'oubliera, elle vivra heureuse, tandis que
moi!... Et je partirais sans elle!...
La voix de la prudence lui criait: «--Malheureux! traîner une femme
après soi, et une jolie femme, c'est attirer à plaisir les regards sur
soi, et rendre la fuite impossible, c'est se livrer de gaieté de
cœur!--Qu'importe! répondait la passion, nous nous sauverons ou nous
périrons ensemble. Si elle ne m'aime pas, je l'aime, moi; il me la faut!
Elle viendra, sinon...»
Mais comment voir Juliette, lui parler, la décider!
Aller chez elle, c'était s'exposer beaucoup. La police y était déjà,
peut-être.
Non, pensa Noël, personne ne sait qu'elle est ma maîtresse, on ne le
saura pas avant deux ou trois jours de recherches, et d'ailleurs, écrire
serait plus dangereux encore.
Il s'approcha d'une voiture de place, non loin du carrefour de
l'Observatoire, et tout bas il dit au cocher le numéro de cette maison
de la rue de Provence si fatale pour lui.
Étendu sur les coussins du fiacre, bercé par les cahots monotones, Noël
ne songeait point à interroger l'avenir; il ne se demandait même pas ce
qu'il allait dire à Juliette. Non. Involontairement il repassait les
événements qui avaient amené et précipité la catastrophe, comme un homme
qui, près de mourir, revoit le drame ou la comédie de sa vie.
Il y avait de cela un mois, jour pour jour.
Ruiné, à bout d'expédients, sans ressources, il était déterminé à tout
pour se procurer de l'argent, pour garder encore Mme Juliette, quand
le hasard le rendit maître de la correspondance du comte de Commarin,
non seulement des lettres lues au père Tabaret et communiquées à Albert,
mais encore de celles qui, écrites par le comte lorsqu'il croyait la
substitution accomplie, l'établissaient évidemment.
Cette lecture lui donna une heure de joie folle.
Il se crut le fils légitime. Bientôt sa mère le détrompa, lui apprit la
vérité, la lui prouva par vingt lettres de la femme Lerouge, la lui fit
attester par Claudine, la lui démontra par le signe qu'il portait.
Mais un homme qui se noie ne choisit pas les branches auxquelles il se
raccroche. Noël songea à utiliser ces lettres quand même.
Il essaya d'user de son ascendant sur sa mère, pour la décider à laisser
croire au comte que l'échange avait eu lieu, se chargeant d'obtenir une
forte compensation. Mme Gerdy repoussa cette proposition avec
horreur.
Alors l'avocat fit l'aveu de toutes ses folies, mit à nu sa situation
financière, se montra tel qu'il était, perdu de dettes, et conjura sa
mère d'avoir recours à M. de Commarin.
Cela aussi, elle le refusa, et prières et menaces échouèrent contre sa
résolution. Pendant quinze jours ce fut entre la mère et le fils une
lutte horrible dans laquelle l'avocat fut vaincu.
C'est à ce moment qu'il s'arrêta à l'idée de tuer Claudine.
La malheureuse n'avait pas été plus franche avec Mme Gerdy qu'avec
les autres, Noël devait la croire et la croyait veuve. Son témoignage
supprimé, qui avait-il contre lui? Mme Gerdy et peut-être le comte.
Il les redoutait peu.
À Mme Gerdy parlant, il pouvait toujours répondre: «Après avoir donné
mon nom à votre fils, vous faites tout au monde pour qu'il le garde.»
Mais comment se défaire de Claudine sans danger?
Après de longues réflexions, l'avocat s'avisa d'un stratagème
diabolique.
Il brûla toutes les lettres du comte établissant la substitution et
conserva seulement celles qui la laissaient soupçonner.
Ces dernières, il alla les montrer à Albert en se disant que, si la
justice arrivait à pénétrer quelque chose des causes de la mort de
Claudine, naturellement elle soupçonnerait celui qui paraîtrait y avoir
tant d'intérêt.
Ce n'est pas qu'il songeât à faire retomber le crime sur Albert...
C'était une simple précaution qu'il prenait. Il comptait agir de telle
sorte que la police perdrait ses peines à la poursuite d'un scélérat
imaginaire.
Il ne pensait pas non plus à se substituer au vicomte de Commarin.
Son plan était simple: son crime commis il attendrait; les choses
traîneraient en longueur, il y aurait des pourparlers, enfin il
transigerait au prix d'une fortune.
Il se croyait sûr du silence de sa mère, si jamais elle le soupçonnait
d'un assassinat.
Ces mesures prises, il s'était résolu à frapper le jour du Mardi gras.
Pour ne rien négliger, il avait ce soir-là même conduit Juliette au
théâtre et de là à l'Opéra. Il fondait ainsi, en cas de malheur, un
alibi irrécusable.
La perte de son paletot ne l'avait inquiété que sur le premier moment. À
la réflexion, il s'était rassuré, se disant: bast! qui saura jamais?
Tout avait réussi selon ses calculs; ce n'était dans son opinion qu'une
affaire de patience.
Quand le récit du meurtre tomba sous les yeux de Mme Gerdy, la
malheureuse femme devina la main de son fils, et dans le premier
transport de sa douleur, elle déclara qu'elle allait le dénoncer.
Il eut peur. Un délire affreux s'était emparé de sa mère, un mot pouvait
le perdre. Payant d'audace, il prit les devants et joua le tout pour le
tout.
Mettre la police sur la trace d'Albert, c'était se garantir l'impunité,
c'était s'assurer, en cas de succès probable, le nom et la fortune du
comte de Commarin.
Les circonstances et la frayeur firent sa hardiesse et son habileté.
Le père Tabaret arriva à point nommé.
Noël savait ses relations avec la police; il comprit que le bonhomme
serait un merveilleux confident.
Tant que vécut Mme Gerdy, Noël trembla. La fièvre est indiscrète et
ne se raisonne pas. Quand elle eut rendu le dernier soupir, il se crut
sauvé; il avait beau chercher, il ne voyait plus d'obstacles, il
triompha.
Et voilà que tout avait été découvert comme il touchait au but. Comment?
Par qui? Quelle fatalité avait ressuscité un secret qu'il croyait
enseveli avec Mme Gerdy?
Mais à quoi bon, quand on est au fond de l'abîme, savoir quelle pierre a
fait trébucher, se demander par quelle pente on y a roulé?
Le fiacre s'arrêta rue de Provence.
Noël allongea la tête à la portière, explorant les environs, sondant du
regard les profondeurs du vestibule de la maison.
Ne découvrant rien, il paya la course sans sortir de la voiture, par le
carreau du devant, et, franchissant d'un bond le trottoir, il s'élança
dans l'escalier.
Charlotte, à sa vue, eut une exclamation de joie.
--C'est monsieur! s'écria-t-elle; ah! madame attendait monsieur avec une
fameuse impatience, elle était joliment inquiète!
Juliette attendre? Juliette inquiète? L'avocat ne songeait pas à
interroger. Il semblait qu'en touchant ce seuil il eût subitement
recouvré tout son sang-froid. Il mesurait son imprudence, il sentait la
valeur exacte des minutes.
--Si on sonne, dit-il à Charlotte, n'ouvrez pas. Quoi qu'on fasse ou
qu'on dise, n'ouvrez pas!
À la voix de Noël, Mme Juliette était accourue. Il la repoussa
brusquement dans le salon et l'y suivit en refermant la porte.
Là seulement la jeune femme put voir le visage de son amant. Il était si
changé, sa physionomie était à ce point bouleversée qu'elle ne put
retenir un cri:
--Qu'y a-t-il?
Noël ne répondit pas; il s'avança vers elle et lui prit la main.
--Juliette, demanda-t-il d'une voix rauque en la fixant avec des yeux
enflammés, Juliette, sois sincère, m'aimes-tu?
Elle devinait, elle sentait qu'il se passait quelque chose
d'extraordinaire, elle respirait une atmosphère de malheur; cependant
elle voulut minauder encore.
--Méchant, répondit-elle en allongeant ses lèvres provocantes, vous
mériteriez bien...
--Oh! assez! interrompit Noël en frappant du pied avec une violence
inouïe. Réponds, poursuivit-il en serrant à les briser les jolies mains
de sa maîtresse, un oui ou un non, m'aimes-tu?
Cent fois elle avait joué avec la colère de son amant, se plaisant à
l'exciter jusqu'à la fureur pour savourer le plaisir de l'apaiser d'un
mot, mais jamais elle ne l'avait vu ainsi.
Il venait de lui faire mal, bien mal, et elle n'osait se plaindre de
cette brutalité, la première.
--Oui, je t'aime! balbutia-t-elle; ne le sais-tu pas? pourquoi le
demander?
--Pourquoi? répondit l'avocat qui abandonna les mains de sa maîtresse,
pourquoi? C'est que si tu m'aimes, il s'agit de me le prouver. Si tu
m'aimes, il faut me suivre à l'instant, tout quitter, venir, fuir avec
moi, le temps presse...
La jeune femme avait décidément peur.
--Qu'y a-t-il donc, mon Dieu?
--Rien! Je t'ai trop aimée, vois-tu, Juliette. Le jour où je n'ai plus
eu d'argent pour toi, pour ton luxe, pour tes caprices, j'ai perdu la
tête. Pour me procurer de l'argent, j'ai... j'ai commis un crime,
entends-tu? On me poursuit, je fuis, veux-tu me suivre?
La stupeur agrandissait les yeux de Juliette, elle doutait.
--Un crime, toi! commença-t-elle.
--Oui, moi! Veux-tu savoir ce que j'ai fait? J'ai tué, j'ai assassiné!
C'était pour toi.
Certes l'avocat était convaincu que Juliette à ces mots allait reculer
d'horreur. Il s'attendait à cette épouvante qu'inspire le meurtrier, il
y était résigné à l'avance. Il pensait qu'elle le fuirait d'abord.
Peut-être essayerait-elle une scène... Elle aurait, qui sait? une
attaque de nerfs, elle crierait, elle appellerait au secours, à la
garde, à l'aide... Il se trompait.
D'un bond, Juliette fut sur lui, se liant à lui, entourant son cou de
ses deux mains, l'embrassant à l'étouffer comme jamais elle ne l'avait
embrassé.
--Oui! je t'aime, disait-elle, oui! Tu as fait un mauvais coup pour moi,
toi! c'est que tu m'aimais. Tu as du cœur; je ne te connaissais pas.
Il en coûtait cher pour inspirer une passion à Mme Juliette, mais
Noël ne réfléchit pas à cela.
Il eut une seconde de joie immense, il lui parut que rien n'était
désespéré.
Pourtant il eut la force de dénouer les bras de sa maîtresse.
--Partons, reprit-il, le grand malheur est que je ne sais d'où vient le
danger. Qu'on ait pu découvrir la vérité, c'est encore un mystère pour
moi...
Juliette se rappela l'inquiétante visite de l'après-midi; elle comprit
tout.
--Malheureuse! s'écria-t-elle, se tordant les mains de désespoir, c'est
moi qui t'ai livré! C'était mardi, n'est-ce pas?
--Oui, c'était mardi.
--Ah! j'ai tout dit, sans m'en douter, à ton ami, à ce vieux que je
croyais envoyé par toi, monsieur Tabaret.
--Tabaret est venu ici?
--Oui, tantôt.
--Oh! viens alors! s'écria Noël; vite, bien vite, c'est un miracle qu'il
ne soit pas encore arrivé!
Il lui prit le bras pour l'entraîner; elle se dégagea lestement.
--Laisse, dit-elle, j'ai une somme en or, des bijoux, je veux les
prendre...
--C'est inutile, laisse tout, j'ai une fortune, Juliette, fuyons...
Déjà elle avait ouvert sa chiffonnière et pêle-mêle elle jetait dans un
petit sac de voyage tout ce qu'elle possédait, tout ce qui avait de la
valeur.
--Ah! tu me perds, répétait Noël, tu me perds!
Il disait cela, mais son cœur était inondé de joie.
Quel dévouement sublime! Elle m'aimait vraiment, se disait-il; pour moi
elle renonce sans hésiter à sa vie heureuse, elle me sacrifie tout!...
Juliette avait fini ses préparatifs, elle nouait à la hâte son chapeau;
un coup de sonnette retentit.
--Eux! s'écria Noël, devenant, s'il est possible, plus livide.
La jeune femme et son amant demeurèrent plus immobiles que deux statues,
la sueur au front, les yeux dilatés, l'oreille tendue.
Un second coup de sonnette se fit entendre, puis un troisième. Charlotte
parut, s'avançant sur la pointe des pieds.
--Ils sont plusieurs, dit-elle à mi-voix, j'ai entendu qu'on se
consultait.
Après avoir sonné, on frappait. Une voix arriva jusqu'au salon; on
distingua le mot «loi».
--Plus d'espoir! murmura Noël.
--Qui sait! s'écria Juliette, l'escalier de service?
--Sois tranquille, on ne l'a pas oublié.
En effet, Juliette revint l'air morne, consternée.
Elle avait surpris sur le palier des piétinements de pas lourds qu'on
cherchait à étouffer.
--Il doit y avoir un moyen! fit-elle avec fureur.
--Oui, reprit Noël, c'est une seconde de courage. J'ai donné ma parole.
On crochète la serrure... fermez toutes les portes et laissez enfoncer,
cela me fera gagner du temps.
Juliette et Charlotte s'élancèrent. Alors, Noël, s'adossant à la
cheminée du salon, sortit son revolver et l'appuya sur sa poitrine.
Mais Juliette, qui rentrait déjà, aperçut le mouvement; elle se jeta sur
son amant à corps perdu, si vivement qu'elle fit dévier l'arme. Le coup
partit et la balle traversa le ventre de Noël. Il poussa un effroyable
cri.
Juliette faisait de sa mort un supplice affreux; elle prolongeait son
agonie.
Il chancela, mais il resta debout, toujours appuyé à la tablette,
perdant du sang en abondance.
Juliette s'était cramponnée à lui et s'efforçait de lui arracher le
revolver.
--Tu ne te tueras pas, disait-elle, je ne veux pas, tu es à moi, je
t'aime! Laisse-les venir. Qu'est-ce que cela te fait? S'ils te mettent
en prison, tu te sauveras. Je t'aiderai, nous donnerons de l'argent aux
gardiens. Va, nous vivrons tous deux bien heureux, n'importe où, bien
loin, en Amérique, personne ne nous connaîtra...
La porte d'entrée avait cédé; on crochetait maintenant la porte de
l'antichambre.
--Finissons! râla Noël, il ne faut pas qu'on m'ait vivant.
Et dans un effort suprême, triomphant d'une souffrance horrible, il se
dégagea et repoussa Juliette qui alla tomber près du canapé. Puis,
armant son revolver, il l'appuya de nouveau à l'endroit où il sentait
les battements de son cœur, lâcha la détente et roula à terre.
Il était temps, la police entrait.
La première pensée des agents fut que Noël, avant de se frapper, avait
frappé sa maîtresse.
On sait des gens qui tiennent à quitter ce bas monde en compagnie.
N'avait-on pas entendu deux explosions? Mais déjà Juliette était debout.
--Un médecin, disait-elle, un médecin, il ne peut être mort!
Un agent sortit en courant, tandis que les autres, sous la direction du
père Tabaret, transportaient le corps de l'avocat sur le lit de Mme
Juliette.
--Puisse-t-il ne pas s'être manqué! murmurait le bonhomme, dont la
colère ne tenait pas devant ce spectacle; je l'ai aimé comme mon fils,
après tout, son nom est encore sur mon testament.
Le père Tabaret s'interrompit. Noël venait de laisser échapper une
plainte, il ouvrait les yeux.
--Vous voyez bien qu'il vivra! s'écria Juliette.
L'avocat fit un faible signe de tête, et pendant un moment, il s'agita
péniblement sur son lit, promenant sa main droite alternativement sous
sa redingote et sous l'oreiller. Il réussit même à se tourner à demi du
côté du mur, puis à se retourner. Sur un signe qui fut compris, on
glissa sous sa tête un oreiller.
Alors, d'une voix entrecoupée et sifflante, il prononça quelques
paroles.
--Je suis l'assassin, dit-il; écrivez, je signerai, ça fera plaisir à
Albert; je lui dois bien cela.
Pendant qu'on écrivait, il attira la tête de Juliette jusqu'à sa bouche.
--Ma fortune est sous l'oreiller, murmura-t-il, je te la donne. Un flot
de sang monta à sa bouche, et on crut qu'il allait passer.
Pourtant, il eut encore la force de signer sa déclaration et de décocher
une raillerie au père Tabaret.
--Eh bien! vieux papa, dit-il, on se mêle donc de police! C'est agréable
de pincer soi-même ses amis! Ah! j'ai eu une belle partie, mais avec
trois femmes dans son jeu on perd toujours...
Il entra en agonie et, quand le médecin arriva, il ne put que constater
le décès du sieur Noël Gerdy, avocat.