Noël avait promis de faire toutes les démarches du monde, de tenter
l'impossible pour obtenir l'élargissement d'Albert.
Il visita en effet quelques membres du parquet et sut se faire repousser
partout.
À quatre heures, il se présentait à l'hôtel Commarin pour apprendre au
comte le peu de succès de ses efforts.
--Monsieur le comte est sorti, lui dit Denis, mais si monsieur veut
prendre la peine de l'attendre...
--J'attendrai, répondit l'avocat.
--Alors, reprit le valet de chambre, je prierai monsieur de vouloir bien
me suivre, j'ai ordre de monsieur le comte d'introduire monsieur dans
son cabinet.
Cette confiance donnait à Noël la mesure de sa puissance nouvelle. Il
était chez lui, désormais, dans cette magnifique demeure; il y était le
maître, l'héritier. Son regard, qui inventoriait la pièce, s'arrêta sur
le tableau généalogique suspendu près de la cheminée. Il s'en approcha
et lut.
C'était comme une page, et des plus belles, arrachée au livre d'or de la
noblesse française. Tous les noms qui dans notre histoire ont un
chapitre ou un alinéa s'y retrouvaient. Les Commarin, avaient mêlé leur
sang à toutes les grandes maisons. Deux d'entre eux avaient épousé des
filles de familles régnantes.
Une chaude bouffée d'orgueil gonfla le cœur de l'avocat, ses tempes
battirent plus vite, il releva fièrement la tête en murmurant:
--Vicomte de Commarin!
La porte s'ouvrit; il se retourna, le comte entrait.
Déjà Noël s'inclinait respectueusement: il fut pétrifié par le regard
chargé de haine, de colère et de mépris de son père. Un frisson courut
dans ses veines, ses dents claquèrent, il se sentit perdu.
--Misérable! s'écria le comte.
Et redoutant sa propre violence, le vieux gentilhomme jeta sa canne dans
un coin. Il ne voulait pas frapper son fils, il le jugeait indigne
d'être frappé de sa main. Puis il y eut entre eux une minute de silence
mortel qui leur parut à tous deux durer un siècle. L'un et l'autre, en
un instant, furent illuminés de réflexions qu'il faudrait un volume pour
traduire. Noël osa parler le premier.
--Monsieur..., commença-t-il.
--Ah! taisez-vous, au moins, fit le comte d'une voix sourde,
taisez-vous! Se peut-il, grand Dieu! que vous soyez mon fils? Hélas! je
n'en puis douter, maintenant. Malheureux, vous saviez bien que vous
étiez le fils de madame Gerdy! Infâme! Non seulement vous avez tué, mais
vous avez mis tout en œuvre pour faire retomber votre crime sur un
innocent! Parricide! vous avez tué votre mère!
L'avocat essaya de balbutier une protestation.
--Vous l'avez tuée, poursuivit le comte avec plus d'énergie, sinon par
le poison, du moins par votre crime. Je comprends tout maintenant. Elle
n'avait plus le délire, ce matin... Mais vous savez aussi bien que moi
ce qu'elle disait. Vous écoutiez, et si vous avez osé entrer lorsqu'un
mot de plus allait vous perdre, c'est que vous aviez caché l'effet de
votre présence. C'est bien à vous que s'adressait sa dernière parole:
«Assassin!»
Peu à peu Noël s'était reculé jusqu'au fond de la pièce, et il s'y
tenait, adossé à la muraille, le haut du corps rejeté en arrière, les
cheveux hérissés, l'œil hagard. Un tremblement convulsif le secouait.
Son visage trahissait l'effroi le plus horrible à voir, l'effroi du
criminel découvert.
--Je sais tout, vous le voyez, poursuivait le comte, et je ne suis pas
le seul à tout savoir. À cette heure, un mandat d'arrêt est décerné
contre vous.
Un cri de rage, sorte de râle sourd, déchira la poitrine de l'avocat.
Ses lèvres, que la terreur faisait affaissées et pendantes, se
crispèrent. Foudroyé au milieu du triomphe, il se roidissait contre
l'épouvante. Il se redressa avec un regard de défi.
M. de Commarin, sans paraître prendre garde à Noël, s'approcha de son
bureau et ouvrit un tiroir.
--Mon devoir, dit-il, serait de vous livrer au bourreau qui vous attend.
Je veux bien me souvenir que j'ai le malheur d'être votre père.
Asseyez-vous! écrivez et signez la confession de votre crime. Vous
trouverez ensuite des armes dans ce tiroir. Que Dieu vous pardonne!...
Le vieux gentilhomme fit un mouvement pour sortir. Noël l'arrêta d'un
geste, et sortant de sa poche un revolver à quatre coups:
--Vos armes sont inutiles, monsieur, fit-il; mes précautions, vous le
voyez, sont prises; on ne m'aura pas vivant. Seulement...
--Seulement? interrogea durement le comte.
--Je dois vous déclarer, monsieur, reprit froidement l'avocat, que je ne
veux pas me tuer... au moins en ce moment.
--Ah! s'écria M. de Commarin d'un ton de dégoût, il est lâche!
--Non, monsieur, non. Mais je ne me frapperai que lorsqu'il me sera bien
démontré que toute issue m'est fermée, que je ne puis pas me sauver.
--Misérable! fit le comte menaçant, faudra-t-il donc que moi-même?...
Il s'élança vers le tiroir, mais Noël le referma d'un coup de pied.
--Écoutez-moi, monsieur, dit l'avocat de cette voix rauque et brève que
donne aux hommes l'imminence du danger, ne perdons pas en paroles vaines
le moment de répit qui m'est laissé. J'ai commis un crime, c'est vrai,
et je ne cherche pas à me justifier, mais qui donc l'avait préparé,
sinon vous? Maintenant vous me faites la faveur de m'offrir un pistolet:
merci! je refuse. Cette générosité n'est pas à mon adresse. Avant tout,
vous voulez éviter le scandale de mon procès et la honte qui ne manquera
pas de rejaillir sur votre nom.
Le comte voulut répliquer.
--Laissez donc! interrompit Noël d'un ton impérieux. Je ne veux pas me
tuer. Je veux sauver ma tête, s'il est possible. Fournissez-moi les
moyens de fuir, et je vous promets que je serai mort avant d'être pris.
Je dis: fournissez-moi les moyens, parce que je n'ai pas vingt francs à
moi. Mon dernier billet de mille étant flambé le jour où... vous
m'entendez. Il n'y a pas chez ma mère de quoi la faire enterrer. Donc,
de l'argent!
--Jamais!
--Alors je vais me livrer, et vous verrez ce qui en résultera pour ce
nom qui vous est si cher.
Le comte, ivre de colère, bondit jusqu'à son bureau pour y prendre une
arme. Noël se plaça devant lui.
--Oh! pas de lutte, dit-il froidement, je suis le plus fort.
M. de Commarin recula. En parlant de jugement, de scandale, de honte,
l'avocat avait frappé juste. Pendant un moment, pris entre le respect de
son nom et le désir brûlant de voir punir ce misérable, le vieux
gentilhomme demeura indécis. Enfin le sentiment de la noblesse
l'emporta.
--Finissons, prononça-t-il d'une voix frémissante et empreinte du plus
atroce mépris, finissons cette discussion ignoble... Qu'exigez-vous?
--Je vous l'ai dit, de l'argent, tout ce que vous avez ici, mais
décidez-vous vite!
Dans la journée du samedi le comte avait fait prendre chez son banquier
des fonds destinés à monter la maison de celui qu'il croyait son fils
légitime.
--J'ai quatre-vingt mille francs ici, reprit-il.
--C'est peu, fit l'avocat, cependant donnez. Je vous préviens que j'ai
compté sur vous pour cinq cent mille francs. Si je réussis à déjouer les
poursuites dont je suis l'objet, vous aurez à tenir à ma disposition
quatre cent vingt mille francs. Vous engagez-vous à me les donner à ma
première réquisition? Je trouverai un moyen de vous les faire demander
sans risque pour moi. À ce prix, jamais vous n'entendrez parler de moi.
Pour toute réponse le comte ouvrit un petit coffre de fer scellé dans le
mur et en tira une liasse de billets de banque qu'il jeta aux pieds de
Noël.
Un éclair de fureur brilla dans les yeux de l'avocat; il fit un pas vers
son père:
--Oh! ne me poussez pas, menaça-t-il, les gens qui comme moi n'ont plus
rien à perdre sont dangereux. Je puis me livrer...
Il se baissa cependant et ramassa le paquet.
--Me donnez-vous votre parole, continua-t-il, de me faire tenir le
reste?
--Oui.
--Alors, je pars. Soyez sans crainte, je serai fidèle à notre traité; on
ne m'aura pas vivant. Adieu, mon père! en tout ceci vous êtes le vrai
coupable, seul vous ne serez pas puni. Le Ciel n'est pas juste. Je vous
maudis...
Quand, une heure plus tard, les domestiques pénétrèrent dans le cabinet
du comte, ils le trouvèrent étendu à terre, la face contre le tapis,
donnant à peine signe de vie.
Cependant Noël était sorti de l'hôtel Commarin et remontait la rue de
l'Université, chancelant sous le souffle du vertige.
Il lui semblait que les pavés oscillaient sous ses pas et que tout
autour de lui tournait.
Il avait la bouche sèche, les yeux lui cuisaient, et de temps à autre
une nausée soulevait son estomac.
Mais en même temps, phénomène étrange, il ressentait un soulagement
incroyable, presque du bien-être.
La théorie de l'honnête M. Balan avait raison.
C'en était donc fait, tout était fini, perdu. Plus d'angoisses
désormais, de transes inutiles, de folles terreurs, plus de
dissimulation, de luttes. Rien, il n'y avait plus rien à redouter
désormais. Son horrible rôle achevé, il pouvait retirer son masque et
respirer à l'aise.
Un irrésistible affaissement succédait à l'exaltation enragée qui devant
le comte soutenait, transportait sa cynique arrogance. Tous les ressorts
de son organisation, bandés outre mesure depuis une semaine, se
détendaient et fléchissaient. La fièvre qui, pendant huit jours, l'avait
galvanisé tombait, et il sentait avec la fatigue un impérieux besoin de
repos. Il éprouvait un vide immense, une indifférence sans bornes pour
tout.
Son insensibilité avait quelque analogie avec celle des gens anéantis
par le mal de mer, que rien ne touche plus, que nul sentiment n'est
capable d'émouvoir, qui n'ont plus ni la force ni le courage de penser
et que l'imminence d'un grand péril, de la mort même, ne saurait tirer
de leur morne insouciance.
On serait venu l'arrêter en ce moment, qu'il n'aurait songé ni à
résister ni à se débattre; il n'aurait pas fait une enjambée pour se
cacher, pour fuir, pour sauver sa tête.
Bien plus, il eut un moment comme l'idée d'aller se constituer
prisonnier, pour avoir la paix, pour être tranquille, pour se délivrer
de l'inquiétude du salut.
Mais son énergie se révolta contre cette morne hébétude. La réaction
vint, secouant ces défaillances de l'esprit et du corps. La conscience
de la situation et du danger lui revint, il entrevit avec horreur
l'échafaud comme on aperçoit l'abîme aux lueurs de la foudre.
Il faut défendre sa vie, pensa-t-il. Mais comment?
Les transes mortelles qui ôtent aux assassins jusqu'au plus simple bon
sens le faisaient frissonner.
Il regarda vivement autour de lui et crut remarquer que trois ou quatre
passants l'examinaient curieusement. Son effroi s'en accrut.
Il se mit à courir dans la direction du quartier latin, sans projet,
sans but, courant pour courir, pour s'éloigner, comme le Crime, que la
peinture représente fuyant sous le fouet des Furies.
Il ne tarda pas à s'arrêter, frappé de cette idée que cette course
désordonnée devait éveiller l'attention.
Il lui semblait que tout en lui dénonçait le meurtre; il croyait lire le
mépris et l'horreur sur tous les visages, le soupçon dans tous les yeux.