--Reposez-vous, mon ami, dit-il, remettez-vous.
--Non, répondit le marin, j'aime mieux faire vite. Un homme eut la
charité de me prévenir: le curé. Si jamais celui-là a besoin de
Lerouge!... Sans perdre une minute, j'allai trouver un homme de loi, lui
demandant comment doit agir un honnête marin qui a eu le malheur
d'épouser une gourgandine. Il me dit qu'il n'y a rien à faire. Plaider,
c'est publier à son de trompe son déshonneur, et une séparation
n'arrange rien. «Quand une fois on a donné son nom à une femme, me
dit-il, on ne peut plus le reprendre, il lui appartient pour le restant
de ses jours, elle a le droit d'en disposer. Elle peut le salir, le
couvrir de boue, le traîner de musicos en musicos, le mari n'y peut
rien.» Cela étant, mon parti fut vite pris. Le jour même, je vendis le
fatal pré et j'en fis porter l'argent à Claudine, ne voulant rien garder
du pain de la honte. Je fis ensuite dresser un acte qui l'autorisait à
administrer notre petit bien mais qui ne lui permettait ni de le vendre,
ni d'emprunter dessus. Puis je lui écrivis une lettre où je lui marquais
qu'elle n'entendrait plus parler de moi, que je n'étais plus rien pour
elle et qu'elle pouvait se regarder comme veuve. Et dans la nuit, je
partis avec mon fils.
--Et que devint votre femme, après votre départ?
--Je ne puis le dire, monsieur. Je sais seulement qu'elle quitta le pays
un an après moi.
--Vous ne l'avez jamais revue?
--Jamais.
--Cependant, vous étiez chez elle trois jours avant le crime?
--C'est vrai, monsieur, mais c'est qu'il le fallait absolument. J'ai eu
bien de la peine à la retrouver, personne ne savait ce qu'elle était
devenue. Heureusement mon notaire a pu se procurer l'adresse de madame
Gerdy, il lui a écrit, et c'est comme cela que j'ai su que Claudine
habitait La Jonchère. J'étais pour lors à Rouen; le patron Gervais, qui
est mon ami, m'offrit de me remonter à Paris sur son bateau, et
j'acceptai. Ah! monsieur! quel saisissement lorsque je suis entré chez
elle! Ma femme ne me reconnaissait pas. À force de dire à tout le monde
que j'étais mort, elle avait sans doute fini par s'en persuader. Quand
j'ai dit mon nom, elle est tombée à la renverse. La malheureuse! elle
n'avait pas changé. Elle avait près d'elle un verre et une bouteille
d'eau-de-vie...
--Tout cela ne m'apprend pas ce que vous veniez faire chez votre femme.
--C'est pour Jacques, monsieur, que j'y allais. Le petit est devenu
homme, et il veut se marier. Pour cela, il fallait le consentement de la
mère. J'ai donc porté à Claudine un acte que le notaire avait préparé et
qu'elle a signé. Le voici.
M. Daburon prit l'acte et sembla le lire attentivement. Au bout d'un
moment:
--Vous êtes-vous demandé, interrogea-t-il, qui pouvait avoir assassiné
votre femme?
Lerouge ne répondit pas.
--Avez-vous eu des soupçons sur quelqu'un? insista le juge.
--Dame! monsieur, répondit le marin, que voulez-vous que je vous dise!
J'ai pensé que Claudine avait fini par lasser les gens de qui elle
tirait de l'argent comme de l'eau d'un puits, ou bien qu'étant soûle
elle avait parlé trop.
Les renseignements étaient aussi complets que possible. Daburon congédia
Lerouge en lui recommandant d'attendre Gévrol qui le conduirait à un
hôtel où il se tiendrait jusqu'à nouvel ordre à la disposition de la
justice.
--Vous serez indemnisé de vos dépenses, ajouta le juge.
Lerouge avait à peine tourné les talons qu'un fait grave, prodigieux,
inouï, sans précédent se produisit dans le cabinet du juge
d'instruction. Constant, le sérieux, l'impassible, l'immobile, le
sourd-muet Constant se leva et parla. Il rompit un silence de quinze
années, il s'oublia jusqu'à émettre une opinion. Il dit:
--Voilà, monsieur, une surprenante affaire!
Bien surprenante, en effet, pensait M. Daburon, et bien faite pour
dérouter toutes les prévisions, pour renverser toutes les opinions
préconçues. Pourquoi, lui juge, avait-il agi avec cette déplorable
précipitation? Pourquoi, avant de rien risquer, n'avait-il pas attendu
de bien posséder tous les éléments de cette grave affaire, de tenir tous
les fils de cette trame compliquée? On accuse la justice de lenteur,
mais c'est cette lenteur même qui fait sa force et sa sûreté, qui
constitue sa presque infaillibilité.
On ne sait pas assez tout le temps que les témoignages mettent à se
produire.
On ignore ce que peuvent révéler de faits des investigations inutiles en
apparence.
Les drames de la cour d'assises n'observent pas les trois unités, il
s'en manque de beaucoup.
Quand l'enchevêtrement des passions et des mobiles semble inextricable,
un personnage inconnu, venu on ne sait d'où, se présente, et c'est lui
qui apporte le dénouement.
M. Daburon, le plus prudent des hommes, avait cru simple la plus
complexe des affaires. Il avait agi comme pour un cas de flagrant délit
dans un crime mystérieux qui réclamait les plus grandes précautions.
Pourquoi? C'est que ses souvenirs ne lui avaient pas laissé la liberté
de délibération, de jugement et de décision. Il avait craint également
de paraître faible et de se montrer violent. Se croyant sûr de son fait,
l'animosité l'avait emporté. Et cependant bien des fois il s'était dit:
où est le devoir? Mais, quand on en est réduit à ne plus distinguer
clairement le devoir, c'est qu'on fait fausse route.
Le singulier dans tout cela, c'est que les fautes du juge d'instruction
provenaient de son honnêteté même. Il avait été égaré par une trop
grande délicatesse de conscience, les scrupules qui le tracassaient lui
avaient rempli l'esprit de fantômes et l'avaient poussé à l'animosité
passionnée par lui déployée à un certain moment.
Devenu plus calme, il examinait sainement les choses. En somme, grâce à
Dieu! rien n'était irréparable. Il ne s'en adressait pas moins les plus
dures admonestations. Le hasard seul l'avait arrêté. En ce moment même,
il se jurait bien que cette instruction serait pour lui la dernière. Sa
profession lui inspirait désormais une invincible horreur. Puis, son
entretien avec Claire avait rouvert toutes les blessures de son cœur, et
elles saignaient plus douloureuses que jamais. Il reconnaissait avec
accablement que sa vie était brisée, finie. Un homme peut se dire cela
quand toutes les femmes ne lui sont rien, hormis une seule qu'il ne peut
espérer posséder.
Trop religieux pour songer au suicide, il se demandait avec angoisse ce
qu'il deviendrait plus tard, quand il aurait jeté aux orties sa robe de
juge.
Puis il revenait à l'affaire présente. Dans tous les cas, innocent ou
coupable, Albert était bien le vicomte de Commarin, le fils légitime du
comte. Mais était-il coupable? Évidemment non.
--J'y songe! s'écria tout à coup le juge, il faut que je parle au comte
de Commarin. Constant, faites passer à son hôtel, qu'il vienne à
l'instant; s'il n'est pas chez lui, qu'on le cherche.
M. Daburon allait avoir un moment difficile. Il allait être forcé de
dire à ce vieillard: «Monsieur, votre fils légitime n'est pas celui que
je vous ai dit, c'est l'autre.» Quelle situation! non seulement pénible,
mais voisine du ridicule. Le correctif, c'est que cet autre, Albert,
était innocent.
À Noël aussi il faudrait apprendre la vérité, le précipiter à terre
après l'avoir élevé jusqu'aux nues. Quelle désillusion! Mais sans doute
le comte trouverait pour lui quelque compensation, il la lui devait
bien.
--Maintenant, murmurait le juge, quel serait le coupable?
Une idée traversa son cerveau, qui d'abord lui parut invraisemblable. Il
la rejeta, puis la reprit. Il la tourna, la retourna, l'examina sous
toutes ses faces. Il s'y était presque arrêté lorsque M. de Commarin
entra.
Le messager de M. Daburon lui était arrivé comme il allait descendre de
voiture, revenant avec Claire de chez Mme Gerdy.