M. Daburon, désappointé, hâta le pas.

Dans la galerie, devant la porte de son cabinet, sur le banc de bois

grossier, Albert assis près d'un garde de Paris attendait.

--On va vous appeler à l'instant, monsieur, dit le juge au prévenu en

ouvrant sa porte.

Dans le cabinet, Constant causait avec un petit homme à figure chafouine

qu'on aurait pu prendre à sa tenue pour un petit rentier des

Batignolles, sans l'énorme épingle «en faux» qui constellait sa cravate

et trahissait l'agent de la sûreté.

--Vous avez reçu mes lettres? demanda M. Daburon à son greffier.

--Monsieur, vos ordres sont exécutés, le prévenu est là, et voici

monsieur Martin qui arrive à l'instant du quartier des Invalides.

--Tout est donc pour le mieux, fit le magistrat d'un ton satisfait.

Et se retournant vers l'agent:

--Eh bien! monsieur Martin, demanda-t-il, qu'avez-vous vu?

--Monsieur, il y a eu escalade.

--Y a-t-il longtemps?

--Cinq ou six jours.

--Vous en êtes sûr?

--Non moins que je le suis de voir en ce moment monsieur Constant

tailler une plume.

--Les traces sont visibles?

--Autant, monsieur, que le nez au milieu du visage, si j'ose m'exprimer

ainsi. Le voleur--il s'agit d'un voleur, je suppose, continua M. Martin

qui était un beau parleur--a pénétré avant la pluie et s'est retiré

après, ainsi que l'avait conjecturé monsieur le juge d'instruction.

Cette circonstance est facile à déterminer quand on compare, le long du

mur, du côté de la rue, les empreintes de la montée et celles de la

descente. Ces empreintes sont des éraillures faites par le bout des

pieds. Les unes sont nettes, les autres boueuses. Le gaillard--il est

leste, ma foi!--est entré à la force du poignet, mais, pour sortir, il

s'est donné le luxe d'une échelle qu'il aura jetée à terre une fois en

haut. On voit très bien où elle a été appliquée: en bas, à cause des

trous, creusés par les montants; en haut, parce que la chaux est

dégradée.

--Est-ce là tout? demanda le juge.

--Pas encore, monsieur. Ainsi, trois culs de bouteille qui garnissent la

crête du mur ont été arrachés. Plusieurs branches des acacias qui

s'étendent au-dessus du même mur ont été tortillées ou brisées. Même,

aux épines de l'une de ces branches, j'ai recueilli un petit fragment de

peau grise que voici, et qui me paraît provenir d'un gant.

Le juge prit ce fragment avec empressement.

C'était bien un petit morceau de gant gris.

--Vous vous êtes arrangé, je l'espère, monsieur Martin, dit M. Daburon,

pour ne point éveiller l'attention dans la maison où vous avez fait

cette enquête?

--Certes, monsieur. J'ai d'abord examiné l'extérieur à mon aise. Après

quoi, déposant mon chapeau chez le marchand de vins du coin, je me suis

présenté chez la marquise d'Arlange, en me donnant pour l'intendant

d'une duchesse du voisinage, au désespoir d'avoir laissé échapper un

perroquet adoré et éloquent, si je puis employer ce terme. On m'a donné

de très bonne grâce la permission de fouiller le jardin, et comme j'ai

dit le plus grand mal de ma prétendue maîtresse, on m'aura

indubitablement pris pour un domestique...

--Vous êtes un homme adroit et expéditif, monsieur Martin, interrompit

le juge, je suis très satisfait de vous et je le ferai savoir à qui de

droit.

Il sonna pendant que l'agent, fier des éloges reçus, gagnait la porte à

reculons et courbé en arc de cercle.

Albert fut introduit.

--Vous êtes-vous décidé, monsieur, demanda sans préambule le juge

d'instruction, à donner l'emploi de votre soirée de mardi?

--Je vous l'ai donné, monsieur.

--Non, monsieur, non, et je regrette d'être obligé de vous dire que vous

m'avez menti.

Albert, à cette injure, devint pourpre, et ses yeux étincelèrent.

--Ce que vous avez fait ce soir-là, continua le juge, je le sais, parce

que la justice, je vous l'ai déjà dit, n'ignore rien de ce qu'il lui

importe de connaître.

Il chercha le regard d'Albert, le rencontra, et lentement dit:

--J'ai vu mademoiselle Claire d'Arlange.

À ce nom, les traits du prévenu, contractés par une ferme volonté de ne

pas se laisser abattre, se détendirent. On eût dit qu'il éprouvait une

immense sensation de bien-être, comme un homme qui, par miracle, échappe

à un péril imminent qu'il désespérait de conjurer. Pourtant il ne

répondit pas.

--Mademoiselle d'Arlange, reprit le magistrat, m'a dit où vous étiez

mardi soir.

Albert hésitait encore.

--Je ne vous tends pas de piège, ajouta M. Daburon, je vous en donne ma

parole d'honneur. Elle m'a tout dit, entendez-vous?

Cette fois, Albert se décida à parler. Ses explications concordaient de

point en point avec celles de Claire, pas un détail de plus. Désormais

le doute devenait impossible. La bonne foi de Mlle d'Arlange ne

pouvait avoir été surprise. Ou Albert était innocent, ou elle était sa

complice. Pouvait-elle être sciemment la complice de ce crime odieux?

Non, elle ne pouvait même être soupçonnée. Mais alors, où chercher

l'assassin? Car à la justice, lorsqu'elle découvre un crime, il faut un

criminel.

--Vous le voyez, monsieur, dit sévèrement le juge à Albert, vous m'aviez

trompé. Vous risquiez votre tête, monsieur, et ce qui est bien autrement

grave, vous m'exposiez, vous exposiez la justice à une déplorable

erreur. Pourquoi n'avoir pas dit d'abord la vérité?

--Monsieur, répondit Albert, mademoiselle d'Arlange, en acceptant de moi

un rendez-vous, m'avait confié son honneur...

--Et vous seriez mort plutôt que de parler de cette entrevue?

interrompit M. Daburon avec une nuance d'ironie; cela est beau,

monsieur, et digne des anciens jours de la chevalerie...

--Je ne suis pas le héros que vous supposez, monsieur, dit simplement le

prévenu. Si je vous disais que je ne comptais pas sur Claire, je

mentirais. Je l'attendais. Je savais qu'en apprenant mon arrestation

elle braverait tout pour me sauver. Mais on pouvait lui cacher ce

malheur, et c'est là ce que je redoutais. En ce cas, autant qu'on peut

répondre de soi, je crois que je n'aurais pas prononcé son nom.

Il n'y avait là nulle apparence de bravade. Ce qu'Albert disait, il le

pensait et le sentait. M. Daburon regretta son ton ironique.

--Monsieur, reprit-il d'une voix bienveillante, on va vous reconduire en

prison. Je ne puis rien vous dire encore, cependant vous ne serez plus

au secret. On vous traitera avec tous les égards dus à un prisonnier

dont l'innocence peut paraître probable.

Albert s'inclina et remercia. Son gardien revint le prendre.

--Qu'on fasse venir Gévrol, maintenant, dit le juge à son greffier.

Le chef de la sûreté était absent, on venait de le mander à la

préfecture, mais son témoin, l'homme aux boucles d'oreilles, attendait

dans la galerie.

On lui dit d'entrer chez le juge. C'était un de ces hommes courts et

ramassés sur eux-mêmes, robustes comme les chênes, bâtis à chaux et à

sable, qui peuvent porter jusqu'à trois pochées de blé sur leurs épaules

bombées. Ses cheveux et ses favoris blancs faisaient paraître plus dur

et plus foncé son teint hâlé, grillé, tanné par les intempéries des

saisons, par le vent de la mer et par le soleil des tropiques. Il avait

de larges mains, noires, dures, calleuses, avec de gros doigts noueux

qui devaient avoir la puissance de pression d'un étau.

À ses oreilles, de grandes boucles d'oreilles pendaient, soutenant un

découpage en forme d'ancre.

Il portait le costume des pêcheurs aisés de la Normandie, lorsqu'ils

s'habillent pour aller à la ville ou au marché.

L'huissier fut obligé de le pousser dans le cabinet.

Ce loup de la côte était intimidé et interdit.

Il s'avança en se balançant d'une jambe sur l'autre avec cette démarche

déhanchée des matelots qui, rompus au roulis et au tangage, sont surpris

de trouver sous leurs pieds l'immobile plancher des vaches.

Pour se donner une contenance, il tracassait son chapeau de feutre

souple, décoré de petites médailles de plomb, ni plus ni moins que

l'auguste casquette du roi Louis XI, de dévote mémoire, et orné encore

d'une de ces ganses de laine rondes, que fabriquent les filles de

campagne sur un métier primitif composé de quatre ou cinq épingles

fichées dans un bouchon percé.

M. Daburon le détailla et l'évalua d'un coup d'œil. On ne pouvait s'y

tromper, c'était bien l'homme à figure de brique dépeint par le petit

témoin de La Jonchère.

Impossible également de méconnaître l'honnête homme. Sa physionomie

respirait la franchise et la bonté.

--Votre nom? demanda le juge d'instruction.

--Marie-Pierre Lerouge.

--Êtes-vous donc parent de Claudine Lerouge?

--Je suis son mari, monsieur.

Quoi? le mari de la victime vivait, et la police ignorait son existence?

Voilà ce que pensa M. Daburon.

À quoi donc servent les surprenants progrès de l'industrie humaine?

Aujourd'hui, lorsque la justice hésite, il lui faut, tout comme il y a

vingt ans, une énorme perte de temps et d'argent pour obtenir le moindre

renseignement. Il faut la croix et la bannière, en beaucoup de cas, pour

se procurer l'état civil d'un témoin ou d'un prévenu.

Le vendredi, dans la journée, on avait écrit pour demander le dossier de

Claudine, on était au lundi, et la réponse n'était pas arrivée.

Cependant la photographie existe, on a le télégraphe électrique, on

dispose de mille moyens jadis inconnus et on ne les utilise pas.

--Tout le monde, reprit le juge, la croyait veuve; elle-même prétendait

l'être.

--C'est que, de cette manière, elle excusait un peu sa conduite. C'était

d'ailleurs comme convenu entre nous. Je lui avais dit que je n'existais

plus pour elle.

--Ah!... Vous savez qu'elle est morte victime d'un crime odieux?

--Le monsieur de la police qui est venu me chercher me l'a dit,

monsieur, répondit le marin dont le front se plissa. C'était une

malheureuse! ajouta-t-il d'une voix sourde.

--Comment! c'est vous, un mari, qui l'accusez?

--Je n'en ai que trop le droit, monsieur. Ah! défunt mon père, qui s'y

connaissait au temps, m'avait averti. Je riais, quand il me disait:

«Prends garde, elle nous déshonorera tous.» Il avait raison. J'ai été,

moi, à cause d'elle, poursuivi par la police, ni plus ni moins qu'un

voleur qui se cache et qu'on cherche. Partout où on me demandait avec

une citation, les gens devaient se dire: tiens! il a donc fait un

mauvais coup! Et me voici devant la justice. Ah! monsieur, quelle peine!

C'est que les Lerouge sont honnêtes de père en fils depuis que le monde

est monde. Informez-vous dans le pays, on vous dira: «Parole de Lerouge

vaut écrit d'un autre.» Oui, c'était une malheureuse, et je lui avais

bien dit qu'elle ferait une mauvaise fin.

--Vous lui aviez dit cela?

--Plus de cent fois, oui, monsieur.

--Et pourquoi? Voyons, mon ami, rassurez-vous, votre honneur n'est point

en jeu ici, personne n'en doute. Quand l'aviez-vous avertie si sagement?

--Ah! il y a longtemps, monsieur, répondit le mari, plus de trente ans,

pour la première fois. Elle était ambitieuse jusque dans le sang, elle a

voulu se mêler des affaires des grands, c'est ce qui l'a perdue. Elle

disait qu'on gagne de l'or à garder des secrets; moi, je disais qu'on

gagne de la honte, et voilà tout. Prêter la main aux grands pour cacher

leurs vilenies en comptant que ça portera bonheur, c'est rembourrer son

matelas d'épines avec l'espoir de bien dormir. Mais elle n'en faisait

qu'à sa tête.

--Vous étiez son mari, pourtant, objecta Daburon, vous aviez le droit de

commander.

Le mari hocha la tête et poussa un gros soupir.

--Hélas! monsieur, c'était moi qui obéissais.

Procéder par brefs interrogatoires avec un témoin lorsqu'on n'a même pas

idée des renseignements qu'il apporte, c'est perdre du temps en

cherchant à en gagner. On croit l'approcher du fait important, on l'en

écarte. Mieux vaut lui lâcher la bride et se résigner à l'écouter,

quitte à le remettre sur la voie lorsqu'il s'en éloigne trop. C'est

encore le plus sûr et le plus court. C'est à ce parti que s'arrêta M.

Daburon, tout en maudissant l'absence de Gévrol, qui, d'un mot, aurait

abrégé de moitié cet interrogatoire, dont le juge ne soupçonnait pas

encore l'importance.

--De quelles affaires s'était donc mêlée votre femme? demanda le

magistrat. Allons, mon ami, contez-moi cela bien exactement. Ici, vous

le savez, on doit dire non seulement la vérité, mais encore toute la

vérité.

Lerouge avait posé son chapeau sur une chaise. Alternativement il se

détirait les doigts, les faisait craquer à les briser, ou se grattait la

tête de toutes ses forces. C'était sa manière d'aller à la rencontre des

idées.

--C'est pour vous dire, commença-t-il, qu'il y aura de cela trente-cinq

ans à la Saint-Jean. Je devins amoureux de Claudine. Dame! c'était une

jolie fille, propre, avenante, avec une voix plus douce que le miel.

C'était la plus belle du pays, droite comme un mât, souple comme

l'osier, fine et forte comme un canot de course. Ses yeux pétillaient

comme du vieux cidre; elle avait des cheveux noirs, les dents blanches,

et son haleine était plus fraîche que la brise du large. Le malheur est

qu'elle n'avait rien, tandis que nous étions à l'aise. Sa mère, une

veuve de trente-six maris, était, sauf votre respect, une pas

grand-chose et mon père était l'honnêteté vivante. Quand je parlai au

bonhomme d'épouser la Claudine, il jura son grand juron, et huit jours

après il m'embarquait pour Porto sur la goélette d'un voisin à nous,

histoire de changer d'air. Je revins au bout de six mois, plus maigre

qu'un tolet, mais plus amoureux qu'avant. Le souvenir de Claudine me

desséchait à petit feu. C'est que j'en étais fou à perdre le boire et le

manger, et sans vous commander m'est avis qu'elle m'aimait un brin, vu

que j'étais un solide gars et que plus d'une fille me reluquait. Pour

lors le père, voyant que rien n'y faisait, que je dépérissais sans dire

ouf et que je m'en allais tout doucettement rejoindre ma défunte mère au

cimetière, se décida à me laisser passer ma folie. Un soir, comme nous

revenions de la pêche et que je ne touchais pas au souper, il me dit:

«Épouse-la donc, ta carogne, et que ça finisse!» Je me rappelle bien

cela, parce que, en entendant le vieux traiter mon amoureuse de ce nom,

j'eus comme un éblouissement. J'aurais voulu le tuer. Ça ne porte pas

bonheur de se marier malgré ses parents.

Le brave marin s'égarait au milieu de ses souvenirs. Il ne causait plus,

il dissertait.

Le juge d'instruction essaya de le faire rentrer dans le bon chemin.

--Arrivons à l'affaire, dit-il.

--J'y suis, monsieur le juge, mais il fallait bien commencer par le

commencement. Je me mariai donc. Le soir, après la noce, les parents et

les invités partis, j'allais rejoindre ma femme quand j'aperçus mon père

tout seul dans un coin qui pleurait. Ça me serra le cœur et j'eus un

mauvais pressentiment. Il passa vite. C'est si beau, les six premiers

mois qu'on a une femme qu'on aime! On la voit comme à travers ces

brouillards qui changent en palais et en églises les rochers de la côte,

si bien que les novices s'y trompent.

Pendant deux ans, sauf quelques castilles de rien, tout alla bien.

Claudine me manœuvrait comme un youyou. Ah! elle était futée! elle

m'aurait pris, lié, porté au marché et vendu, que je n'y aurais vu que

du feu. Son grand défaut, c'était d'être coquette. Tout ce que je

gagnais, et mes affaires marchaient fort, elle se le mettait sur le dos.

C'étaient tous les dimanches parure nouvelle, robes, joyaux, bonnets,

des affiquets du diable que les marchands inventent pour la perdition

des femmes. Les voisins en jasaient, mais moi, je trouvais cela bien.

Pour le baptême du fils qu'elle m'avait donné, qui fut nommé Jacques, du

nom de mon père, j'avais, pour lui plaire, donné la volée à mes

économies de garçon, plus de trois cents pistoles que je destinais à

acheter un pré qui m'endiablait parce qu'il était enclavé dans des

parcelles nous appartenant.

L'affaire Lerouge · 第 30 / 37 题