La révélation qui venait de se produire avait beaucoup plus irrité que
surpris le comte de Commarin.
Faut-il le dire! depuis vingt ans il redoutait de voir éclater la
vérité. Il savait qu'il n'est pas de secret si soigneusement gardé qui
ne puisse s'échapper, et son secret, à lui, quatre personnes l'avaient
connu, trois le possédaient encore.
Il n'avait pas oublié qu'il avait commis cette imprudence énorme de le
confier au papier, comme s'il ne se fût plus souvenu qu'il est des
choses qu'on n'écrit pas.
Comment, lui, un diplomate prudent, un politique hérissé de précautions,
avait-il pu écrire! Comment, ayant écrit, avait-il laissé subsister
cette correspondance accusatrice? Comment n'avait-il pas anéanti, coûte
que coûte, ces preuves écrasantes qui, d'un instant à l'autre, pouvaient
se dresser contre lui? C'est ce qu'il serait malaisé d'expliquer sans
une passion folle, c'est-à-dire aveugle, sourde et imprévoyante jusqu'au
délire.
Le propre de la passion est de si bien croire à sa durée, qu'à peine
elle se trouve satisfaite de la perspective de l'éternité. Absorbée
complètement dans le présent, elle ne prend nul souci de l'avenir.
Quel homme d'ailleurs songe jamais à se mettre en garde contre la femme
dont il est épris? Toujours Samson amoureux livrera, sans défense, sa
chevelure aux ciseaux de Dalila.
Tant qu'il avait été l'amant de Valérie, le comte n'avait pas eu l'idée
de redemander ses lettres à cette complice adorée. Si elle lui fût
venue, cette idée, il l'eût repoussée comme outrageante pour le
caractère d'un ange.
Quels motifs pouvaient lui faire suspecter la discrétion de sa
maîtresse? Aucun. Il devait la supposer bien plus que lui intéressée à
faire disparaître jusqu'à la plus légère trace des événements passés.
N'était-ce pas elle, en définitive, qui avait recueilli les bénéfices de
l'acte odieux? Qui avait usurpé le nom et la fortune d'un autre?
N'était-ce pas son fils?
Lorsque, huit années plus tard, se croyant trahi, le comte rompit une
liaison qui avait fait son bonheur, il songea à rentrer en possession de
cette funeste correspondance.
Il ne sut quels moyens employer. Mille raisons l'empêchaient d'agir.
La principale est qu'à aucun prix il ne voulait se retrouver en présence
de cette femme jadis trop aimée. Il ne se sentait assez sûr ni de sa
colère ni de sa résolution pour affronter les larmes qu'elle ne
manquerait pas de répandre. Pourrait-il sans faiblir soutenir les
regards suppliants de ces beaux yeux qui si longtemps avaient eu tout
empire sur son âme?
Revoir cette maîtresse de sa jeunesse, c'était s'exposer à pardonner, et
il avait été trop cruellement blessé dans son orgueil et dans son
affection pour admettre l'idée de retour.
D'un autre côté, se confier à un tiers était absolument impraticable. Il
s'abstint donc de toute démarche, s'ajournant indéfiniment.
Je la verrai, se disait-il, mais quand je l'aurai si bien arrachée de
mon cœur qu'elle me sera devenue indifférente.
Je ne veux pas lui donner la joie de ma douleur.
Ainsi, les mois et les années se passèrent, et il en vint à se dire, à
se prouver qu'il était désormais trop tard.
En effet, il est des souvenirs qu'il est imprudent de réveiller. Il est
des circonstances où une défiance injuste devient la plus maladroite des
provocations.
Demander à qui est armé de rendre ses armes, n'est-ce pas le pousser à
s'en servir? Après si longtemps, venir réclamer ces lettres, c'était
presque déclarer la guerre. D'ailleurs, existaient-elles encore? Qui le
prouverait? Qui garantissait que Mme Gerdy ne les avait pas
anéanties, comprenant que leur existence était un péril et que leur
destruction seule assurait l'usurpation de son fils?
M. de Commarin ne s'aveugla pas, mais, se trouvant dans une impasse, il
pensa que la suprême sagesse était de s'en remettre au hasard, et il
laissa pour sa vieillesse cette porte ouverte à l'hôte qui vient
toujours: le malheur.
Et, cependant, depuis plus de vingt années, jamais un jour ne s'était
écoulé sans qu'il maudît l'inexcusable folie de sa passion.
Jamais il ne put prendre sur lui d'oublier qu'au-dessus de sa tête un
danger plus terrible que l'épée de Damoclès était suspendu par un fil
que le moindre accident pouvait rompre.
Aujourd'hui ce fil était brisé. Maintes fois, rêvant à la possibilité
d'une catastrophe, il s'était demandé comment parer un coup si fatal.
Souvent il s'était dit: que resterait-il à faire, si tout se découvrait?
Il avait conçu et rejeté bien des plans; il s'était bercé, à l'exemple
des hommes d'imagination, de bien des projets chimériques, et voilà que
la réalité le prenait comme au dépourvu.
Albert resta respectueusement debout, pendant que son père s'asseyait
dans son grand fauteuil armorié, précisément au-dessous d'un cadre
immense où l'arbre généalogique de l'illustre famille de Rhéteau de
Commarin étalait ses luxuriants rameaux.
Le vieux gentilhomme ne laissait rien voir des appréhensions cruelles
qui l'étreignaient. Il ne semblait ni irrité ni abattu. Seulement ses
yeux exprimaient une hauteur encore plus dédaigneuse qu'à l'ordinaire,
une assurance pleine de mépris à force d'être imperturbable.
--Maintenant, vicomte, commença-t-il d'une voix ferme, expliquez-vous.
Je ne vous dirai rien de la situation d'un père condamné à rougir devant
son fils, vous êtes fait pour la comprendre et la plaindre.
Épargnons-nous mutuellement et tâchez de rester calme. Parlez, comment
avez-vous eu connaissance de ma correspondance?
Albert, lui aussi, avait eu le temps de se recueillir et de se préparer
à la lutte présente, depuis quatre jours qu'il attendait cet entretien
avec une mortelle impatience.
Le trouble qui s'était emparé de lui aux premiers mots avait fait place
à une contenance digne et fière. Il s'exprimait purement et nettement,
sans s'égarer dans ces détails si fatigants lorsqu'il s'agit d'une chose
grave et qui reculent inutilement le but.
--Monsieur, répondit-il, dimanche matin un jeune homme s'est présenté
ici, affirmant qu'il était chargé pour moi d'une mission de la plus
haute importance, et qui devait rester secrète. Je l'ai reçu. C'est lui
qui m'a révélé que je ne suis, hélas! qu'un enfant naturel substitué par
votre affection à l'enfant légitime que vous avez eu de madame de
Commarin.
--Et vous n'avez pas fait jeter cet homme à la porte! s'exclama le
comte.
--Non, monsieur. J'allais répliquer fort vivement, sans doute, lorsque,
me présentant une liasse de lettres, il me pria de les lire avant de
rien répondre.
--Ah! s'écria M. de Commarin, il fallait les lancer au feu! vous aviez
du feu, j'imagine! Quoi! vous les avez tenues entre vos mains et elles
subsistent encore! Que n'étais-je là, moi!
--Monsieur!... fit Albert d'un ton de reproche.
Et se souvenant de la façon dont Noël s'était placé devant la cheminée,
et de l'air qu'il avait en s'y plaçant, il ajouta:
--Cette pensée me fût venue qu'elle eût été irréalisable. D'ailleurs,
j'avais au premier coup d'œil reconnu votre écriture. J'ai donc pris les
lettres et je les ai lues.
--Et alors?
--Alors, monsieur, j'ai rendu cette correspondance à ce jeune homme, et
je lui ai demandé un délai de huit jours. Non pour le consulter, il n'en
était pas besoin, mais parce que je jugeais un entretien avec vous
indispensable. Aujourd'hui donc, je viens vous adjurer de me dire si
cette substitution a en effet eu lieu.
--Certainement, répondit le comte avec violence; oui, certainement, par
malheur. Vous le savez bien, puisque vous avez lu que j'écrivais à
madame Gerdy, à votre mère.
Cette réponse, Albert la connaissait à l'avance, il l'attendait. Elle
l'accabla pourtant.
Il est de ces infortunes si grandes qu'il faut pour y croire les
apprendre pour ainsi dire plusieurs fois. Cette défaillance dura moins
qu'un éclair.
--Pardonnez-moi, monsieur, reprit-il, j'avais une conviction, mais non
pas une assurance formelle. Toutes les lettres que j'ai lues disent
nettement vos intentions, détaillent minutieusement votre plan, aucune
n'indique, ne prouve du moins l'exécution de votre projet.
Le comte regarda son fils d'un air de surprise profonde. Il avait encore
toutes ses lettres présentes à la mémoire, et il se rappelait que vingt
fois, écrivant à Valérie, il s'était réjoui du succès, la remerciant de
s'être soumise à ses volontés.
--Vous n'êtes donc pas allé jusqu'au bout, vicomte? dit-il; vous n'avez
donc pas tout lu?
--Tout, monsieur, et avec une attention que vous devez comprendre. Je
puis vous affirmer que la dernière lettre qui m'a été montrée annonce
simplement à madame Gerdy l'arrivée de Claudine Lerouge, de la nourrice
qui a été chargée d'accomplir l'échange. Je ne savais rien au-delà.
--Pas de preuves matérielles! murmura le comte. On peut concevoir un
dessein, le caresser longtemps, puis au dernier moment l'abandonner;
cela se voit souvent.
Il se reprochait d'avoir été si prompt à répondre. Albert avait des
soupçons sérieux, il venait de les changer en certitude. Quelle
maladresse!
Il n'y a pas de doute possible, se disait-il, Valérie a détruit les
lettres les plus concluantes, celles qui lui ont paru les plus
dangereuses, celles que j'écrivais après. Mais pourquoi avoir conservé
les autres, déjà si compromettantes, et, les ayant gardées, comment
a-t-elle pu s'en dessaisir?
Albert restait toujours debout, immobile, attendant un mot du comte.
Quel serait-il? Son sort, sans doute, se décidait en ce moment dans
l'esprit du vieillard.
--Peut-être est-elle morte! dit à haute voix M. de Commarin.
Et à cette pensée que Valérie était morte, sans qu'il l'eût revue, il
tressaillit douloureusement. Son cœur, après une séparation volontaire
de plus de vingt ans, se serra, tant ce premier amour de son adolescence
avait jeté en lui de profondes racines. Il l'avait maudite, en ce moment
il pardonnait. Elle l'avait trompé, c'est vrai, mais ne lui devait-il
pas les seules années de bonheur? N'avait-elle pas été toute la poésie
de sa jeunesse? Avait-il eu, depuis elle, une heure seulement de joie,
d'ivresse ou d'oubli? Dans la disposition d'esprit où il se trouvait,
son cœur ne retenait que les bons souvenirs, comme un vase qui, une
première fois empli de précieux aromates, en garde le parfum jusqu'à sa
destruction.
--Pauvre femme! murmura-t-il encore.
Il soupira profondément. Trois ou quatre fois ses paupières clignotèrent
comme si une larme eût été près de lui venir. Albert le regardait avec
une curiosité inquiète. C'était la première fois, depuis que le vicomte
était homme, qu'il surprenait sur le visage de son père d'autres
émotions que celles de l'ambition ou de l'orgueil vaincus ou
triomphants.
Mais M. de Commarin n'était pas d'une trempe à se laisser longtemps
aller à l'attendrissement.
--Vous ne m'avez pas dit, vicomte, demanda-t-il, qui vous avait envoyé
ce messager de malheur?
--Il venait en son nom, monsieur, ne voulant, il me l'a dit, mêler
personne à cette triste affaire. Ce jeune homme n'était autre que celui
dont j'ai pris la place, votre fils légitime, monsieur Noël Gerdy
lui-même.
--Oui! fit le comte à demi-voix, Noël, c'est bien son nom, je me
souviens; et avec une hésitation évidente il ajouta: Vous a-t-il parlé
de sa mère, de votre mère?
--À peine, monsieur. Il m'a seulement déclaré qu'il venait à son insu,
que le hasard seul lui avait livré le secret qu'il venait me révéler.
M. de Commarin ne répliqua pas. Il ne lui restait plus rien à apprendre.
Il réfléchissait. Le moment définitif était venu, et il ne voyait qu'un
seul moyen de le retarder.
--Voyons, vicomte, dit-il enfin d'un ton affectueux qui stupéfia Albert,
ne restez pas ainsi debout, asseyez-vous là, près de moi, et causons.
Unissons nos efforts pour éviter, s'il se peut, un grand malheur.
Parlez-moi en toute confiance, comme un fils à son père. Avez-vous songé
à ce que vous avez à faire? Avez-vous pris quelque détermination?
--Il me semble, monsieur, qu'il n'y a pas d'hésitation possible.
--Comment l'entendez-vous?
--Mon devoir, mon père, est, ce me semble, tout tracé. Devant votre fils
légitime, je dois me retirer sans plainte, sinon sans regrets. Qu'il
vienne, je suis prêt à lui rendre tout ce que, sans m'en douter, je lui
ai pris trop longtemps: l'affection d'un père, sa fortune et son nom.
Le vieux gentilhomme, à cette réponse si digne, ne sut pas garder le
calme qu'en commençant il avait recommandé à son fils. Son visage devint
pourpre et il ébranla la table du plus furieux coup de poing qu'il eût
donné en sa vie. Lui toujours si mesuré, si convenable en toutes
occasions, il s'emporta en jurons que n'eût pas désavoués un vieux
sous-officier de cavalerie.
--Et moi, monsieur, je vous déclare que ce que vous rêvez là n'arrivera
jamais. Non, cela ne sera pas, je vous le jure. Ce qui est fait est bien
fait. Quoi qu'il advienne, entendez-vous, monsieur, les choses resteront
ce qu'elles sont, parce que telle est ma volonté. Vicomte de Commarin
vous êtes, vicomte de Commarin vous resterez, et malgré vous, s'il le
faut. Vous le serez jusqu'à la mort, ou du moins jusqu'à la mienne; car
jamais, moi vivant, votre projet insensé ne s'accomplira.
--Cependant, monsieur..., commença timidement Albert.
--Je vous trouve bien osé, monsieur, de m'interrompre quand je parle!
s'exclama le comte. Ne sais-je pas d'avance toutes vos objections? Vous
m'allez dire, n'est-ce pas, que c'est une injustice révoltante, une
odieuse spoliation? J'en conviens, et plus que vous j'en gémis.
Pensez-vous donc que d'aujourd'hui seulement je me repens de l'égarement
fatal de ma jeunesse? Il y a vingt ans, monsieur, que je regrette mon
fils légitime; vingt ans que je me maudis de l'iniquité dont il est
victime. Et cependant j'ai su me taire et cacher les chagrins et les
remords qui hérissent d'épines mon oreiller. En un moment votre stupide
résignation rendrait mes longues souffrances inutiles! Non. Je ne le
permettrai pas.
Le comte lut une réplique sur les lèvres de son fils, il l'arrêta d'un
regard foudroyant.
--Croyez-vous donc, poursuivit-il, que je n'ai pas pleuré au souvenir de
mon fils légitime usant sa vie à lutter contre la médiocrité?
Pensez-vous qu'il ne m'est pas venu d'ardents désirs de réparation? Il y
a eu des jours, monsieur, où j'aurais donné la moitié de ma fortune
seulement pour embrasser cet enfant d'une femme que j'ai su trop tard
apprécier. La crainte de faire planer sur votre naissance l'ombre d'un
soupçon m'a retenu. Je me suis sacrifié à ce grand nom de Commarin que
je porte. Je l'ai reçu sans tache de mes pères, tel vous le léguerez à
vos fils. Votre premier mouvement a été bon, généreux, chevaleresque,
mais il faut l'oublier. Songez-vous au scandale, si jamais notre secret
était livré au public? Ne devinez-vous pas la joie de nos ennemis, de
cette tourbe de parvenus qui nous environne? Je frémis en songeant à
l'odieux et au ridicule qui jailliraient sur notre nom. Trop de familles
déjà ont des taches de boue sur leur blason, je n'en veux pas au mien.
M. de Commarin s'interrompit quelques minutes sans qu'Albert osât
prendre la parole, tant, depuis son enfance, il était habitué à
respecter les moindres volontés du terrible gentilhomme.
--Nous chercherions vainement, reprit le comte: il n'est pas de
transaction possible. Puis-je, demain, vous renier et présenter Noël
pour mon fils? dire: «Excusez, celui-ci n'est pas le vicomte, c'est cet
autre?» Ne faut-il pas que les tribunaux interviennent? Qu'importe que
ce soit tel ou tel qui se nomme ou Benoît, ou Durand, ou Bernard! Mais
quand on s'est appelé Commarin un seul jour, c'est ensuite pour la vie.
La morale n'est pas la même pour tous, parce que tous n'ont pas le même
devoir. Dans notre situation, les erreurs sont irréparables. Armez-vous
donc de courage, et montrez-vous digne de ce nom que vous portez.
L'orage vient, tenons tête à l'orage.
L'impassibilité d'Albert ne contribuait pas peu à augmenter l'irritation
de M. de Commarin. Fortifié dans une résolution immuable, le vicomte
écoutait comme on remplit un devoir, et sa physionomie ne reflétait
aucune émotion. Le comte comprenait qu'il ne l'ébranlait pas.
--Qu'avez-vous à répondre? lui dit-il.
--Qu'il me semble, monsieur, que vous ne soupçonnez même pas tous les
périls que j'entrevois. Il est malaisé de maîtriser les révoltes de sa
conscience...
--Vraiment! interrompit railleusement le comte, votre conscience se
révolte! Elle choisit mal, son moment. Vos scrupules viennent trop tard.
Tant que vous n'avez vu dans ma succession qu'un titre illustre et une
douzaine de millions, elle vous a souri. Aujourd'hui elle vous apparaît
grevée d'une lourde faute, d'un crime, si vous voulez, et vous demandez
à ne l'accepter que sous bénéfice d'inventaire. Renoncez à cette folie.
Les enfants, monsieur, sont responsables des pères, et ils le seront
tant que vous honorerez le nom d'un grand homme. Bon gré mal gré vous
serez mon complice, bon gré mal gré vous porterez le fardeau de la
situation telle que je l'ai faite. Et quoi que vous puissiez souffrir,
croyez que cela n'approchera jamais de ce que j'endure, moi, depuis des
années.
--Eh! monsieur! s'écria Albert, est-ce donc moi, le spoliateur, qui ai à
me plaindre? n'est-ce pas au contraire le dépossédé? Ce n'est pas moi
qu'il s'agit de convaincre, mais bien monsieur Noël Gerdy.
--Noël? demanda le comte.
--Votre fils légitime, oui, monsieur. Vous me traitez en ce moment comme
si l'issue de cette malheureuse affaire dépendait uniquement de ma
volonté. Vous imaginez-vous donc que monsieur Gerdy sera de si facile
composition et se taira? Et s'il élève la voix, espérez-vous le toucher
beaucoup avec les considérations que vous m'exposez?
--Je ne le redoute pas.
--Et vous avez tort, monsieur, permettez-moi de vous le dire. Accordez à
ce jeune homme, j'y consens, une âme assez haute pour ne désirer ni
votre rang ni votre fortune; mais songez à tout ce qu'il doit s'être
amassé de fiel dans son cœur. Il ne peut pas ne pas avoir un cruel
ressentiment de l'horrible injustice dont il a été victime. Il doit
souhaiter passionnément une vengeance, c'est-à-dire la réparation.
--Il n'y a pas de preuves.
--Il a vos lettres, monsieur.
--Elles ne sont pas décisives, vous me l'avez dit.
--C'est vrai, monsieur, et, cependant, elles m'ont convaincu, moi qui
avais intérêt à ne pas l'être. Puis, s'il lui faut des témoins, il en
trouvera.
--Et qui donc, vicomte? Vous, sans doute?
--Vous-même, monsieur. Le jour où il le voudra, vous nous trahirez.
Qu'il vous fasse appeler devant les tribunaux, et que là, sous la foi du
serment, on vous adjure, on vous somme de dire la vérité, que
répondrez-vous?
Le front de M. de Commarin se rembrunit encore à cette supposition si
naturelle. Il délibérait ainsi avec l'honneur si puissant en lui.
--Je sauverais le nom de mes ancêtres, dit-il enfin.
Albert secoua la tête d'un air de doute.
--Au prix d'un faux serment, mon père, dit-il, c'est ce que je ne
croirai jamais. Supposons-le pourtant. Alors il s'adressera à madame
Gerdy.
--Oh! je puis répondre d'elle! s'écria le comte. Son intérêt la fait
notre alliée. Au besoin je la verrai. Oui, ajouta-t-il avec effort,
j'irai chez elle, je lui parlerai, et je vous garantis qu'elle ne nous
trahira pas.
--Et Claudine, continua le jeune homme, se taira-t-elle aussi?
--Pour de l'argent, oui, et je lui donnerai ce qu'elle voudra.
--Et vous vous fiez, mon père, à un silence payé, comme si on pouvait
être sûr d'une conscience achetée. Qui s'est vendu à vous peut se vendre
à un autre. Une certaine somme lui fermera la bouche, une plus forte la
lui fera ouvrir.
--Je saurai l'effrayer.
--Vous oubliez, mon père, que Claudine Lerouge a été la nourrice de
monsieur Gerdy, qu'elle s'intéresse à son bonheur, qu'elle l'aime.
Savez-vous s'il ne s'est pas assuré son concours? Elle demeure à
Bougival, j'y suis allé, je me le rappelle, avec vous. Sans doute, il la
voyait souvent; c'est peut-être elle qui l'a mis sur la trace de votre
correspondance. Il m'a parlé d'elle en homme bien certain de son
témoignage. Il m'a presque proposé d'aller me renseigner près d'elle.
--Hélas! s'écria le comte, que n'est-ce Claudine qui est morte, à la
place de mon fidèle Germain!
--Vous le voyez, monsieur, conclut Albert, Claudine Lerouge seule
rendrait vains tous vos projets.
--Eh bien! non! s'écria M. de Commarin, je trouverai un expédient!...
L'entêté gentilhomme ne voulait pas se rendre à l'évidence dont les
clartés l'aveuglaient. Depuis une heure il divaguait absolument et
divaguait de bonne foi. L'orgueil de son sang paralysait en lui un bon
sens pratique très exercé et obscurcissait une lucidité remarquable.
S'avouer vaincu par une nécessité de la vie l'humiliait et lui
paraissait honteux, indigne de lui. Il ne se souvenait pas d'avoir en sa
longue carrière rencontré de résistance invincible ni d'obstacle absolu.
Il était un peu comme ces hercules qui, n'ayant pas expérimenté la
limite de leurs forces, se persuadent qu'ils soulèveraient des
montagnes, si la fantaisie leur en venait.
Il avait aussi le malheur de tous les hommes d'imagination qui
s'éprennent de leurs chimères, qui prétendent toujours les faire
triompher, comme s'il suffisait de vouloir fortement pour changer les
rêveries en réalités.
C'est Albert, cette fois, qui rompit un silence dont la durée menaçait
de se prolonger.
--Je crois m'être aperçu, monsieur, dit-il, que vous redoutez surtout la
publicité de cette lamentable histoire. Le scandale possible vous
désespère. Eh bien, c'est surtout si nous nous obstinons à lutter que le
tapage sera effroyable! Que demain une instance s'entame, notre procès
sera dans quatre jours le sujet de conversation de l'Europe. Les
journaux s'empareront des faits, et Dieu sait de quels commentaires ils
les accompagneront! L'hypothèse d'une lutte admise, notre nom, quoi
qu'il arrive, traînera dans tous les papiers de l'univers. Si encore
nous étions sûrs de gagner! Mais nous devons perdre, mon père, nous
perdrons. Alors, représentez-vous l'éclat! Songez à la flétrissure
imprimée par l'opinion publique!...
--Je songe, dit le comte, que pour parler ainsi il faut que vous n'ayez
ni respect ni affection pour moi.
--C'est qu'il est de mon devoir, monsieur, de vous montrer tous les
malheurs que je redoute pendant qu'il est encore temps de les éviter.
Monsieur Noël Gerdy est votre fils légitime, reconnaissez-le, accueillez
ses justes prétentions. Qu'il vienne... Nous pouvons, à bas bruit, faire
rectifier les états civils. Il sera facile de mettre l'erreur sur le
compte d'une nourrice, de Claudine Lerouge, par exemple. Toutes les
parties étant d'accord, il n'y aura pas la moindre objection. Alors, qui
empêche le nouveau vicomte de Commarin de quitter Paris, de se faire
perdre de vue? Il peut voyager en Europe pendant quatre ou cinq ans; au
bout de ce temps tout sera oublié et personne ne se souviendra plus de
moi.