IX

La révélation qui venait de se produire avait beaucoup plus irrité que

surpris le comte de Commarin.

Faut-il le dire! depuis vingt ans il redoutait de voir éclater la

vérité. Il savait qu'il n'est pas de secret si soigneusement gardé qui

ne puisse s'échapper, et son secret, à lui, quatre personnes l'avaient

connu, trois le possédaient encore.

Il n'avait pas oublié qu'il avait commis cette imprudence énorme de le

confier au papier, comme s'il ne se fût plus souvenu qu'il est des

choses qu'on n'écrit pas.

Comment, lui, un diplomate prudent, un politique hérissé de précautions,

avait-il pu écrire! Comment, ayant écrit, avait-il laissé subsister

cette correspondance accusatrice? Comment n'avait-il pas anéanti, coûte

que coûte, ces preuves écrasantes qui, d'un instant à l'autre, pouvaient

se dresser contre lui? C'est ce qu'il serait malaisé d'expliquer sans

une passion folle, c'est-à-dire aveugle, sourde et imprévoyante jusqu'au

délire.

Le propre de la passion est de si bien croire à sa durée, qu'à peine

elle se trouve satisfaite de la perspective de l'éternité. Absorbée

complètement dans le présent, elle ne prend nul souci de l'avenir.

Quel homme d'ailleurs songe jamais à se mettre en garde contre la femme

dont il est épris? Toujours Samson amoureux livrera, sans défense, sa

chevelure aux ciseaux de Dalila.

Tant qu'il avait été l'amant de Valérie, le comte n'avait pas eu l'idée

de redemander ses lettres à cette complice adorée. Si elle lui fût

venue, cette idée, il l'eût repoussée comme outrageante pour le

caractère d'un ange.

Quels motifs pouvaient lui faire suspecter la discrétion de sa

maîtresse? Aucun. Il devait la supposer bien plus que lui intéressée à

faire disparaître jusqu'à la plus légère trace des événements passés.

N'était-ce pas elle, en définitive, qui avait recueilli les bénéfices de

l'acte odieux? Qui avait usurpé le nom et la fortune d'un autre?

N'était-ce pas son fils?

Lorsque, huit années plus tard, se croyant trahi, le comte rompit une

liaison qui avait fait son bonheur, il songea à rentrer en possession de

cette funeste correspondance.

Il ne sut quels moyens employer. Mille raisons l'empêchaient d'agir.

La principale est qu'à aucun prix il ne voulait se retrouver en présence

de cette femme jadis trop aimée. Il ne se sentait assez sûr ni de sa

colère ni de sa résolution pour affronter les larmes qu'elle ne

manquerait pas de répandre. Pourrait-il sans faiblir soutenir les

regards suppliants de ces beaux yeux qui si longtemps avaient eu tout

empire sur son âme?

Revoir cette maîtresse de sa jeunesse, c'était s'exposer à pardonner, et

il avait été trop cruellement blessé dans son orgueil et dans son

affection pour admettre l'idée de retour.

D'un autre côté, se confier à un tiers était absolument impraticable. Il

s'abstint donc de toute démarche, s'ajournant indéfiniment.

Je la verrai, se disait-il, mais quand je l'aurai si bien arrachée de

mon cœur qu'elle me sera devenue indifférente.

Je ne veux pas lui donner la joie de ma douleur.

Ainsi, les mois et les années se passèrent, et il en vint à se dire, à

se prouver qu'il était désormais trop tard.

En effet, il est des souvenirs qu'il est imprudent de réveiller. Il est

des circonstances où une défiance injuste devient la plus maladroite des

provocations.

Demander à qui est armé de rendre ses armes, n'est-ce pas le pousser à

s'en servir? Après si longtemps, venir réclamer ces lettres, c'était

presque déclarer la guerre. D'ailleurs, existaient-elles encore? Qui le

prouverait? Qui garantissait que Mme Gerdy ne les avait pas

anéanties, comprenant que leur existence était un péril et que leur

destruction seule assurait l'usurpation de son fils?

M. de Commarin ne s'aveugla pas, mais, se trouvant dans une impasse, il

pensa que la suprême sagesse était de s'en remettre au hasard, et il

laissa pour sa vieillesse cette porte ouverte à l'hôte qui vient

toujours: le malheur.

Et, cependant, depuis plus de vingt années, jamais un jour ne s'était

écoulé sans qu'il maudît l'inexcusable folie de sa passion.

Jamais il ne put prendre sur lui d'oublier qu'au-dessus de sa tête un

danger plus terrible que l'épée de Damoclès était suspendu par un fil

que le moindre accident pouvait rompre.

Aujourd'hui ce fil était brisé. Maintes fois, rêvant à la possibilité

d'une catastrophe, il s'était demandé comment parer un coup si fatal.

Souvent il s'était dit: que resterait-il à faire, si tout se découvrait?

Il avait conçu et rejeté bien des plans; il s'était bercé, à l'exemple

des hommes d'imagination, de bien des projets chimériques, et voilà que

la réalité le prenait comme au dépourvu.

Albert resta respectueusement debout, pendant que son père s'asseyait

dans son grand fauteuil armorié, précisément au-dessous d'un cadre

immense où l'arbre généalogique de l'illustre famille de Rhéteau de

Commarin étalait ses luxuriants rameaux.

Le vieux gentilhomme ne laissait rien voir des appréhensions cruelles

qui l'étreignaient. Il ne semblait ni irrité ni abattu. Seulement ses

yeux exprimaient une hauteur encore plus dédaigneuse qu'à l'ordinaire,

une assurance pleine de mépris à force d'être imperturbable.

--Maintenant, vicomte, commença-t-il d'une voix ferme, expliquez-vous.

Je ne vous dirai rien de la situation d'un père condamné à rougir devant

son fils, vous êtes fait pour la comprendre et la plaindre.

Épargnons-nous mutuellement et tâchez de rester calme. Parlez, comment

avez-vous eu connaissance de ma correspondance?

Albert, lui aussi, avait eu le temps de se recueillir et de se préparer

à la lutte présente, depuis quatre jours qu'il attendait cet entretien

avec une mortelle impatience.

Le trouble qui s'était emparé de lui aux premiers mots avait fait place

à une contenance digne et fière. Il s'exprimait purement et nettement,

sans s'égarer dans ces détails si fatigants lorsqu'il s'agit d'une chose

grave et qui reculent inutilement le but.

--Monsieur, répondit-il, dimanche matin un jeune homme s'est présenté

ici, affirmant qu'il était chargé pour moi d'une mission de la plus

haute importance, et qui devait rester secrète. Je l'ai reçu. C'est lui

qui m'a révélé que je ne suis, hélas! qu'un enfant naturel substitué par

votre affection à l'enfant légitime que vous avez eu de madame de

Commarin.

--Et vous n'avez pas fait jeter cet homme à la porte! s'exclama le

comte.

--Non, monsieur. J'allais répliquer fort vivement, sans doute, lorsque,

me présentant une liasse de lettres, il me pria de les lire avant de

rien répondre.

--Ah! s'écria M. de Commarin, il fallait les lancer au feu! vous aviez

du feu, j'imagine! Quoi! vous les avez tenues entre vos mains et elles

subsistent encore! Que n'étais-je là, moi!

--Monsieur!... fit Albert d'un ton de reproche.

Et se souvenant de la façon dont Noël s'était placé devant la cheminée,

et de l'air qu'il avait en s'y plaçant, il ajouta:

--Cette pensée me fût venue qu'elle eût été irréalisable. D'ailleurs,

j'avais au premier coup d'œil reconnu votre écriture. J'ai donc pris les

lettres et je les ai lues.

--Et alors?

--Alors, monsieur, j'ai rendu cette correspondance à ce jeune homme, et

je lui ai demandé un délai de huit jours. Non pour le consulter, il n'en

était pas besoin, mais parce que je jugeais un entretien avec vous

indispensable. Aujourd'hui donc, je viens vous adjurer de me dire si

cette substitution a en effet eu lieu.

--Certainement, répondit le comte avec violence; oui, certainement, par

malheur. Vous le savez bien, puisque vous avez lu que j'écrivais à

madame Gerdy, à votre mère.

Cette réponse, Albert la connaissait à l'avance, il l'attendait. Elle

l'accabla pourtant.

Il est de ces infortunes si grandes qu'il faut pour y croire les

apprendre pour ainsi dire plusieurs fois. Cette défaillance dura moins

qu'un éclair.

--Pardonnez-moi, monsieur, reprit-il, j'avais une conviction, mais non

pas une assurance formelle. Toutes les lettres que j'ai lues disent

nettement vos intentions, détaillent minutieusement votre plan, aucune

n'indique, ne prouve du moins l'exécution de votre projet.

Le comte regarda son fils d'un air de surprise profonde. Il avait encore

toutes ses lettres présentes à la mémoire, et il se rappelait que vingt

fois, écrivant à Valérie, il s'était réjoui du succès, la remerciant de

s'être soumise à ses volontés.

--Vous n'êtes donc pas allé jusqu'au bout, vicomte? dit-il; vous n'avez

donc pas tout lu?

--Tout, monsieur, et avec une attention que vous devez comprendre. Je

puis vous affirmer que la dernière lettre qui m'a été montrée annonce

simplement à madame Gerdy l'arrivée de Claudine Lerouge, de la nourrice

qui a été chargée d'accomplir l'échange. Je ne savais rien au-delà.

--Pas de preuves matérielles! murmura le comte. On peut concevoir un

dessein, le caresser longtemps, puis au dernier moment l'abandonner;

cela se voit souvent.

Il se reprochait d'avoir été si prompt à répondre. Albert avait des

soupçons sérieux, il venait de les changer en certitude. Quelle

maladresse!

Il n'y a pas de doute possible, se disait-il, Valérie a détruit les

lettres les plus concluantes, celles qui lui ont paru les plus

dangereuses, celles que j'écrivais après. Mais pourquoi avoir conservé

les autres, déjà si compromettantes, et, les ayant gardées, comment

a-t-elle pu s'en dessaisir?

Albert restait toujours debout, immobile, attendant un mot du comte.

Quel serait-il? Son sort, sans doute, se décidait en ce moment dans

l'esprit du vieillard.

--Peut-être est-elle morte! dit à haute voix M. de Commarin.

Et à cette pensée que Valérie était morte, sans qu'il l'eût revue, il

tressaillit douloureusement. Son cœur, après une séparation volontaire

de plus de vingt ans, se serra, tant ce premier amour de son adolescence

avait jeté en lui de profondes racines. Il l'avait maudite, en ce moment

il pardonnait. Elle l'avait trompé, c'est vrai, mais ne lui devait-il

pas les seules années de bonheur? N'avait-elle pas été toute la poésie

de sa jeunesse? Avait-il eu, depuis elle, une heure seulement de joie,

d'ivresse ou d'oubli? Dans la disposition d'esprit où il se trouvait,

son cœur ne retenait que les bons souvenirs, comme un vase qui, une

première fois empli de précieux aromates, en garde le parfum jusqu'à sa

destruction.

--Pauvre femme! murmura-t-il encore.

Il soupira profondément. Trois ou quatre fois ses paupières clignotèrent

comme si une larme eût été près de lui venir. Albert le regardait avec

une curiosité inquiète. C'était la première fois, depuis que le vicomte

était homme, qu'il surprenait sur le visage de son père d'autres

émotions que celles de l'ambition ou de l'orgueil vaincus ou

triomphants.

Mais M. de Commarin n'était pas d'une trempe à se laisser longtemps

aller à l'attendrissement.

--Vous ne m'avez pas dit, vicomte, demanda-t-il, qui vous avait envoyé

ce messager de malheur?

--Il venait en son nom, monsieur, ne voulant, il me l'a dit, mêler

personne à cette triste affaire. Ce jeune homme n'était autre que celui

dont j'ai pris la place, votre fils légitime, monsieur Noël Gerdy

lui-même.

--Oui! fit le comte à demi-voix, Noël, c'est bien son nom, je me

souviens; et avec une hésitation évidente il ajouta: Vous a-t-il parlé

de sa mère, de votre mère?

--À peine, monsieur. Il m'a seulement déclaré qu'il venait à son insu,

que le hasard seul lui avait livré le secret qu'il venait me révéler.

M. de Commarin ne répliqua pas. Il ne lui restait plus rien à apprendre.

Il réfléchissait. Le moment définitif était venu, et il ne voyait qu'un

seul moyen de le retarder.

--Voyons, vicomte, dit-il enfin d'un ton affectueux qui stupéfia Albert,

ne restez pas ainsi debout, asseyez-vous là, près de moi, et causons.

Unissons nos efforts pour éviter, s'il se peut, un grand malheur.

Parlez-moi en toute confiance, comme un fils à son père. Avez-vous songé

à ce que vous avez à faire? Avez-vous pris quelque détermination?

--Il me semble, monsieur, qu'il n'y a pas d'hésitation possible.

--Comment l'entendez-vous?

--Mon devoir, mon père, est, ce me semble, tout tracé. Devant votre fils

légitime, je dois me retirer sans plainte, sinon sans regrets. Qu'il

vienne, je suis prêt à lui rendre tout ce que, sans m'en douter, je lui

ai pris trop longtemps: l'affection d'un père, sa fortune et son nom.

Le vieux gentilhomme, à cette réponse si digne, ne sut pas garder le

calme qu'en commençant il avait recommandé à son fils. Son visage devint

pourpre et il ébranla la table du plus furieux coup de poing qu'il eût

donné en sa vie. Lui toujours si mesuré, si convenable en toutes

occasions, il s'emporta en jurons que n'eût pas désavoués un vieux

sous-officier de cavalerie.

--Et moi, monsieur, je vous déclare que ce que vous rêvez là n'arrivera

jamais. Non, cela ne sera pas, je vous le jure. Ce qui est fait est bien

fait. Quoi qu'il advienne, entendez-vous, monsieur, les choses resteront

ce qu'elles sont, parce que telle est ma volonté. Vicomte de Commarin

vous êtes, vicomte de Commarin vous resterez, et malgré vous, s'il le

faut. Vous le serez jusqu'à la mort, ou du moins jusqu'à la mienne; car

jamais, moi vivant, votre projet insensé ne s'accomplira.

--Cependant, monsieur..., commença timidement Albert.

--Je vous trouve bien osé, monsieur, de m'interrompre quand je parle!

s'exclama le comte. Ne sais-je pas d'avance toutes vos objections? Vous

m'allez dire, n'est-ce pas, que c'est une injustice révoltante, une

odieuse spoliation? J'en conviens, et plus que vous j'en gémis.

Pensez-vous donc que d'aujourd'hui seulement je me repens de l'égarement

fatal de ma jeunesse? Il y a vingt ans, monsieur, que je regrette mon

fils légitime; vingt ans que je me maudis de l'iniquité dont il est

victime. Et cependant j'ai su me taire et cacher les chagrins et les

remords qui hérissent d'épines mon oreiller. En un moment votre stupide

résignation rendrait mes longues souffrances inutiles! Non. Je ne le

permettrai pas.

Le comte lut une réplique sur les lèvres de son fils, il l'arrêta d'un

regard foudroyant.

--Croyez-vous donc, poursuivit-il, que je n'ai pas pleuré au souvenir de

mon fils légitime usant sa vie à lutter contre la médiocrité?

Pensez-vous qu'il ne m'est pas venu d'ardents désirs de réparation? Il y

a eu des jours, monsieur, où j'aurais donné la moitié de ma fortune

seulement pour embrasser cet enfant d'une femme que j'ai su trop tard

apprécier. La crainte de faire planer sur votre naissance l'ombre d'un

soupçon m'a retenu. Je me suis sacrifié à ce grand nom de Commarin que

je porte. Je l'ai reçu sans tache de mes pères, tel vous le léguerez à

vos fils. Votre premier mouvement a été bon, généreux, chevaleresque,

mais il faut l'oublier. Songez-vous au scandale, si jamais notre secret

était livré au public? Ne devinez-vous pas la joie de nos ennemis, de

cette tourbe de parvenus qui nous environne? Je frémis en songeant à

l'odieux et au ridicule qui jailliraient sur notre nom. Trop de familles

déjà ont des taches de boue sur leur blason, je n'en veux pas au mien.

M. de Commarin s'interrompit quelques minutes sans qu'Albert osât

prendre la parole, tant, depuis son enfance, il était habitué à

respecter les moindres volontés du terrible gentilhomme.

--Nous chercherions vainement, reprit le comte: il n'est pas de

transaction possible. Puis-je, demain, vous renier et présenter Noël

pour mon fils? dire: «Excusez, celui-ci n'est pas le vicomte, c'est cet

autre?» Ne faut-il pas que les tribunaux interviennent? Qu'importe que

ce soit tel ou tel qui se nomme ou Benoît, ou Durand, ou Bernard! Mais

quand on s'est appelé Commarin un seul jour, c'est ensuite pour la vie.

La morale n'est pas la même pour tous, parce que tous n'ont pas le même

devoir. Dans notre situation, les erreurs sont irréparables. Armez-vous

donc de courage, et montrez-vous digne de ce nom que vous portez.

L'orage vient, tenons tête à l'orage.

L'impassibilité d'Albert ne contribuait pas peu à augmenter l'irritation

de M. de Commarin. Fortifié dans une résolution immuable, le vicomte

écoutait comme on remplit un devoir, et sa physionomie ne reflétait

aucune émotion. Le comte comprenait qu'il ne l'ébranlait pas.

--Qu'avez-vous à répondre? lui dit-il.

--Qu'il me semble, monsieur, que vous ne soupçonnez même pas tous les

périls que j'entrevois. Il est malaisé de maîtriser les révoltes de sa

conscience...

--Vraiment! interrompit railleusement le comte, votre conscience se

révolte! Elle choisit mal, son moment. Vos scrupules viennent trop tard.

Tant que vous n'avez vu dans ma succession qu'un titre illustre et une

douzaine de millions, elle vous a souri. Aujourd'hui elle vous apparaît

grevée d'une lourde faute, d'un crime, si vous voulez, et vous demandez

à ne l'accepter que sous bénéfice d'inventaire. Renoncez à cette folie.

Les enfants, monsieur, sont responsables des pères, et ils le seront

tant que vous honorerez le nom d'un grand homme. Bon gré mal gré vous

serez mon complice, bon gré mal gré vous porterez le fardeau de la

situation telle que je l'ai faite. Et quoi que vous puissiez souffrir,

croyez que cela n'approchera jamais de ce que j'endure, moi, depuis des

années.

--Eh! monsieur! s'écria Albert, est-ce donc moi, le spoliateur, qui ai à

me plaindre? n'est-ce pas au contraire le dépossédé? Ce n'est pas moi

qu'il s'agit de convaincre, mais bien monsieur Noël Gerdy.

--Noël? demanda le comte.

--Votre fils légitime, oui, monsieur. Vous me traitez en ce moment comme

si l'issue de cette malheureuse affaire dépendait uniquement de ma

volonté. Vous imaginez-vous donc que monsieur Gerdy sera de si facile

composition et se taira? Et s'il élève la voix, espérez-vous le toucher

beaucoup avec les considérations que vous m'exposez?

--Je ne le redoute pas.

--Et vous avez tort, monsieur, permettez-moi de vous le dire. Accordez à

ce jeune homme, j'y consens, une âme assez haute pour ne désirer ni

votre rang ni votre fortune; mais songez à tout ce qu'il doit s'être

amassé de fiel dans son cœur. Il ne peut pas ne pas avoir un cruel

ressentiment de l'horrible injustice dont il a été victime. Il doit

souhaiter passionnément une vengeance, c'est-à-dire la réparation.

--Il n'y a pas de preuves.

--Il a vos lettres, monsieur.

--Elles ne sont pas décisives, vous me l'avez dit.

--C'est vrai, monsieur, et, cependant, elles m'ont convaincu, moi qui

avais intérêt à ne pas l'être. Puis, s'il lui faut des témoins, il en

trouvera.

--Et qui donc, vicomte? Vous, sans doute?

--Vous-même, monsieur. Le jour où il le voudra, vous nous trahirez.

Qu'il vous fasse appeler devant les tribunaux, et que là, sous la foi du

serment, on vous adjure, on vous somme de dire la vérité, que

répondrez-vous?

Le front de M. de Commarin se rembrunit encore à cette supposition si

naturelle. Il délibérait ainsi avec l'honneur si puissant en lui.

--Je sauverais le nom de mes ancêtres, dit-il enfin.

Albert secoua la tête d'un air de doute.

--Au prix d'un faux serment, mon père, dit-il, c'est ce que je ne

croirai jamais. Supposons-le pourtant. Alors il s'adressera à madame

Gerdy.

--Oh! je puis répondre d'elle! s'écria le comte. Son intérêt la fait

notre alliée. Au besoin je la verrai. Oui, ajouta-t-il avec effort,

j'irai chez elle, je lui parlerai, et je vous garantis qu'elle ne nous

trahira pas.

--Et Claudine, continua le jeune homme, se taira-t-elle aussi?

--Pour de l'argent, oui, et je lui donnerai ce qu'elle voudra.

--Et vous vous fiez, mon père, à un silence payé, comme si on pouvait

être sûr d'une conscience achetée. Qui s'est vendu à vous peut se vendre

à un autre. Une certaine somme lui fermera la bouche, une plus forte la

lui fera ouvrir.

--Je saurai l'effrayer.

--Vous oubliez, mon père, que Claudine Lerouge a été la nourrice de

monsieur Gerdy, qu'elle s'intéresse à son bonheur, qu'elle l'aime.

Savez-vous s'il ne s'est pas assuré son concours? Elle demeure à

Bougival, j'y suis allé, je me le rappelle, avec vous. Sans doute, il la

voyait souvent; c'est peut-être elle qui l'a mis sur la trace de votre

correspondance. Il m'a parlé d'elle en homme bien certain de son

témoignage. Il m'a presque proposé d'aller me renseigner près d'elle.

--Hélas! s'écria le comte, que n'est-ce Claudine qui est morte, à la

place de mon fidèle Germain!

--Vous le voyez, monsieur, conclut Albert, Claudine Lerouge seule

rendrait vains tous vos projets.

--Eh bien! non! s'écria M. de Commarin, je trouverai un expédient!...

L'entêté gentilhomme ne voulait pas se rendre à l'évidence dont les

clartés l'aveuglaient. Depuis une heure il divaguait absolument et

divaguait de bonne foi. L'orgueil de son sang paralysait en lui un bon

sens pratique très exercé et obscurcissait une lucidité remarquable.

S'avouer vaincu par une nécessité de la vie l'humiliait et lui

paraissait honteux, indigne de lui. Il ne se souvenait pas d'avoir en sa

longue carrière rencontré de résistance invincible ni d'obstacle absolu.

Il était un peu comme ces hercules qui, n'ayant pas expérimenté la

limite de leurs forces, se persuadent qu'ils soulèveraient des

montagnes, si la fantaisie leur en venait.

Il avait aussi le malheur de tous les hommes d'imagination qui

s'éprennent de leurs chimères, qui prétendent toujours les faire

triompher, comme s'il suffisait de vouloir fortement pour changer les

rêveries en réalités.

C'est Albert, cette fois, qui rompit un silence dont la durée menaçait

de se prolonger.

--Je crois m'être aperçu, monsieur, dit-il, que vous redoutez surtout la

publicité de cette lamentable histoire. Le scandale possible vous

désespère. Eh bien, c'est surtout si nous nous obstinons à lutter que le

tapage sera effroyable! Que demain une instance s'entame, notre procès

sera dans quatre jours le sujet de conversation de l'Europe. Les

journaux s'empareront des faits, et Dieu sait de quels commentaires ils

les accompagneront! L'hypothèse d'une lutte admise, notre nom, quoi

qu'il arrive, traînera dans tous les papiers de l'univers. Si encore

nous étions sûrs de gagner! Mais nous devons perdre, mon père, nous

perdrons. Alors, représentez-vous l'éclat! Songez à la flétrissure

imprimée par l'opinion publique!...

--Je songe, dit le comte, que pour parler ainsi il faut que vous n'ayez

ni respect ni affection pour moi.

--C'est qu'il est de mon devoir, monsieur, de vous montrer tous les

malheurs que je redoute pendant qu'il est encore temps de les éviter.

Monsieur Noël Gerdy est votre fils légitime, reconnaissez-le, accueillez

ses justes prétentions. Qu'il vienne... Nous pouvons, à bas bruit, faire

rectifier les états civils. Il sera facile de mettre l'erreur sur le

compte d'une nourrice, de Claudine Lerouge, par exemple. Toutes les

parties étant d'accord, il n'y aura pas la moindre objection. Alors, qui

empêche le nouveau vicomte de Commarin de quitter Paris, de se faire

perdre de vue? Il peut voyager en Europe pendant quatre ou cinq ans; au

bout de ce temps tout sera oublié et personne ne se souviendra plus de

moi.

L'affaire Lerouge · 第 14 / 37 题