--Comment! monsieur Tabaret, interrogea-t-il, votre père est l'auteur de
toutes vos infortunes?
--Hélas! oui, monsieur. Je lui ai pardonné à la longue, autrefois je
l'ai bien maudit. J'ai jadis accablé sa mémoire de toutes les injures
que peut inspirer la haine la plus violente, lorsque j'ai su... Mais je
puis bien vous confier cela. J'avais vingt-cinq ans, et je gagnais deux
mille francs par an au Mont-de-Piété, quand un matin mon père entra chez
moi et m'annonce brusquement qu'il est ruiné, qu'il ne lui reste plus de
quoi manger. Il paraissait au désespoir et parlait d'en finir avec la
vie. Moi, je l'aimais. Naturellement je le rassure, je lui embellis ma
situation, je lui explique longuement que, tant que je gagnerai de quoi
vivre, il ne manquera de rien, et, pour commencer, je lui déclare que
nous allons demeurer ensemble. Ce qui fut dit fut fait, et pendant vingt
ans je l'ai eu à ma charge, le vieux...
--Quoi! vous vous repentez de votre honorable conduite, monsieur
Tabaret?
--Si je m'en repens! C'est-à-dire qu'il aurait mérité d'être empoisonné
par le pain que je lui donnais!
M. Daburon laissa échapper un geste de surprise qui fut remarqué du
bonhomme.
--Attendez avant de me condamner, continua-t-il. Donc, me voilà, à
vingt-cinq ans, m'imposant pour le père les plus rudes privations. Plus
d'amis, plus d'amourettes, rien. Le soir, pour augmenter nos revenus,
j'allais copier les rôles chez un notaire. Je me refusais jusqu'à du
tabac. J'avais beau faire, le vieux se plaignait sans cesse, il
regrettait son aisance passée, il lui fallait de l'argent de poche, pour
ceci, pour cela; mes plus grands efforts ne parvenaient pas à le
contenter. Dieu sait ce que j'ai souffert!
»Je n'étais pas né pour vivre et vieillir seul comme un chien. J'ai la
bosse de la famille. Mon rêve aurait été de me marier, d'adorer une
bonne femme, d'en être un peu aimé et de voir grouiller autour de moi
des enfants bien venants. Mais bast... quand ces idées me serraient le
cœur à m'étouffer et me tiraient une larme ou deux, je me révoltais
contre moi. Je me disais: mon garçon, quand on ne gagne que trois mille
francs par an, et qu'on possède un vieux père chéri, on étouffe ses
sentiments et on reste célibataire. Et cependant j'avais rencontré une
jeune fille! Tenez, il y a trente ans de cela: eh bien! regardez-moi, je
dois ressembler à une tomate... Elle s'appelait Hortense. Qui sait ce
qu'elle est devenue? Elle était belle et pauvre. Enfin j'étais un
vieillard lorsque mon père est mort, le misérable, le...
--Monsieur Tabaret! interrompit le juge; oh! monsieur Tabaret!
--Mais puisque je vous affirme que je lui ai donné son absolution,
monsieur le juge! Seulement, vous allez comprendre ma colère. Le jour de
sa mort, j'ai trouvé dans son secrétaire une inscription de vingt mille
francs de rentes!...
--Comment! il était riche?
--Oui, très riche, car ce n'était pas là tout. Il possédait près
d'Orléans une propriété affermée six mille francs par an. Il avait en
outre une maison, celle que j'habite. Nous y demeurions ensemble, et
moi, sot, niais, imbécile, bête brute, tous les trois mois je payais
notre terme au concierge.
--C'était fort! ne put s'empêcher de dire M. Daburon.
--N'est-ce pas, monsieur? C'était me voler mon argent dans ma poche.
Pour comble de dérision, il laissait un testament où il déclarait au nom
du Père et du Fils n'avoir en vue, en agissant de la sorte, que mon
intérêt. Il voulait, écrivait-il, m'habituer à l'ordre, à l'économie, et
m'empêcher de faire des folies. Et j'avais quarante-cinq ans, et depuis
vingt ans je me reprochais une dépense inutile d'un sou! C'est-à-dire
qu'il avait spéculé sur mon cœur, qu'il avait... Ah! c'est à dégoûter de
la piété filiale, parole d'honneur!
La très légitime colère du père Tabaret était si bouffonne, qu'à
grand-peine le juge se retenait de rire, en dépit du fond réellement
douloureux de ce récit.
--Au moins, dit-il, cette fortune dut vous faire plaisir?
--Pas du tout, monsieur, elle arrivait trop tard. Avoir du pain quand on
n'a plus de dents, la belle avance! L'âge du mariage était passé.
Cependant je donnai ma démission pour faire place à plus pauvre que moi.
Au bout d'un mois, je m'ennuyais à périr; c'est alors que, pour
remplacer les affections qui me manquent, je résolus de me donner une
passion, un vice, une manie. Je me mis à collectionner des livres. Vous
pensez peut-être, monsieur, qu'il faut pour cela certaines
connaissances, des études...
--Je sais, cher monsieur Tabaret, qu'il faut surtout de l'argent. Je
connais un bibliophile illustre qui doit savoir lire, mais qui à coup
sûr est incapable de signer son nom.
--C'est bien possible. Moi aussi, je sais lire, et je lisais tous les
livres que j'achetais. Je vous dirai que je collectionnais uniquement ce
qui de près ou de loin avait trait à la police. Mémoires, rapports,
pamphlets, discours, lettres, romans, tout m'était bon, et je le
dévorais. Si bien que peu à peu je me suis senti attiré vers cette
puissance mystérieuse qui, du fond de la rue de Jérusalem, surveille et
garde la société, pénètre partout, soulève les voiles les plus épais,
étudie l'envers de toutes les trames, devine ce qu'on ne lui avoue pas,
sait au juste la valeur des hommes, le prix des consciences, et entasse
dans ses cartons verts les plus redoutables comme les plus honteux
secrets.
»En lisant les mémoires des policiers célèbres, attachants à l'égal des
fables les mieux ourdies, je m'enthousiasmais pour ces hommes au flair
subtil, plus déliés que la soie, souples comme l'acier, pénétrants et
rusés, fertiles en ressources inattendues, qui suivent le crime à la
piste, le code à la main, à travers les broussailles de la légalité,
comme les sauvages de Cooper poursuivent leur ennemi au milieu des
forêts de l'Amérique. L'envie me prit d'être un rouage de l'admirable
machine, de devenir aussi, moi, une providence au petit pied, aidant à
la punition du crime et au triomphe de l'innocence. Je m'essayai, et il
se trouve que je ne suis pas trop impropre au métier.
--Et il vous plaît?
--Je lui dois, monsieur, mes plus vives jouissances. Adieu l'ennui!
depuis que j'ai abandonné la poursuite du bouquin pour celle de mon
semblable... Ah! c'est une belle chose! Je hausse les épaules quand je
vois un jobard payer vingt-cinq francs le droit de tirer un lièvre. La
belle prise! Parlez-moi de la chasse à l'homme! Celle-là, au moins, met
toutes les facultés en jeu, et la victoire n'est pas sans gloire. Là, le
gibier vaut le chasseur; il a comme lui l'intelligence, la force et la
ruse; les armes sont presque égales. Ah! si on connaissait les émotions
de ces parties de cache-cache qui se jouent entre le criminel et l'agent
de la sûreté, tout le monde irait demander du service rue de Jérusalem.
Le malheur est que l'art se perd et se rapetisse. Les beaux crimes
deviennent rares. La race forte des scélérats sans peur a fait place à
la tourbe de nos filous vulgaires. Les quelques coquins qui font parler
d'eux de loin en loin sont aussi bêtes que lâches. Ils signent leur
crime et ont soin de laisser traîner leur carte de visite. Il n'y a nul
mérite à les pincer. Le coup constaté, on n'a qu'à aller les arrêter
tout droit...
--Il me semble pourtant, interrompit M. Daburon en souriant, que notre
assassin à nous n'était pas si maladroit.
--Celui-là, monsieur, est une exception: aussi serais-je ravi de le
découvrir. Je ferai tout pour cela; je me compromettrais, s'il le
fallait. Car je dois confesser à monsieur le juge, ajouta-t-il avec une
nuance d'embarras, que je ne me vante pas à mes amis de mes exploits. Je
les cache même aussi soigneusement que possible. Peut-être me
serreraient-ils la main avec moins d'amitié, s'ils savaient que
Tirauclair et Tabaret ne font qu'un.
Insensiblement le crime revenait sur le tapis. Il fut convenu que, dès
le lendemain, le père Tabaret s'installerait à Bougival. Il se faisait
fort de questionner tout le pays en huit jours. De son côté, le juge le
tiendrait au courant des moindres renseignements qu'il recueillerait et
le rappellerait dès qu'on se serait procuré le dossier de la femme
Lerouge, si toutefois on parvenait à mettre la main dessus.
--Pour vous, monsieur Tabaret, dit le juge en finissant, je serai
toujours visible. Si vous avez à me parler, n'hésitez pas à venir de
nuit aussi bien que le jour. Je sors rarement. Vous me trouverez
infailliblement, soit chez moi, rue Jacob, soit au Palais, à mon
cabinet. Des ordres seront donnés pour que vous soyez introduit dès que
vous vous présenterez.
On entrait en gare en ce moment. M. Daburon ayant fait avancer une
voiture offrit une place au père Tabaret. Le bonhomme refusa.
--Ce n'est pas la peine, répondit-il; je demeure, comme j'ai eu
l'honneur de vous le dire, rue Saint-Lazare, à deux pas.
--À demain donc! dit M. Daburon.
--À demain! reprit le père Tabaret; et il ajouta: Nous trouverons.