_Situation financière de l’Honorable Percy Cinqpoints, au mois d’août
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Fr. C.
Compte à notre débit au club de Crockford 68,775 »
Billets et lettres de change en circulation
(_nous ne les en retirions presque jamais_) 124,075 »
Notes de vingt et un tailleurs 26,172 90
_Item_ de trois marchands de chevaux 10,050 »
_Item_ de deux carrossiers 7,836 75
Dettes oubliées à Cambridge 34,832 80
Mémoires de divers fournisseurs 12,675 35
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Total 298,417 80
Le document ci-dessus m’a paru digne d’être conservé; la plèbe, toujours
avide de savoir ce qui se passe dans le grand monde, ne sera pas fâchée
de connaître la somme à laquelle peuvent s’élever les dettes d’un
parfait gentleman.
Mais je digresse... Il est temps de retourner à notre pigeon.
Mon maître, le jour même où je lui avais donné les renseignements en
question, se trouva face à face dans l’escalier avec Blewitt qui, debout
sur le pas de sa porte, était en train d’allumer un cigare et
s’apprêtait sans doute à faire une visite matinale à l’infortuné amateur
de flageolet. Cinqpoints, au lieu de le _couper_ selon son habitude,
s’avança avec un sourire des plus gracieux et lui tendit sa main gantée,
en disant:
--Eh parbleu! mon cher monsieur Blewitt, puisque je suis assez heureux
pour vous rencontrer, j’ai bien envie de vous adresser des reproches!...
Entre voisins, on ne devrait point rester aussi longtemps sans se voir.
Blewitt parut d’abord flatté, puis surpris, puis soupçonneux.
--En effet, je crois que nous aurions pu nous _voir_ plus souvent,
répondit-il d’un ton ironique.
--Si je ne me trompe, je n’ai pas eu le plaisir de me trouver avec vous
depuis ce fameux dîner de sir Georges Lansquenet, reprit Cinqpoints sans
se laisser intimider par cette rebuffade. La charmante soirée! Quels
vins exquis et quelles bonnes chansons surtout!... Je me rappelle encore
celle que vous nous avez chantée. D’honneur, c’est la plus jolie chose
de ce genre que j’aie entendue de ma vie. J’en parlais encore hier au
duc de Doncastre... Vous connaissez le duc, je crois?
--Non, répliqua Blewitt en lançant une épaisse bouffée de tabac.
--Vous m’étonnez. Je veux être pendu, Blewitt, si le duc ne sait pas par
cœur tous vos bons mots.
La bouderie de Blewitt dura quelque temps encore; mais il finit par
faire le gros dos et par prendre pour pain bénit les atroces
flagorneries que débitait son collègue en industrie. Lorsque ce dernier
s’aperçut qu’il avait produit l’impression voulue, il s’écria:
--Ah çà, mon cher Blewitt, où donc trouvez-vous des cigares comme
celui-là? Il a un parfum qui me donne des envies, à moi qui ne suis pas
fumeur. En auriez-vous un pareil à m’offrir?
--Oui, parbleu! Faites-moi donc le plaisir d’entrer chez moi.
Une heure après, Cinqpoints remonta chez nous beaucoup plus jaune que de
coutume. J’ai vu quelques chiens malades dans le cours de mon existence,
jamais je n’ai vu un animal aussi ignoblement indisposé que mon
honorable maître. Malgré l’horreur que lui inspirait le tabac, il venait
de fumer un cigare tout entier.
Vous devinez qu’il ne s’était pas livré pour rien à ce délassement
antipathique.
Lorsque notre voisin eut fermé sa porte, le bruit de la conversation
avait naturellement cessé d’arriver jusqu’à moi; mais, grâce aux
observations de mon camarade, le groom de M. Blewitt, j’ai pu renouer le
fil de l’entretien.
Cinqpoints, après avoir caressé de nouveau la vanité de son confrère,
s’était mis à parler de ce jeune locataire qui jouait si bien du
flageolet; puis il avait ajouté, comme en passant, que lorsqu’on
demeurait porte à porte, on devait se connaître, et que d’ailleurs il
serait très-heureux d’être présenté à un ami de M. Richard Blewitt.
Ce dernier aperçut alors le piége qu’on lui tendait, et, honteux de
s’être laissé prendre aux compliments mielleux de Cinqpoints, refusa
obstinément de donner dans le panneau.
--J’ai connu ce Dakins à l’Université, répondit-il. Entre nous, ce n’est
pas une de ces connaissances que l’on tienne beaucoup à cultiver. Il m’a
fait une visite, je la lui ai rendue, et je compte m’en tenir là. Son
père vendait des bottes, ou du fromage, ou quelque chose de ce genre...
j’ignore au juste sa spécialité; mais il est clair que ce garçon n’est
le fils de personne, et vous sentez que je ne me soucie guère de le
fréquenter.
Bref, l’habileté de mon maître échoua; il dut lever la séance, ayant
fumé son cigare en pure perte.
--Peste soit du butor! s’écria-t-il en se jetant sur un divan. C’était
bien la peine de m’empoisonner avec son infernal tabac!... Ah! il croit
plumer à loisir ce jeune homme; mais je préviendrai sa victime!
Cette menace m’amusa tellement que je manquai d’étouffer (derrière la
porte, bien entendu) d’une envie de rire rentrée. Dans le langage de
Cinqpoints, prévenir les gens voulait dire faire mettre un cadenas à
l’écurie, après avoir volé le cheval.
Pas plus tard que le lendemain, mon maître fit connaissance avec Dakins,
au moyen d’un petit stratagème qui donnera la mesure de son talent. La
comédie fut improvisée et représentée le même matin.
Depuis quelque temps déjà, le droit, la poésie et le flageolet ne
suffisaient plus à remplir l’existence du jeune étudiant. Le perfide
Blewitt le conduisait par un chemin fleuri vers le gouffre du désordre.
En termes plus clairs, il le menait chaque soir dans des tavernes où ils
se livraient ensemble à des études comparées sur le _porter_, l’_ale_,
le _gin_, et les autres spiritueux que l’on débite dans ces sortes
d’établissements. Or, l’homme est pétri d’une argile qu’il ne faut pas
humecter outre mesure; pour peu qu’on passe une moitié de la nuit à
l’arroser, on ressent le lendemain un certain malaise; on a besoin, pour
se remettre, d’un petit repas bien affriolant. Aussi rencontrait-on
chaque matin dans notre escalier un garçon de restaurant qui apportait
de quoi rafraîchir le gosier desséché du jeune Dakins.
Une circonstance aussi triviale en apparence n’eût sans doute pas frappé
un esprit vulgaire, mais elle n’avait pas échappé à mon maître. Ce fut
là-dessus qu’il basa son plan d’attaque. Le lendemain de son entrevue
avec Blewitt, il m’envoya acheter un de ces pâtés que les Français
fabriquent avec certains volatiles atteints d’une maladie de foie. Je
rapportai le précieux comestible emballé dans une espèce de tambour.
Savez-vous ce que Cinqpoints me fit écrire sur la boîte?... J’aime mieux
vous le dire tout de suite, car vous ne devineriez jamais... J’écrivis
en toutes lettres:
_A l’Honorable Percy Cinqpoints, avec les compliments empressés du
prince de Talleyrand._
--Quel horrible griffonnage! s’écria mon maître en contemplant ma
calligraphie. Mais, bah! cela n’en vaut que mieux... Tous les grands
hommes écrivent comme des chats.
Ce jour-là, par le plus grand des hasards, Cinqpoints sortit de bonne
heure, au moment où on montait le déjeuner de Dakins. Contre son
habitude, il était gai comme un pinson, et fredonnait un air d’opéra en
faisant tourner sa canne entre ses doigts. Il descendait très-vite, et
(toujours _par le plus grand des hasards_) sa canne donna au beau milieu
du plateau. Voilà les assiettes, les viandes, le vin, l’eau de Seltz qui
se mettent à dégringoler de marche en marche pour ne s’arrêter qu’au bas
de l’escalier. A la vue de ce malheur, Cinqpoints accabla d’injures le
garçon ébahi, et se hâta de remonter.
--Voilà une fâcheuse aventure, John! me dit-il. Tâchons de réparer ma
maladresse.
Je ne devinai pas encore où il voulait en venir. Il s’assit devant son
secrétaire et écrivit quelques lignes, qu’il cacheta à ses armes.
--Tiens, continua-t-il en me tendant la lettre, porte ce billet à M.
Dakins avec le pâté que tu as acheté hier... Si tu as le malheur de dire
d’où il vient, je promets de te casser ma canne sur les épaules.
Une pénible expérience m’ayant démontré que ces sortes de promesses
étaient les seules que Cinqpoints se piquât de tenir, j’exécutai ma
commission avec zèle et discrétion. Dakins me fit attendre la réponse un
grand quart d’heure. Voici cette correspondance, écrite à la troisième
personne, ainsi que cela se pratique dans le grand monde: