Je ne tardai pas à trouver un nouveau maître, et un maître que je ne
rougirai jamais d’avoir servi. Ce ne fut pas sans un certain sentiment
d’orgueil que je devins le valet de chambre de l’Honorable[3]
Hector-Percy Cinqpoints, septième fils du comte de Crabs, pair
d’Angleterre.
[3] Titre auquel ont droit les fils d’un pair d’Angleterre.
Cinqpoints était avocat, bien qu’il n’eût jamais plaidé une cause ni
parcouru le plus mince dossier. Il attendait avec patience que les
_whigs_, alors au pouvoir, voulussent bien créer à son intention quelque
bonne petite sinécure. Son père avait débuté sur la scène politique dans
un rôle de libéral enragé; mais, depuis lors, il avait toujours suffi
d’une crise ministérielle pour lui faire changer d’opinion. N’étant pas
riche, lord Crabs se voyait forcé de voter tantôt blanc, tantôt noir,
afin de pouvoir soutenir la dignité de son rang et obtenir des places
lucratives pour messieurs ses fils.
--Il n’est pas facile, remarquait plaisamment cet aimable vieillard,
d’être bon _pair_, lorsqu’on a beaucoup d’enfants et beaucoup de dettes.
Le bruit courait que le comte de Crabs nous servait une pension de dix
mille francs par an. C’était fort généreux de la part d’un homme qui,
tant de fois déjà, avait fait à sa famille le sacrifice de ses opinions
politiques; seulement, j’ai tout lieu de croire que mon maître, bien
qu’il fût trop bon fils pour démentir cette rumeur, ne touchait que bien
rarement la rente paternelle. Cependant il ne manquait jamais d’argent;
car les gens comme il faut ont mille manières de subvenir à leurs
dépenses dont la vile multitude ne se doute pas.
On voyait dans son salon une longue pancarte où les noms de ses ancêtres
se lisaient en lettres rouges sur les branches d’un chêne planté dans le
ventre d’un homme d’armes. Il appelait cela son arbre généalogique. Je
ne sais pas au juste ce que c’est que cet arbre, n’en ayant jamais vu
qu’en peinture; mais je soupçonne fort que c’est là ce qui lui
permettait de vivre comme il faisait. S’il ne se fût pas appelé
l’Honorable Hector-Percy Cinqpoints, peut-être l’aurait-on pris pour un
simple escroc, car il jouait beaucoup et ne perdait que lorsqu’il
voulait bien s’en donner la peine. Pour un homme de basse extraction une
pareille profession est fort dangereuse; mais, lorsqu’un véritable
gentilhomme consent à l’embrasser, il ne saurait manquer d’y gagner
beaucoup d’argent. Il est vrai que le plus habile ne tarde pas à y
laisser sa réputation, et alors l’état ne rapporte plus que de maigres
profits, assaisonnés de soufflets et de condamnations infamantes.
Mon maître n’en était pas là. Jusqu’à ce jour, il avait eu le talent de
plumer ses victimes sans les faire crier. Sachant combien les oiseaux de
Thémis sont coriaces, il cultivait aussi peu la connaissance des hommes
de loi que celle du code; mais, afin d’ajouter à sa _respectability_ en
ayant l’air de s’occuper de sa profession, il habitait le quartier des
avocats, et daignait parfois mettre la main sur quelque pigeon roturier
qui s’aventurait dans son dangereux voisinage.
De ce nombre fut le pauvre Thomas Dakins, Esq.[4], étudiant en droit,
récemment installé dans la maison que nous habitions, et dont Cinqpoints
ne tarda pas à convoiter le plumage argenté. Ce jeune imprudent eût
mieux fait de ne jamais venir au monde que de planer sous les serres
d’un oiseleur aussi impitoyable; car il fut bientôt complétement ruiné,
grâce aux efforts combinés de mon maître et du sieur Richard Blewitt,
dont le nom, gravé sur une plaque de cuivre, se lisait sur la porte d’un
appartement voisin du nôtre.
[4] Le titre d’_esquire_, _écuyer_, affecté dans l’origine aux
aspirants chevaliers et plus tard à certains propriétaires fonciers,
se donne aujourd’hui à tout Anglais vivant de ses rentes ou exerçant
une profession libérale; en un mot, à celui que les paysans nomment
_un monsieur_. Cette désignation s’écrit en abrégé à la suite du
nom.
(_Note du traducteur._)
Dakins quittait à peine l’université d’Oxford, où il avait obtenu
quelques succès académiques. La mort de ses parents venait de le rendre
maître d’une fortune assez ronde, lorsque sa mauvaise étoile lui inspira
l’idée de s’abriter sous le même toit que son ex-camarade Blewitt.
Malgré l’espèce d’intimité qui s’était établie entre le groom de ce
dernier et moi, nos maîtres ne se voyaient pas. Je n’entends pas par là
qu’ils devenaient aveugles dès qu’ils se rencontraient; je veux
seulement dire qu’ils feignaient de ne pas se connaître. Cette
explication s’adresse à ceux de mes lecteurs qui, moins heureux que moi,
n’ont pas eu l’occasion de se familiariser avec le langage du grand
monde.
Du reste, ils se ressemblaient trop peu pour se rapprocher sans un motif
intéressé. Cinqpoints, aristocrate jusqu’au bout des ongles et assez
joli garçon, s’habillait avec une élégante simplicité, tout en changeant
de toilette trois fois par jour; il avait des mains de femme, une voix
doucereuse, une figure un peu jaune et un regard qui vous arrivait de
côté. Il marchait toujours du même pas, disait rarement un mot plus haut
que l’autre, et savait mêler à son affabilité une certaine dose de
roideur. Blewitt, au contraire, avait le sans-gêne d’un campagnard. Il
portait des vestes de chasse, mettait son chapeau de travers, hantait
les tavernes, donnait des poignées de main aux jockeys, jurait comme un
païen et vous frappait sur l’épaule en manière de bonjour. Bref, il
avait l’air d’un gros mauvais sujet, d’un joyeux compagnon plein de
franchise et d’entrain, d’un de ces viveurs incorrigibles qui s’écrient
encore à quarante ans: _Il faut bien que jeunesse se passe!_
En général, les chevaliers d’industrie se connaissent d’instinct, sinon
de réputation. D’ailleurs, Cinqpoints et Blewitt, bien que volant chacun
dans une sphère différente, s’étaient rencontrés aux courses et dans
quelques réunions de joueurs. Jusqu’à ce jour, mon noble maître, qui
savait ce qu’il se devait à lui-même, n’avait point voulu se
compromettre en fréquentant un escroc de bas étage; mais, peu de temps
après l’installation de Dakins, il commença à se montrer fort affable
envers son voisin. Le motif de ce changement de conduite saute aux yeux:
ayant deviné les intentions de Blewitt à l’égard du nouveau locataire,
Cinqpoints voulait avoir sa part du butin.
--John, quel est donc ce voisin qui a une passion si malheureuse pour le
flageolet? me demanda-t-il un matin.
--Il se nomme Dakins, monsieur: c’est un jeune homme fort riche et un
ami intime de M. Blewitt.
Cinqpoints ne poussa pas plus loin cet interrogatoire; il en savait déjà
assez. Un sourire diabolique dérida son visage, où je pus lire le
raisonnement que voici:
1º Un jeune homme qui cultive le flageolet est incapable d’avoir
inventé la poudre;
2º Blewitt est un escroc;
3º Lorsqu’un escroc et un joueur de flageolet deviennent inséparables,
c’est ce dernier qui doit payer les violons.
L’Honorable Percy Cinqpoints était bien fin; mais je voyais aussi clair
que lui, malgré ma jeunesse. Les gentilshommes, fort heureusement, n’ont
pas accaparé tout l’esprit dont le bon Dieu a fait ici-bas une
distribution si inégale. Nous étions quatre valets dans notre escalier,
et je vous assure que nous savions bien des choses dont personne ne se
doutait au dehors. Dès que nos maîtres avaient le dos tourné, nous
furetions partout, et nous nous communiquions nos découvertes. Nous
lisions la plupart des lettres qu’ils recevaient ou qu’ils écrivaient.
Nous avions des clefs pour chaque armoire et pour chaque meuble. Le
lecteur croira sans doute que je me vante, car on ne rend guère justice
aux domestiques; on les accuse même de ne pas s’intéresser aux affaires
de leurs maîtres. J’ignore si la livrée a dégénéré depuis l’époque où
j’ai cessé d’en faire partie; mais je puis affirmer que, de mon temps,
nous n’avions rien de plus à cœur que de découvrir les secrets de
monsieur ou de madame.
Je retrouve dans mes papiers deux documents qui prouvent la vérité de ce
que je viens d’avancer. L’idée de dresser l’état des finances de nos
maîtres respectifs nous ayant été suggérée par le valet de chambre d’un
avocat célèbre, qui avait la manie de rédiger des notes à propos de
tout, le document nº I me fut remis par le groom de Richard Blewitt, en
échange d’une copie du nº II, que l’on trouvera un peu plus loin.