MADAME SHUM, berçant un enfant en bas âge.
MARY, assise à la croisée.
BETSY, au fond, mangeant n’importe quoi.
MOI, derrière la porte.
La scène se passe à Islington, près de Londres.--Le théâtre représente
une chambre à coucher bourgeoise.
MADAME SHUM.--Do, do, l’enfant do... Bon, le voilà parti... (Elle pousse
un profond soupir.) Oui, dors, pauvre enfant, fils d’une mère infortunée
et d’un père anonyme quant à la profession...
MOI, à part.--Vieille folle!
MARY.--Maman, ne dites plus de mal de Frédéric, il m’adore.
MADAME SHUM, avec ironie.--Ah, c’est juste!... Il vous a donné un beau
châle hier; mais avec quel argent l’a-t-il acheté, ce châle? voilà la
question... Qui est-il? Que fait-il?... Plaise à Dieu que vous n’ayez
pas épousé un assassin!... Mary, j’en ai l’intime conviction, votre mari
est un affreux bandit.
(Tout le monde pleure, excepté l’enfant et moi.)
MARY.--Frédéric tient peut-être un magasin; peut-être exerce-t-il une
profession que sa fierté l’empêche d’avouer.
BETSY, la bouche pleine.--Lui, un magasin? Non, non! crois-moi, Mary,
c’est un scélérat qui égorge les gens toute la journée, et qui te
rapporte chaque soir le fruit de ses rapines.
(Ici l’enfant fait entendre des vagissements plaintifs, au milieu
desquels il est impossible de saisir sa pensée. Mary lui ferme la
bouche d’une façon qui paraît le satisfaire.)
MARY.--Comment Frédéric serait-il un assassin?... Il est trop doux pour
cela... D’ailleurs, les assassins exercent leur profession la nuit, et
mon mari ne s’absente que pendant le jour.
BETSY.--Alors, c’est un faussaire!... Pourquoi passe-t-il ses journées
loin de toi? Pour fabriquer ses faux billets... Pourquoi ne se fait-il
jamais conduire ailleurs que dans le quartier commerçant de Londres?
Parce qu’ailleurs il ne serait pas à même de changer lesdits billets.
Pour moi, la chose est claire comme le jour.
MARY.--Allons donc! Il me rapporte tous les soirs de vingt à trente
_shillings_, rarement davantage. Un faux monnayeur ferait plus d’argent
que cela!
L’ENFANT.--Glou... glou... glou...
MADAME SHUM, sans faire attention à cette interruption.--J’y suis! Le
monstre a deux femmes; toi la nuit, l’autre le jour. Voilà la véritable
cause de tout ce mystère.
(Sensation.--Mary se trouve mal. Au même instant, un triple coup de
marteau retentit à la porte de la rue.)
J’avais reconnu le coup de marteau d’Altamont; je m’empressai de
descendre et de lui ouvrir.
--Que se passe-t-il donc? demanda-t-il en entendant le tintamarre qui se
faisait au premier étage.
--Miss Betsy et sa mère sont là-haut, et madame vient de se trouver mal.
Altamont monta l’escalier quatre à quatre, et se précipita comme une
bombe dans la chambre à coucher. Sa femme était étendue sur un canapé,
où Betsy l’étouffait à moitié, sous prétexte de la ranimer. L’enfant
criait et se démenait sur le tapis. La vieille Shum hurlait comme un
chien qui aboie à la lune.
--Me dira-t-on la cause de tout ce tapage? demanda Altamont.
--Vous la connaissez mieux que nous, répliqua la belle-mère. C’est votre
conduite qui met la pauvre enfant dans cet état.
--Comment ça, s’il vous plaît?
--Osez-vous le demander?... Elle sait tout, monsieur! Elle sait que vous
êtes un affreux bigame!
Altamont parut hésiter un moment; mais bientôt, ouvrant la porte toute
grande, il prit Betsy par les épaules et la poussa hors de la chambre;
puis il s’avança vers Mme Shum, afin de lui faire prendre le même
chemin.
--Mon enfant! répétait la marâtre, tandis que mon maître l’envoyait, bon
gré mal gré, rejoindre miss Betsy.
--John! me cria-t-il... (je venais, par discrétion, de me retirer au bas
de l’escalier)... reconduisez ces dames, et désormais ne leur ouvrez
plus la porte.
J’obéis avec empressement, et je me hâtai de remonter, devinant qu’il
allait y avoir une explication orageuse.
--Mary, disait Altamont, lorsque je revins à mon poste d’observation, tu
n’es plus du tout l’enfant confiante que j’ai connue à Pentonville. Ta
mère et tes belles-sœurs auraient fini par te gâter. C’est pourquoi je
les ai mises à la porte.
--Tu sais bien que c’est le mystère dont tu t’entoures qui me rend si
malheureuse... Pourquoi me quittes-tu tous les jours pendant huit
heures?
--Pourquoi?... Parce que je ne trouve pas sous mon oreiller l’argent
dont nous avons besoin pour vivre.
La conversation continua sur ce ton pendant près d’une heure. Elle se
termina pour la première fois par une belle et bonne querelle. Je m’y
attendais depuis quelque temps, car il n’est pas naturel que deux époux
restent onze grands mois sans se disputer. Altamont, fatigué de
l’obstination de sa femme, finit par abandonner la place. Il sortit en
disant que, puisqu’on faisait un enfer de sa maison, il allait s’amuser
ailleurs. En effet, il s’amusa si bien qu’il ne rentra qu’à trois heures
du matin, sans chapeau, gris comme un Polonais.
A dater de ce jour, tout alla de travers dans notre ménage. On
s’adressait à peine la parole pendant les repas. Monsieur sortait plus
tôt et rentrait plus tard.--Madame, dévorée par la jalousie et la
curiosité, ne faisait rien pour le ramener.
La belle-mère, malgré la scène dont j’ai parlé, n’en continua pas moins
à venir en cachette à Islington le plus souvent possible, afin
d’empêcher une réconciliation. Le père Shum avait conservé ses grandes
et ses petites entrées chez son gendre; il venait nous voir trois ou
quatre fois par semaine. Ces jours-là il déjeunait, goûtait, dînait et
soupait avec nous. L’ex-marin avait un grand faible pour les liqueurs
fortes, ce qui m’obligeait fréquemment à le reconduire chez lui. Plus
d’une fois je le laissai à moitié chemin, allongé dans le ruisseau, la
tête mollement appuyée sur le trottoir. Par malheur, ces leçons ne lui
profitaient guère et il recommençait à la première occasion.
Or, le 10 janvier 18.. (je me rappelle la date parce que Shum me donna
un écu ce jour-là), tandis que le vieux bonhomme et son gendre buvaient
leur grog après dîner, mon maître dit en frappant sur l’épaule de son
hôte:
--Beau-père, je vous ai vu deux fois près de la Banque ce matin.
--Tiens, voilà qui est drôle! remarqua Shum. Comment avez-vous fait pour
me voir deux fois? Je m’y suis rendu en voiture; je n’ai fait que
descendre pour aller toucher mon argent et je suis remonté dans le
fiacre une demi-heure après... Vous étiez donc près de la Banque?
Altamont toussa; puis, au lieu de répondre, il parla de la situation
politique et d’une girouette qu’il voulait faire placer sur le toit de
sa maison.
--Mais, mon ami, interrompit Mary, comment donc as-tu fait pour voir
papa _deux fois_? Est-ce que tu l’as attendu devant la Banque?
Altamont chercha encore à détourner la conversation; mais sa femme
revint à la charge.
--Tu étais donc près de la Banque, mon cher Frédéric? Que faisais-tu là?
répéta-t-elle.
Mon maître, poussé à bout, s’en fut se coucher. Shum, qui venait de
vider son neuvième verre de grog, eut besoin de mon appui pour retourner
à Pentonville.
--Comment diable a-t-il donc pu me voir deux fois? se demandait-il tout
le long de la route.