l'obscurité, dit alors à Eugénie:--Me permettez-vous, mademoiselle,
de vous souhaiter, aujourd'hui que vous venez de naître, une suite
d'années heureuses, et la continuation de la santé dont vous jouissez?
Il offrit un gros bouquet de fleurs rares à Saumur; puis, serrant
l'héritière par les coudes, il l'embrassa des deux côtés du cou,
avec une complaisance qui rendit Eugénie honteuse. Le président, qui
ressemblait à un grand clou rouillé, croyait ainsi faire sa cour.
--Ne vous gênez pas, dit Grandet en rentrant. Comme vous y allez les
jours de fête, monsieur le président!
--Mais, avec mademoiselle, répondit l'abbé Cruchot armé de son bouquet,
tous les jours seraient pour mon neveu des jours de fête.
L'abbé baisa la main d'Eugénie. Quant à maître Cruchot, il embrassa la
jeune fille tout bonnement sur les deux joues, et dit:--Comme ça nous
pousse, ça! Tous les ans douze mois.
En replaçant la lumière devant le cartel, Grandet, qui ne quittait
jamais une plaisanterie et la répétait à satiété quand elle lui
semblait drôle, dit:--Puisque c'est la fête d'Eugénie, allumons les
flambeaux!
Il ôta soigneusement les branches des candélabres, mit la bobèche
à chaque piédestal, prit des mains de Nanon une chandelle neuve
entortillée d'un bout de papier, la ficha dans le trou, l'assura,
l'alluma, et vint s'asseoir à côté de sa femme, en regardant
alternativement ses amis, sa fille et les deux chandelles. L'abbé
Cruchot, petit homme dodu, grassouillet, à perruque rousse et plate,
à figure de vieille femme joueuse, dit en avançant ses pieds bien
chaussés dans de forts souliers à agrafes d'argent:--Les des Grassins
ne sont pas venus?
--Pas encore, dit Grandet.
--Mais doivent-ils venir? demanda le vieux notaire en faisant grimacer
sa face trouée comme une écumoire.
--Je le crois, répondit madame Grandet.
--Vos vendanges sont-elles finies? demanda le président de Bonfons à
Grandet.
--Partout! lui dit le vieux vigneron, en se levant pour se promener de
long en long dans la salle et se haussant le thorax par un mouvement
plein d'orgueil comme son mot, partout! Par la porte du couloir qui
allait à la cuisine, il vit alors la grande Nanon, assise à son feu,
ayant une lumière et se préparant à filer là, pour ne pas se mêler à
la fête.--Nanon, dit-il, en s'avançant dans le couloir, veux-tu bien
éteindre ton feu, ta lumière, et venir avec nous? Pardieu! la salle est
assez grande pour nous tous.
--Mais, monsieur, vous aurez du beau monde.
--Ne les vaux-tu pas bien? ils sont de la côte d'Adam tout comme toi.
Grandet revint vers le président et lui dit:--Avez-vous vendu votre
récolte?
--Non, ma foi, je la garde. Si maintenant le vin est bon, dans deux ans
il sera meilleur. Les propriétaires, vous le savez bien, se sont juré
de tenir les prix convenus, et cette année les Belges ne l'emporteront
pas sur nous. S'ils s'en vont, hé bien! ils reviendront.
--Oui, mais tenons-nous bien, dit Grandet d'un ton qui fit frémir le
président.
--Serait-il en marché? pensa Cruchot.
En ce moment, un coup de marteau annonça la famille des Grassins,
et leur arrivée interrompit une conversation commencée entre madame
Grandet et l'abbé.
Madame des Grassins était une de ces petites femmes vives, dodues,
blanches et roses, qui, grâce au régime claustral des provinces et
aux habitudes d'une vie vertueuse, se sont conservées jeunes encore à
quarante ans. Elles sont comme ces dernières roses de l'arrière-saison,
dont la vue fait plaisir, mais dont les pétales ont je ne sais quelle
froideur, et dont le parfum s'affaiblit. Elle se mettait assez bien,
faisait venir ses modes de Paris, donnait le ton à la ville de Saumur,
et avait des soirées. Son mari, ancien quartier-maître dans la garde
impériale, grièvement blessé à Austerlitz et retraité, conservait,
malgré sa considération pour Grandet, l'apparente franchise des
militaires.
--Bonjour, Grandet, dit-il au vigneron en lui tenant la main et
affectant une sorte de supériorité sous laquelle il écrasait toujours
les Cruchot.--Mademoiselle, dit-il à Eugénie après avoir salué madame
Grandet, vous êtes toujours belle et sage, je ne sais en vérité ce
que l'on peut vous souhaiter. Puis il présenta une petite caisse que
son domestique portait, et qui contenait une bruyère du Cap, fleur
nouvellement apportée en Europe et fort rare.
Madame des Grassins embrassa très-affectueusement Eugénie, lui serra
la main, et lui dit:--Adolphe s'est chargé de vous présenter mon petit
souvenir.
Un grand jeune homme blond, pâle et frêle, ayant d'assez bonnes
façons, timide en apparence, mais qui venait de dépenser à Paris,
où il était allé faire son droit, huit ou dix mille francs en sus de
sa pension, s'avança vers Eugénie, l'embrassa sur les deux joues, et
lui offrit une boîte à ouvrage dont tous les ustensiles étaient en
vermeil, véritable marchandise de pacotille, malgré l'écusson sur
lequel un E. G. gothique assez bien gravé pouvait faire croire à
une façon très-soignée. En l'ouvrant, Eugénie eut une de ces joies
inespérées et complètes qui font rougir, tressaillir, trembler d'aise
les jeunes filles. Elle tourna les yeux sur son père, comme pour savoir
s'il lui était permis d'accepter, et monsieur Grandet dit un «Prends,
ma fille!» dont l'accent eût illustré un acteur. Les trois Cruchot
restèrent stupéfaits en voyant le regard joyeux et animé lancé sur
Adolphe des Grassins par l'héritière à qui de semblables richesses
parurent inouïes. Monsieur des Grassins offrit à Grandet une prise
de tabac, en saisit une, secoua les grains tombés sur le ruban de la
Légion-d'Honneur attaché à la boutonnière de son habit bleu, puis
il regarda les Cruchot d'un air qui semblait dire:--Parez-moi cette
botte-là? Madame des Grassins jeta les yeux sur les bocaux bleus où
étaient les bouquets des Cruchot, en cherchant leurs cadeaux avec la
bonne foi jouée d'une femme moqueuse. Dans cette conjoncture délicate,
l'abbé Cruchot laissa la société s'asseoir en cercle devant le feu
et alla se promener au fond de la salle avec Grandet. Quand ces deux
vieillards furent dans l'embrasure de la fenêtre la plus éloignée des
des Grassins:--Ces gens-là, dit le prêtre à l'oreille de l'avare,
jettent l'argent par les fenêtres.
--Qu'est-ce que cela fait, s'il rentre dans ma cave? répliqua le
vigneron.
--Si vous vouliez donner des ciseaux d'or à votre fille, vous en auriez
bien le moyen, dit l'abbé.
--Je lui donne mieux que des ciseaux, répondit Grandet.
--Mon neveu est une cruche, pensa l'abbé en regardant le président dont
les cheveux ébouriffés ajoutaient encore à la mauvaise grâce de sa
physionomie brune. Ne pouvait-il inventer une petite bêtise qui eût du
prix?
--Nous allons faire votre partie, madame Grandet, dit madame des
Grassins.
--Mais nous sommes tous réunis, _nous pouvons_ deux tables....
--Puisque c'est la fête d'Eugénie, faites votre loto général, dit le
père Grandet, ces deux enfants en seront. L'ancien tonnelier, qui ne
jouait jamais à aucun jeu, montra sa fille et Adolphe.--Allons, Nanon,
mets les tables.
--Nous allons vous aider, mademoiselle Nanon, dit gaiement madame des
Grassins toute joyeuse de la joie qu'elle avait causée à Eugénie.
--Je n'ai jamais de ma vie été si contente, lui dit l'héritière. Je
n'ai rien vu de si joli nulle part.
--C'est Adolphe qui l'a rapportée de Paris et qui l'a choisie, lui dit
madame des Grassins à l'oreille.
--Va, va ton train, damnée intrigante! se disait le président; si tu es
jamais en procès, toi ou ton mari, votre affaire ne sera jamais bonne.
Le notaire, assis dans son coin, regardait l'abbé d'un air calme en
se disant:--Les des Grassins ont beau faire, ma fortune, celle de mon
frère et celle de mon neveu montent en somme à onze cent mille francs.
Les des Grassins en ont tout au plus la moitié, et ils ont une fille:
ils peuvent offrir ce qu'ils voudront! héritière et cadeaux, tout sera
pour nous un jour.
A huit heures et demie du soir, deux tables étaient dressées. La jolie
madame des Grassins avait réussi à mettre son fils à côté d'Eugénie.
Les acteurs de cette scène pleine d'intérêt, quoique vulgaire en
apparence, munis de cartons bariolés, chiffrés, et de jetons en verre
bleu, semblaient écouter les plaisanteries du vieux notaire, qui ne
tirait pas un numéro sans faire une remarque; mais tous pensaient
aux millions de monsieur Grandet. Le vieux tonnelier contemplait
vaniteusement les plumes roses, la toilette fraîche de madame des
Grassins, la tête martiale du banquier, celle d'Adolphe, le président,
l'abbé, le notaire, et se disait intérieurement: Ils sont là pour mes
écus. Ils viennent s'ennuyer ici pour ma fille. Hé! ma fille ne sera
ni pour les uns ni pour les autres, et tous ces gens-là me servent de
harpons pour pêcher!
Cette gaieté de famille, dans ce vieux salon gris, mal éclairé par
deux chandelles; ces rires, accompagnés par le bruit du rouet de la
grande Nanon, et qui n'étaient sincères que sur les lèvres d'Eugénie
ou de sa mère; cette petitesse jointe à de si grands intérêts; cette
jeune fille qui, semblable à ces oiseaux victimes du haut prix auquel
on les met et qu'ils ignorent, se trouvait traquée, serrée par des
preuves d'amitié dont elle était la dupe; tout contribuait à rendre
cette scène tristement comique. N'est-ce pas d'ailleurs une scène de
tous les temps et de tous les lieux, mais ramenée à sa plus simple
expression? La figure de Grandet exploitant le faux attachement des
deux familles, en tirant d'énormes profits, dominait ce drame et
l'éclairait. N'était-ce pas le seul dieu moderne auquel on ait foi,
l'Argent dans toute sa puissance, exprimé par une seule physionomie?
Les doux sentiments de la vie n'occupaient là qu'une place secondaire;
ils animaient trois cœurs purs, ceux de Nanon, d'Eugénie et de sa mère.
Encore, combien d'ignorance dans leur naïveté! Eugénie et sa mère ne
savaient rien de la fortune de Grandet, elles n'estimaient les choses
de la vie qu'à la lueur de leurs pâles idées, et ne prisaient ni ne
méprisaient l'argent, accoutumées qu'elles étaient à s'en passer. Leurs
sentiments, froissés à leur insu, mais vivaces, le secret de leur
existence, en faisaient des exceptions curieuses dans cette réunion
de gens dont la vie était purement matérielle. Affreuse condition de
l'homme! il n'y a pas un de ses bonheurs qui ne vienne d'une ignorance
quelconque. Au moment où madame Grandet gagnait un lot de seize sous,
le plus considérable qui eût jamais été ponté dans cette salle, et que
la grande Nanon riait d'aise en voyant madame empochant cette riche
somme, un coup de marteau retentit à la porte de la maison, et y fit un
si grand tapage que les femmes sautèrent sur leurs chaises.
--Ce n'est pas un homme de Saumur qui frappe ainsi, dit le notaire.
--Peut-on cogner comme ça, dit Nanon. Veulent-ils casser notre porte?
--Quel diable est-ce? s'écria Grandet.
Nanon prit une des deux chandelles, et alla ouvrir accompagnée de
Grandet.
--Grandet, Grandet, s'écria sa femme qui, poussée par un vague
sentiment de peur, s'élança vers la porte de la salle.
Tous les joueurs se regardèrent.
--Si nous y allions, dit monsieur des Grassins. Ce coup de marteau me
paraît malveillant.
A peine fut-il permis à monsieur des Grassins d'apercevoir la figure
d'un jeune homme accompagné du facteur des messageries, qui portait
deux malles énormes et traînait des sacs de nuit. Grandet se retourna
brusquement vers sa femme, et lui dit:--Madame Grandet, allez à votre
loto. Laissez-moi m'entendre avec monsieur. Puis il tira vivement la
porte de la salle, où les joueurs agités reprirent leurs places, mais
sans continuer le jeu.
--Est-ce quelqu'un de Saumur, monsieur des Grassins? lui dit sa femme.
--Non, c'est un voyageur.
--Il ne peut venir que de Paris. En effet, dit le notaire en tirant sa
vieille montre épaisse de deux doigts et qui ressemblait à un vaisseau
hollandais, il est _neuffe-s-heures_. Peste! la diligence du Grand
Bureau n'est jamais en retard.
--Et ce monsieur est-il jeune? demanda l'abbé Cruchot.
--Oui, répondit monsieur des Grassins. Il apporte des paquets qui
doivent peser au moins trois cents kilos.
--Nanon ne revient pas, dit Eugénie.
--Ce ne peut être qu'un de vos parents, dit le président.
--Faisons les mises, s'écria doucement madame Grandet. A sa voix, j'ai
vu que monsieur Grandet était contrarié, peut-être ne serait-il pas
content de s'apercevoir que nous parlons de ses affaires.
--Mademoiselle, dit Adolphe à sa voisine, ce sera sans doute votre
cousin Grandet, un bien joli jeune homme que j'ai vu au bal de monsieur
de Nucingen. Adolphe ne continua pas, sa mère lui marcha sur le pied;
puis, en lui demandant à haute voix deux sous pour sa mise:--Veux-tu te
taire, grand nigaud! lui dit-elle à l'oreille.
En ce moment, Grandet rentra sans la grande Nanon, dont le pas et celui
du facteur retentirent dans les escaliers; il était suivi du voyageur
qui depuis quelques instants excitait tant de curiosités et préoccupait
si vivement les imaginations, que son arrivée en ce logis et sa chute
au milieu de ce monde peut être comparée à celle d'un colimaçon
dans une ruche, ou à l'introduction d'un paon dans quelque obscure
basse-cour de village.
--Asseyez-vous auprès du feu, lui dit Grandet.
Avant de s'asseoir, le jeune étranger salua très-gracieusement
l'assemblée. Les hommes se levèrent pour répondre par une inclination
polie, et les femmes firent une révérence cérémonieuse.
--Vous avez sans doute froid, monsieur, dit madame Grandet, vous
arrivez peut-être de....
--Voilà bien les femmes! dit le vieux vigneron en quittant la lecture
d'une lettre qu'il tenait à la main, laissez donc monsieur se reposer.
--Mais, mon père, monsieur a peut-être besoin de quelque chose, dit
Eugénie.
--Il a une langue, répondit sévèrement le vigneron.
L'inconnu fut seul surpris de cette scène. Les autres personnes étaient
faites aux façons despotiques du bonhomme. Néanmoins, quand ces deux
demandes et ces deux réponses furent échangées, l'inconnu se leva,
présenta le dos au feu, leva l'un de ses pieds pour chauffer la semelle
de ses bottes, et dit à Eugénie:--Ma cousine, je vous remercie, j'ai
dîné à Tours. Et, ajouta-t-il en regardant Grandet, je n'ai besoin de
rien, je ne suis même point fatigué.
--Monsieur vient de la capitale, demanda madame des Grassins.
Monsieur Charles, ainsi se nommait le fils de monsieur Grandet de
Paris, en s'entendant interpeller, prit un petit lorgnon suspendu par
une chaîne à son col, l'appliqua sur son œil droit pour examiner et
ce qu'il y avait sur la table et les personnes qui y étaient assises,
lorgna fort impertinemment madame des Grassins, et lui dit après avoir
tout vu:--Oui, madame. Vous jouez au loto, ma tante, ajouta-t-il,
je vous en prie, continuez votre jeu, il est trop amusant pour le
quitter....
--J'étais sûre que c'était le cousin, pensait madame des Grassins en
lui jetant de petites œillades.
--Quarante-sept, cria le vieil abbé. Marquez donc, madame des Grassins,
n'est-ce pas votre numéro?
Monsieur des Grassins mit un jeton sur le carton de sa femme, qui,
saisie par de tristes pressentiments, observa tour à tour le cousin
de Paris et Eugénie, sans songer au loto. De temps en temps, la jeune
héritière lança de furtifs regards à son cousin, et la femme du
banquier put facilement y découvrir un _crescendo_ d'étonnement ou de
curiosité.
Monsieur Charles Grandet, beau jeune homme de vingt-deux ans,
produisait en ce moment un singulier contraste avec les bons
provinciaux que déjà ses manières aristocratiques révoltaient
passablement, et que tous étudiaient pour se moquer de lui. Ceci
veut une explication. A vingt-deux ans, les jeunes gens sont encore
assez voisins de l'enfance pour se laisser aller à des enfantillages.
Aussi, peut-être, sur cent d'entre eux, s'en rencontrerait-il bien
quatre-vingt-dix-neuf qui se seraient conduits comme se conduisait
Charles Grandet. Quelques jours avant cette soirée, son père lui avait
dit d'aller pour quelques mois chez son frère de Saumur. Peut-être
monsieur Grandet de Paris pensait-il à Eugénie. Charles, qui tombait
en province pour la première fois, eut la pensée d'y paraître avec la
supériorité d'un jeune homme à la mode, de désespérer l'arrondissement
par son luxe, d'y faire époque, et d'y importer les inventions de
la vie parisienne. Enfin, pour tout expliquer d'un mot, il voulait
passer à Saumur plus de temps qu'à Paris à se brosser les ongles, et
y affecter l'excessive recherche de mise que parfois un jeune homme
élégant abandonne pour une négligence qui ne manque pas de grâce.
Charles emporta donc le plus joli costume de chasse, le plus joli
fusil, le plus joli couteau, la plus jolie gaîne de Paris. Il emporta
sa collection de gilets les plus ingénieux: il y en avait de gris, de
blancs, de noirs, de couleur scarabée, à reflets d'or, de pailletés,
de chinés, de doubles, à châle ou droits de col, à col renversé, de
boutonnés jusqu'en haut, à boutons d'or. Il emporta toutes les variétés
de cols et de cravates en faveur à cette époque. Il emporta deux habits
de Buisson et son linge le plus fin. Il emporta sa jolie toilette d'or,
présent de sa mère. Il emporta ses colifichets de dandy, sans oublier
une ravissante petite écritoire donnée par la plus aimable des femmes,
pour lui du moins, par une grande dame qu'il nommait Annette, et qui
voyageait maritalement, ennuyeusement, en Écosse, victime de quelques
soupçons auxquels besoin était de sacrifier momentanément son bonheur;
puis force joli papier pour lui écrire une lettre par quinzaine. Ce fut
enfin une cargaison de futilités parisiennes aussi complète qu'il était
possible de la faire, et où, depuis la cravache qui sert à commencer un
duel, jusqu'aux beaux pistolets ciselés qui le terminent, se trouvaient
tous les instruments aratoires dont se sert un jeune oisif pour
labourer la vie. Son père lui ayant dit de voyager seul et modestement,
il était venu dans le coupé de la diligence retenu pour lui seul, assez
content de ne pas gâter une délicieuse voiture de voyage commandée
pour aller au-devant de son Annette, la grande dame que... etc., et
qu'il devait rejoindre en juin prochain aux Eaux de Baden. Charles
comptait rencontrer cent personnes chez son oncle, chasser à courre
dans les forêts de son oncle, y vivre enfin de la vie de château; il
ne savait pas le trouver à Saumur, où il ne s'était informé de lui que
pour demander le chemin de Froidfond; mais, en le sachant en ville,
il crut l'y voir dans un grand hôtel. Afin de débuter convenablement
chez son oncle, soit à Saumur, soit à Froidfond, il avait fait la
toilette de voyage la plus coquette, la plus simplement recherchée,
la plus adorable, pour employer le mot qui dans ce temps résumait les
perfections spéciales d'une chose ou d'un homme. A Tours, un coiffeur
venait de lui refriser ses beaux cheveux châtains; il y avait changé
de linge, et mis une cravate de satin noir combinée avec un col rond,
de manière à encadrer agréablement sa blanche et rieuse figure. Une
redingote de voyage à demi boutonnée lui pinçait la taille, et laissait
voir un gilet de cachemire à châle sous lequel était un second gilet
blanc. Sa montre, négligemment abandonnée au hasard dans une poche, se
rattachait par une courte chaîne d'or à l'une des boutonnières. Son
pantalon gris se boutonnait sur les côtés, où des dessins brodés en
soie noire enjolivaient les coutures. Il maniait agréablement une canne
dont la pomme d'or sculptée n'altérait point la fraîcheur de ses gants
gris. Enfin, sa casquette était d'un goût excellent. Un Parisien, un
Parisien de la sphère la plus élevée pouvait seul et s'agencer ainsi
sans paraître ridicule, et donner une harmonie de fatuité à toutes ces
niaiseries, que soutenait d'ailleurs un air brave, l'air d'un jeune
homme qui a de beaux pistolets, le coup sûr et Annette. Maintenant, si
vous voulez bien comprendre la surprise respective des Saumurois et
du jeune Parisien, voir parfaitement le vif éclat que l'élégance du
voyageur jetait au milieu des ombres grises de la salle et des figures
qui composaient le tableau de famille, essayez de vous représenter
les Cruchot. Tous les trois prenaient du tabac, et ne songeaient plus
depuis long-temps à éviter ni les roupies, ni les petites galettes
noires qui parsemaient le jabot de leurs chemises rousses, à cols
recroquevillés et à plis jaunâtres. Leurs cravates molles se roulaient
en corde aussitôt qu'ils se les étaient attachées au cou. L'énorme
quantité de linge qui leur permettait de ne faire la lessive que tous
les six mois, et de le garder au fond de leurs armoires, laissait le
temps y imprimer ses teintes grises et vieilles. Il y avait en eux une
parfaite entente de mauvaise grâce et de sénilité. Leurs figures, aussi
flétries que l'étaient leurs habits râpés, aussi plissées que leurs
pantalons, semblaient usées, racornies, et grimaçaient. La négligence
générale des autres costumes, tous incomplets, sans fraîcheur, comme
le sont les toilettes de province, où l'on arrive insensiblement à ne
plus s'habiller les uns pour les autres, et à prendre garde au prix
d'une paire de gants, s'accordait avec l'insouciance des Cruchot.
L'horreur de la mode était le seul point sur lequel les Grassinistes
et les Cruchotins s'entendissent parfaitement. Le Parisien prenait-il
son lorgnon pour examiner les singuliers accessoires de la salle,
les solives du plancher, le ton des boiseries ou les points que les
mouches y avaient imprimés et dont le nombre aurait suffi pour ponctuer
l'Encyclopédie méthodique et le Moniteur, aussitôt les joueurs de loto
levaient le nez et le considéraient avec autant de curiosité qu'ils
en eussent manifesté pour une girafe. Monsieur des Grassins et son
fils, auxquels la figure d'un homme à la mode n'était pas inconnue,
s'associèrent néanmoins à l'étonnement de leurs voisins, soit qu'ils
éprouvassent l'indéfinissable influence d'un sentiment général, soit
qu'ils l'approuvassent en disant à leurs compatriotes par des œillades
pleines d'ironie:--Voilà comme _ils_ sont à Paris. Tous pouvaient
d'ailleurs observer Charles à loisir, sans craindre de déplaire au
maître du logis. Grandet était absorbé dans la longue lettre qu'il
tenait, et il avait pris pour la lire l'unique flambeau de la table,
sans se soucier de ses hôtes ni de leur plaisir. Eugénie, à qui le type
d'une perfection semblable, soit dans la mise, soit dans la personne,
était entièrement inconnu, crut voir en son cousin une créature
descendue de quelque région séraphique. Elle respirait avec délices
les parfums exhalés par cette chevelure si brillante, si gracieusement
bouclée. Elle aurait voulu pouvoir toucher la peau blanche de ces jolis
gants fins. Elle enviait les petites mains de Charles, son teint, la
fraîcheur et la délicatesse de ses traits. Enfin, si toutefois cette
image peut résumer les impressions que le jeune élégant produisit sur
une ignorante fille sans cesse occupée à rapetasser des bas, à ravauder
la garde-robe de son père, et dont la vie s'était écoulée sous ces
crasseux lambris sans voir dans cette rue silencieuse plus d'un passant
par heure, la vue de son cousin fit sourdre en son cœur les émotions
de fine volupté que causent à un jeune homme les fantastiques figures
de femmes dessinées par Westall dans les Keepsake anglais, et gravées
par les Finden d'un burin si habile, qu'on a peur, en soufflant sur le
vélin, de faire envoler ces apparitions célestes. Charles tira de sa
poche un mouchoir brodé par la grande dame qui voyageait en Écosse.
En voyant ce joli ouvrage fait avec amour pendant les heures perdues
pour l'amour, Eugénie regarda son cousin pour savoir s'il allait bien
réellement s'en servir. Les manières de Charles, ses gestes, la façon
dont il prenait son lorgnon, son impertinence affectée, son mépris pour
le coffret qui venait de faire tant de plaisir à la riche héritière
et qu'il trouvait évidemment ou sans valeur ou ridicule; enfin, tout
ce qui choquait les Cruchot et les des Grassins lui plaisait si fort,
qu'avant de s'endormir elle dut rêver long-temps à ce phénix des
cousins.