Le plus considérable des trois premiers était le neveu de monsieur
Cruchot. Depuis sa nomination de président au tribunal de première
instance de Saumur, ce jeune homme avait joint au nom de Cruchot celui
de Bonfons, et travaillait à faire prévaloir Bonfons sur Cruchot. Il
signait déjà C. de Bonfons. Le plaideur assez mal avisé pour l'appeler
monsieur Cruchot s'apercevait bientôt à l'audience de sa sottise. Le
magistrat protégeait ceux qui le nommaient monsieur le président,
mais il favorisait de ses plus gracieux sourires les flatteurs qui
lui disaient monsieur de Bonfons. Monsieur le président était âgé de
trente-trois ans, possédait le domaine de Bonfons (_Boni Fontis_),
valant sept mille livres de rente; il attendait la succession de son
oncle le notaire et celle de son oncle l'abbé Cruchot, dignitaire du
chapitre de Saint-Martin de Tours, qui tous deux passaient pour être
assez riches. Ces trois Cruchot, soutenus par bon nombre de cousins,
alliés à vingt maisons de la ville, formaient un parti, comme jadis
à Florence les Médicis; et, comme les Médicis, les Cruchot avaient
leurs Pazzi. Madame des Grassins, mère d'un fils de vingt-trois ans,
venait très-assidûment faire la partie de madame Grandet, espérant
marier son cher Adolphe avec mademoiselle Eugénie. Monsieur des
Grassins le banquier favorisait vigoureusement les manœuvres de sa
femme par de constants services secrètement rendus au vieil avare,
et arrivait toujours à temps sur le champ de bataille. Ces trois des
Grassins avaient également leurs adhérents, leurs cousins, leurs alliés
fidèles. Du côté des Cruchot, l'abbé, le Talleyrand de la famille,
bien appuyé par son frère le notaire, disputait vivement le terrain à
la financière, et tentait de réserver le riche héritage à son neveu
le président. Ce combat secret entre les Cruchot et les des Grassins,
dont le prix était la main d'Eugénie Grandet, occupait passionnément
les diverses sociétés de Saumur. Mademoiselle Grandet épousera-t-elle
monsieur le président ou monsieur Adolphe des Grassins? A ce problème,
les uns répondaient que monsieur Grandet ne donnerait sa fille ni à
l'un ni à l'autre. L'ancien tonnelier rongé d'ambition cherchait,
disaient-ils, pour gendre quelque pair de France, à qui trois cent
mille livres de rente feraient accepter tous les tonneaux passés,
présents et futurs des Grandet. D'autres répliquaient que monsieur et
madame des Grassins étaient nobles, puissamment riches, qu'Adolphe
était un bien gentil cavalier, et qu'à moins d'avoir un neveu du pape
dans sa manche, une alliance si convenable devait satisfaire des
gens de rien, un homme que tout Saumur avait vu la doloire en main,
et qui, d'ailleurs, avait porté le bonnet rouge. Les plus sensés
faisaient observer que monsieur Cruchot de Bonfons avait ses entrées
à toute heure au logis, tandis que son rival n'y était reçu que les
dimanches. Ceux-ci soutenaient que madame des Grassins, plus liée
avec les femmes de la maison Grandet que les Cruchot, pouvait leur
inculquer certaines idées qui la feraient, tôt ou tard, réussir.
Ceux-là répliquaient que l'abbé Cruchot était l'homme le plus insinuant
du monde, et que femme contre moine la partie se trouvait égale.--Ils
sont manche à manche, disait un bel esprit de Saumur. Plus instruits,
les anciens du pays prétendaient que les Grandet étaient trop avisés
pour laisser sortir les biens de leur famille, mademoiselle Eugénie
Grandet de Saumur serait mariée au fils de monsieur Grandet de
Paris, riche marchand de vin en gros. A cela les Cruchotins et les
Grassinistes répondaient:--D'abord les deux frères ne se sont pas vus
deux fois depuis trente ans. Puis, monsieur Grandet de Paris a de
hautes prétentions pour son fils. Il est maire d'un arrondissement,
député, colonel de la garde nationale, juge au tribunal de commerce;
il renie les Grandet de Saumur, et prétend s'allier à quelque famille
ducale par la grâce de Napoléon. Que ne disait-on pas d'une héritière
dont on parlait à vingt lieues à la ronde et jusque dans les voitures
publiques, d'Angers à Blois inclusivement? Au commencement de 1818, les
Cruchotins remportèrent un avantage signalé sur les Grassinistes. La
terre de Froidfond, remarquable par son parc, son admirable château,
ses fermes, rivières, étangs, forêts, et valant trois millions, fut
mise en vente par le jeune marquis de Froidfond obligé de réaliser
ses capitaux. Maître Cruchot, le président Cruchot, l'abbé Cruchot,
aidés par leurs adhérents, surent empêcher la vente par petits
lots. Le notaire conclut avec le jeune homme un marché d'or en lui
persuadant qu'il y aurait des poursuites sans nombre à diriger contre
les adjudicataires avant de rentrer dans le prix des lots; il valait
mieux vendre à monsieur Grandet, homme solvable, et capable d'ailleurs
de payer la terre en argent comptant. Le beau marquisat de Froidfond
fut alors convoyé vers l'œsophage de monsieur Grandet, qui, au grand
étonnement de Saumur, le paya, sous escompte, après les formalités.
Cette affaire eut du retentissement à Nantes et à Orléans. Monsieur
Grandet alla voir son château par l'occasion d'une charrette qui y
retournait. Après avoir jeté sur sa propriété le coup d'œil du maître,
il revint à Saumur, certain d'avoir placé ses fonds à cinq, et saisi
de la magnifique pensée d'arrondir le marquisat de Froidfond en y
réunissant tous ses biens. Puis, pour remplir de nouveau son trésor
presque vide, il décida de couper à blanc ses bois, ses forêts, et
d'exploiter les peupliers de ses prairies.
Il est maintenant facile de comprendre toute la valeur de ce mot, la
maison à monsieur Grandet, cette maison pâle, froide, silencieuse,
située en haut de la ville, et abritée par les ruines des remparts.
Les deux piliers et la voûte formant la baie de la porte avaient été,
comme la maison, construits en tuffeau, pierre blanche particulière
au littoral de la Loire, et si molle que sa durée moyenne est à
peine de deux cents ans. Les trous inégaux et nombreux que les
intempéries du climat y avaient bizarrement pratiqués donnaient au
cintre et aux jambages de la baie l'apparence des pierres vermiculées
de l'architecture française et quelque ressemblance avec le porche
d'une geôle. Au-dessus du cintre régnait un long bas-relief de
pierre dure sculptée, représentant les quatre Saisons, figures déjà
rongées et toutes noires. Ce bas-relief était surmonté d'une plinthe
saillante, sur laquelle s'élevaient plusieurs de ces végétations dues
au hasard, des pariétaires jaunes, des liserons, des convolvulus,
du plantain, et un petit cerisier assez haut déjà. La porte, en
chêne massif, brune, desséchée, fendue de toutes parts, frêle en
apparence, était solidement maintenue par le système de ses boulons
qui figuraient des dessins symétriques. Une grille carrée, petite,
mais à barreaux serrés et rouges de rouille, occupait le milieu de
la porte bâtarde et servait, pour ainsi dire, de motif à un marteau
qui s'y rattachait par un anneau, et frappait sur la tête grimaçante
d'un maître clou. Ce marteau, de forme oblongue et du genre de ceux
que nos ancêtres nommaient Jaquemart, ressemblait à un gros point
d'admiration; en l'examinant avec attention, un antiquaire y aurait
retrouvé quelques indices de la figure essentiellement bouffonne
qu'il représentait jadis, et qu'un long usage avait effacée. Par la
petite grille, destinée à reconnaître les amis, au temps des guerres
civiles, les curieux pouvaient apercevoir, au fond d'une voûte obscure
et verdâtre, quelques marches dégradées par lesquelles on montait
dans un jardin que bornaient pittoresquement des murs épais, humides,
pleins de suintements et de touffes d'arbustes malingres. Ces murs
étaient ceux du rempart sur lequel s'élevaient les jardins de quelques
maisons voisines. Au rez-de-chaussée de la maison, la pièce la plus
considérable était une _salle_ dont l'entrée se trouvait sous la voûte
de la porte cochère. Peu de personnes connaissent l'importance d'une
salle dans les petites villes de l'Anjou, de la Touraine et du Berry.
La salle est à la fois l'antichambre, le salon, le cabinet, le boudoir,
la salle à manger; elle est le théâtre de la vie domestique, le foyer
commun; là, le coiffeur du quartier venait couper deux fois l'an les
cheveux de monsieur Grandet; là, entraient les fermiers, le curé, le
sous-préfet, le garçon meunier. Cette pièce, dont les deux croisées
donnaient sur la rue, était planchéiée; des panneaux gris, à moulures
antiques, la boisaient de haut en bas; son plafond se composait de
poutres apparentes également peintes en gris, dont les entre-deux
étaient remplis de blanc en bourre qui avait jauni. Un vieux cartel
de cuivre incrusté d'arabesques en écaille ornait le manteau de la
cheminée en pierre blanche, mal sculpté, sur lequel était une glace
verdâtre, dont les côtés, coupés en biseau pour en montrer l'épaisseur,
reflétaient un filet de lumière le long d'un trumeau gothique en
acier damasquiné. Les deux girandoles de cuivre doré qui décoraient
chacun des coins de la cheminée étaient à deux fins, en enlevant les
roses qui leur servaient de bobèches, et dont la maîtresse-branche
s'adaptait au piédestal de marbre bleuâtre agencé de vieux cuivre, ce
piédestal formait un chandelier pour les petits jours. Les siéges de
forme antique étaient garnis en tapisseries représentant les fables de
La Fontaine; mais il fallait le savoir pour en reconnaître les sujets,
tant les couleurs passées et les figures criblées de reprises se
voyaient difficilement. Aux quatre angles de cette salle se trouvaient
des encoignures, espèces de buffets terminés par de crasseuses
étagères. Une vieille table à jouer en marqueterie, dont le dessus
faisait échiquier, était placée dans le tableau qui séparait les deux
fenêtres. Au-dessus de cette table, il y avait un baromètre ovale, à
bordure noire, enjolivé par des rubans de bois doré, où les mouches
avaient si licencieusement folâtré que la dorure en était un problème.
Sur la paroi opposée à la cheminée, deux portraits au pastel étaient
censés représenter l'aïeul de madame Grandet, le vieux monsieur de La
Bertellière, en lieutenant des gardes françaises, et défunt madame
Gentillet en bergère. Aux deux fenêtres étaient drapés des rideaux en
gros de Tours rouge, relevés par des cordons de soie à glands d'église.
Cette luxueuse décoration, si peu en harmonie avec les habitudes de
Grandet, avait été comprise dans l'achat de la maison, ainsi que le
trumeau, le cartel, le meuble en tapisserie et les encoignures en bois
de rose. Dans la croisée la plus rapprochée de la porte, se trouvait
une chaise de paille dont les pieds étaient montés sur des patins,
afin d'élever madame Grandet à une hauteur qui lui permît de voir les
passants. Une travailleuse en bois de merisier déteint remplissait
l'embrasure, et le petit fauteuil d'Eugénie Grandet était placé tout
auprès. Depuis quinze ans, toutes les journées de la mère et de la
fille s'étaient paisiblement écoulées à cette place, dans un travail
constant, à compter du mois d'avril jusqu'au mois de novembre. Le
premier de ce dernier mois elles pouvaient prendre leur station d'hiver
à la cheminée. Ce jour-là seulement Grandet permettait qu'on allumât
du feu dans la salle, et il le faisait éteindre au trente et un mars,
sans avoir égard ni aux premiers froids du printemps ni à ceux de
l'automne. Une chaufferette, entretenue avec la braise provenant du feu
de la cuisine que la Grande Nanon leur réservait en usant d'adresse,
aidait madame et mademoiselle Grandet à passer les matinées ou les
soirées les plus fraîches des mois d'avril et d'octobre. La mère et
la fille entretenaient tout le linge de la maison, et employaient si
consciencieusement leurs journées à ce véritable labeur d'ouvrière,
que, si Eugénie voulait broder une collerette à sa mère, elle était
forcée de prendre sur ses heures de sommeil en trompant son père pour
avoir de la lumière. Depuis longtemps l'avare distribuait la chandelle
à sa fille et à la Grande Nanon, de même qu'il distribuait dès le matin
le pain et les denrées nécessaires à la consommation journalière.
[Illustration: IMP. E. MARTINET.
La grande Nanon appartenait à M. Grandet depuis trente-cinq ans.
(EUGÉNIE GRANDET.)]
La Grande Nanon était peut-être la seule créature humaine capable
d'accepter le despotisme de son maître. Toute la ville l'enviait à
monsieur et à madame Grandet. La Grande Nanon, ainsi nommée à cause de
sa taille haute de cinq pieds huit pouces, appartenait à Grandet depuis
trente-cinq ans. Quoiqu'elle n'eût que soixante livres de gages, elle
passait pour une des plus riches servantes de Saumur. Ces soixante
livres, accumulées depuis trente-cinq ans, lui avaient permis de
placer récemment quatre mille livres en viager chez maître Cruchot. Ce
résultat des longues et persistantes économies de la Grande Nanon parut
gigantesque. Chaque servante, voyant à la pauvre sexagénaire du pain
pour ses vieux jours, était jalouse d'elle sans penser au dur servage
par lequel il avait été acquis. A l'âge de vingt-deux ans, la pauvre
fille n'avait pu se placer chez personne, tant sa figure semblait
repoussante; et certes ce sentiment était bien injuste: sa figure eût
été fort admirée sur les épaules d'un grenadier de la garde; mais en
tout il faut, dit-on, l'à-propos. Forcée de quitter une ferme incendiée
où elle gardait les vaches, elle vint à Saumur, où elle chercha du
service, animée de ce robuste courage qui ne se refuse à rien. Le père
Grandet pensait alors à se marier, et voulait déjà monter son ménage.
Il avisa cette fille rebutée de porte en porte. Juge de la force
corporelle en sa qualité de tonnelier, il devina le parti qu'on pouvait
tirer d'une créature femelle taillée en Hercule, plantée sur ses pieds
comme un chêne de soixante ans sur ses racines, forte des hanches,
carrée du dos, ayant des mains de charretier et une probité vigoureuse
comme l'était son intacte vertu. Ni les verrues qui ornaient ce visage
martial, ni le teint de brique, ni les bras nerveux, ni les haillons
de la Nanon n'épouvantèrent le tonnelier, qui se trouvait encore dans
l'âge où le cœur tressaille. Il vêtit alors, chaussa, nourrit la
pauvre fille, lui donna des gages, et l'employa sans trop la rudoyer.
En se voyant ainsi accueillie, la Grande Nanon pleura secrètement de
joie, et s'attacha sincèrement au tonnelier, qui d'ailleurs l'exploita
féodalement. Nanon faisait tout: elle faisait la cuisine, elle faisait
les buées, elle allait laver le linge à la Loire, le rapportait
sur ses épaules; elle se levait au jour, se couchait tard; faisait
à manger à tous les vendangeurs pendant les récoltes, surveillait
les halleboteurs; défendait, comme un chien fidèle, le bien de son
maître; enfin, pleine d'une confiance aveugle en lui, elle obéissait
sans murmure à ses fantaisies les plus saugrenues. Lors de la fameuse
année de 1811, dont la récolte coûta des peines inouïes, après vingt
ans de service, Grandet résolut de donner sa vieille montre à Nanon,
seul présent qu'elle reçut jamais de lui. Quoiqu'il lui abandonnât
ses vieux souliers (elle pouvait les mettre), il est impossible de
considérer le profit trimestriel des souliers de Grandet comme un
cadeau, tant ils étaient usés. La nécessité rendit cette pauvre fille
si avare que Grandet avait fini par l'aimer comme on aime un chien, et
Nanon s'était laissé mettre au cou un collier garni de pointes dont
les piqûres ne la piquaient plus. Si Grandet coupait le pain avec un
peu trop de parcimonie, elle ne s'en plaignait pas; elle participait
gaiement aux profits hygiéniques que procurait le régime sévère de la
maison où jamais personne n'était malade. Puis la Nanon faisait partie
de la famille: elle riait quand riait Grandet, s'attristait, gelait,
se chauffait, travaillait avec lui. Combien de douces compensations
dans cette égalité! Jamais le maître n'avait reproché à la servante ni
l'alberge ou la pêche de vigne, ni les prunes ou les brugnons mangés
sous l'arbre.--Allons, régale-toi, Nanon, lui disait-il dans les années
où les branches pliaient sous les fruits que les fermiers étaient
obligés de donner aux cochons. Pour une fille des champs qui dans sa
jeunesse n'avait récolté que de mauvais traitements, pour une pauvresse
recueillie par charité, le rire équivoque du père Grandet était un vrai
rayon de soleil. D'ailleurs le cœur simple, la tête étroite de Nanon
ne pouvaient contenir qu'un sentiment et une idée. Depuis trente-cinq
ans, elle se voyait toujours arrivant devant le chantier du père
Grandet, pieds nus, en haillons, et entendait toujours le tonnelier
lui disant:--Que voulez-vous, ma mignonne? Et sa reconnaissance était
toujours jeune. Quelquefois Grandet, songeant que cette pauvre créature
n'avait jamais entendu le moindre mot flatteur, qu'elle ignorait tous
les sentiments doux que la femme inspire, et pouvait comparaître un
jour devant Dieu, plus chaste que ne l'était la Vierge Marie elle-même;
Grandet, saisi de pitié, disait en la regardant:--Cette pauvre Nanon!
Son exclamation était toujours suivie d'un regard indéfinissable que
lui jetait la vieille servante. Ce mot, dit de temps à autre, formait
depuis longtemps une chaîne d'amitié non interrompue, et à laquelle
chaque exclamation ajoutait un chaînon. Cette pitié, placée au cœur de
Grandet et prise tout en gré par sa vieille fille, avait je ne sais
quoi d'horrible. Cette atroce pitié d'avare, qui réveillait mille
plaisirs au cœur du vieux tonnelier, était pour Nanon sa somme de
bonheur. Qui ne dira pas aussi: Pauvre Nanon! Dieu reconnaîtra ses
anges aux inflexions de leur voix et de leurs mystérieux regrets. Il
y avait dans Saumur une grande quantité de ménages où les domestiques
étaient mieux traités, mais où les maîtres n'en recevaient néanmoins
aucun contentement. De là cette autre phrase: «Qu'est-ce que les
Grandet font donc à leur grande Nanon pour qu'elle leur soit si
attachée? Elle passerait dans le feu pour eux!» Sa cuisine, dont les
fenêtres grillées donnaient sur la cour, était toujours propre, nette,
froide, véritable cuisine d'avare où rien ne devait se perdre. Quand
Nanon avait lavé sa vaisselle, serré les restes du dîner, éteint son
feu, elle quittait sa cuisine, séparée de la salle par un couloir, et
venait filer du chanvre auprès de ses maîtres. Une seule chandelle
suffisait à la famille pour la soirée. La servante couchait au fond
de ce couloir, dans un bouge éclairé par un jour de souffrance. Sa
robuste santé lui permettait d'habiter impunément cette espèce de trou,
d'où elle pouvait entendre le moindre bruit par le silence profond qui
régnait nuit et jour dans la maison. Elle devait, comme un dogue chargé
de la police, ne dormir que d'une oreille et se reposer en veillant.
La description des autres portions du logis se trouvera liée aux
événements de cette histoire; mais d'ailleurs le croquis de la salle
où éclatait tout le luxe du ménage peut faire soupçonner par avance la
nudité des étages supérieurs.
En 1819, vers le commencement de la soirée, au milieu du mois de
novembre, la grande Nanon alluma du feu pour la première fois.
L'automne avait été très beau. Ce jour était un jour de fête bien
connu des Cruchotins et des Grassinistes. Aussi les six antagonistes
se préparaient-ils à venir, armés de toutes pièces, pour se rencontrer
dans la salle et s'y surpasser en preuves d'amitié. Le matin,
tout Saumur avait vu madame et mademoiselle Grandet, accompagnées
de Nanon, se rendant à l'église paroissiale pour y entendre la
messe, et chacun se souvint que ce jour était l'anniversaire de
la naissance de mademoiselle Eugénie. Aussi, calculant l'heure où
le dîner devait finir, maître Cruchot, l'abbé Cruchot et monsieur
C. de Bonfons s'empressaient-ils d'arriver avant les des Grassins
pour fêter mademoiselle Grandet. Tous trois apportaient d'énormes
bouquets cueillis dans leurs petites serres. La queue des fleurs
que le président voulait présenter était ingénieusement enveloppée
d'un ruban de satin blanc, orné de franges d'or. Le matin, monsieur
Grandet, suivant sa coutume pour les jours mémorables de la naissance
et de la fête d'Eugénie, était venu la surprendre au lit, et lui
avait solennellement offert son présent paternel, consistant,
depuis treize années, en une curieuse pièce d'or. Madame Grandet
donnait ordinairement à sa fille une robe d'hiver ou d'été, selon
la circonstance. Ces deux robes, les pièces d'or qu'elle récoltait
au premier jour de l'an et à la fête de son père, lui composaient
un petit revenu de cent écus environ, que Grandet aimait à lui voir
entasser. N'était-ce pas mettre son argent d'une caisse dans une
autre, et, pour ainsi dire, élever à la brochette l'avarice de son
héritière, à laquelle il demandait parfois compte de son trésor,
autrefois grossi par les La Bertellière, en lui disant:--Ce sera
ton _douzain_ de mariage. Le douzain est un antique usage encore en
vigueur et saintement conservé dans quelques pays situés au centre
de la France. En Berry, en Anjou, quand une jeune fille se marie, sa
famille ou celle de l'époux doit lui donner une bourse où se trouvent,
suivant les fortunes, douze pièces ou douze douzaines de pièces ou
douze cents pièces d'argent ou d'or. La plus pauvre des bergères ne se
marierait pas sans son douzain, ne fût-il composé que de gros sous. On
parle encore à Issoudun de je ne sais quel douzain offert à une riche
héritière et qui contenait cent quarante-quatre portugaises d'or. Le
pape Clément VII, oncle de Catherine de Médicis, lui fit présent, en
la mariant à Henri II, d'une douzaine de médailles d'or antiques de la
plus grande valeur. Pendant le dîner, le père, tout joyeux de voir son
Eugénie plus belle dans une robe neuve, s'était écrié:--Puisque c'est
la fête d'Eugénie, faisons du feu! ce sera de bon augure.
--Mademoiselle se mariera dans l'année, c'est sûr, dit la grande Nanon
en remportant les restes d'une oie, ce faisan des tonneliers.
--Je ne vois point de partis pour elle à Saumur, répondit madame
Grandet en regardant son mari d'un air timide qui, vu son âge,
annonçait l'entière servitude conjugale sous laquelle gémissait la
pauvre femme.
Grandet contempla sa fille, et s'écria gaiement:--Elle a vingt-trois
ans aujourd'hui, l'enfant, il faudra bientôt s'occuper d'elle.
Eugénie et sa mère se jetèrent silencieusement un coup d'œil
d'intelligence.
Madame Grandet était une femme sèche et maigre, jaune comme un
coing, gauche, lente; une de ces femmes qui semblent faites pour
être tyrannisées. Elle avait de gros os, un gros nez, un gros front,
de gros yeux, et offrait, au premier aspect, une vague ressemblance
avec ces fruits cotonneux qui n'ont plus ni saveur ni suc. Ses dents
étaient noires et rares, sa bouche était ridée, son menton affectait
la forme dite en galoche. C'était une excellente femme, une vraie
La Bertellière. L'abbé Cruchot savait trouver quelques occasions
de lui dire qu'elle n'avait pas été trop mal, et elle le croyait.
Une douceur angélique, une résignation d'insecte tourmenté par des
enfants, une piété rare, une inaltérable égalité d'âme, un bon cœur,
la faisaient universellement plaindre et respecter. Son mari ne lui
donnait jamais plus de six francs à la fois pour ses menues dépenses.
Quoique ridicule en apparence, cette femme qui, par sa dot et ses
successions, avait apporté au père Grandet plus de trois cent mille
francs, s'était toujours sentie si profondément humiliée d'une
dépendance et d'un ilotisme contre lequel la douceur de son âme lui
interdisait de se révolter, qu'elle n'avait jamais demandé un sou, ni
fait une observation sur les actes que maître Cruchot lui présentait à
signer. Cette fierté sotte et secrète, cette noblesse d'âme constamment
méconnue et blessée par Grandet, dominaient la conduite de cette femme.
Madame Grandet mettait constamment une robe de levantine verdâtre,
qu'elle s'était accoutumée à faire durer près d'une année; elle portait
un grand fichu de cotonnade blanche, un chapeau de paille cousue, et
gardait presque toujours un tablier de taffetas noir. Sortant peu du
logis, elle usait peu de souliers. Enfin elle ne voulait jamais rien
pour elle. Aussi Grandet, saisi parfois d'un remords en se rappelant
le long temps écoulé depuis le jour où il avait donné six francs à sa
femme, stipulait-il toujours des épingles pour elle en vendant ses
récoltes de l'année. Les quatre ou cinq louis offerts par le Hollandais
ou le Belge acquéreur de la vendange Grandet formaient le plus clair
des revenus annuels de madame Grandet. Mais, quand elle avait reçu ses
cinq louis, son mari lui disait souvent, comme si leur bourse était
commune:--As-tu quelques sous à me prêter? et la pauvre femme, heureuse
de pouvoir faire quelque chose pour un homme que son confesseur lui
représentait comme son seigneur et maître, lui rendait, dans le courant
de l'hiver, quelques écus sur l'argent des épingles. Lorsque Grandet
tirait de sa poche la pièce de cent sous allouée par mois pour les
menues dépenses, le fil, les aiguilles et la toilette de sa fille, il
ne manquait jamais, après avoir boutonné son gousset, de dire à sa
femme:--Et toi, la mère, veux-tu quelque chose?
--Mon ami, répondait madame Grandet animée par un sentiment de dignité
maternelle, nous verrons cela.
Sublimité perdue! Grandet se croyait très-généreux envers sa femme. Les
philosophes qui rencontrent des Nanon, des madame Grandet, des Eugénie,
ne sont-ils pas en droit de trouver que l'ironie est le fond du
caractère de la Providence? Après ce dîner, où, pour la première fois,
il fut question du mariage d'Eugénie, Nanon alla chercher une bouteille
de cassis dans la chambre de monsieur Grandet, et manqua de tomber en
descendant.
--Grande bête, lui dit son maître, est-ce que tu te laisserais choir
comme une autre, toi?
--Monsieur, c'est cette marche de votre escalier qui ne tient pas.
--Elle a raison, dit madame Grandet. Vous auriez dû la faire
raccommoder depuis long-temps. Hier, Eugénie a failli s'y fouler le
pied.
--Tiens, dit Grandet à Nanon en la voyant toute pâle, puisque c'est la
naissance d'Eugénie, et que tu as manqué de tomber, prends un petit
verre de cassis pour te remettre.
--Ma foi, je l'ai bien gagné, dit Nanon. A ma place, il y a bien des
gens qui auraient cassé la bouteille; mais je me serais plutôt cassé le
coude pour la tenir en l'air.
--C'te pauvre Nanon! dit Grandet en lui versant le cassis.
--T'es-tu fait mal? lui dit Eugénie en la regardant avec intérêt.
--Non, puisque je me suis retenue en me fichant sur mes reins.
--Hé bien! puisque c'est la naissance d'Eugénie, dit Grandet, je vais
vous raccommoder votre marche. Vous ne savez pas, vous autres, mettre
le pied dans le coin, à l'endroit où elle est encore solide.
Grandet prit la chandelle, laissa sa femme, sa fille et sa servante,
sans autre lumière que celle du foyer qui jetait de vives flammes, et
alla dans le fournil chercher des planches, des clous et ses outils.
--Faut-il vous aider? lui cria Nanon en l'entendant frapper dans
l'escalier.
--Non! non! ça me connaît, répondit l'ancien tonnelier.
Au moment où Grandet raccommodait lui-même son escalier vermoulu, et
sifflait à tue-tête en souvenir de ses jeunes années, les trois Cruchot
frappèrent à la porte.
--C'est-y vous, monsieur Cruchot? demanda Nanon en regardant par la
petite grille.
--Oui, répondit le président.
Nanon ouvrit la porte, et la lueur du foyer, qui se reflétait sous la
voûte, permit aux trois Cruchot d'apercevoir l'entrée de la salle.
--Ah! vous êtes des fêteux, leur dit Nanon en sentant les fleurs.
--Excusez, messieurs, cria Grandet en reconnaissant la voix de ses
amis, je suis à vous! Je ne suis pas fier, je rafistole moi-même une
marche de mon escalier.
--Faites, faites, monsieur Grandet, _Charbonnier est Maire chez lui_,
dit sentencieusement le président en riant tout seul de son allusion
que personne ne comprit.