M. Durand s'est mis en noir de la tête aux pieds; il ne trouve rien qui

l'emporte sur ce costume sous lequel il croit avoir l'air d'un docteur.

Les parens invités pour la cérémonie ne tardent pas à arriver. D'abord,

c'est la marraine, madame Grosbleu, qui va embrasser sa nièce, en lui

présentant le bonnet de baptême, qui est garni de fine dentelle; puis,

veut embrasser son futur filleul, lequel loin de se prêter aux caresses

de madame Grosbleu, fait des cris horribles, en remuant des pieds et des

mains, et la tante s'écrie: «Il est charmant! c'est tout ton portrait,

ma chère Félicité.»

L'accouchée sourit, et monsieur Durand, qui est à quelques pas, fait un

profond salut à madame Grosbleu, en murmurant: «Oui, je crois qu'il sera

bien!...»

Bientôt arrivent M. et madame Renard, marchands bonnetiers de la rue du

Temple, et cousins de M. Durand. M. Renard avait l'intention de faire

voir qu'il était piqué de ne pas avoir été choisi pour parrain; mais son

épouse lui a fait sentir que c'était de la dépense de moins, sans

compter les époques de fêtes et de jour de l'an, auxquelles un filleul

ne manque jamais à venir saluer son parrain. M. Renard ayant compris

qu'un filleul est une hypothèque indirecte placée sur notre bourse, ne

conserve plus de rancune, et s'est promis d'avoir l'air très-agréable.

Viennent ensuite M. Fourreau et mademoiselle Aglaé, sa soeur. M. Fourreau

est un bourrelier de la rue Sainte-Avoie, et collatéral de madame

Durand. C'est un homme qui tient très-bien sa place à table, mais auquel

il ne faut rien demander qui sorte du cercle de ses occupations

journalières. Mademoiselle Aglaé Fourreau, qui est sur le point

d'attraper sa trentième année, et n'a pas encore rencontré un amoureux

pour _le bon motif_, est douée d'une vivacité qu'elle s'attache, à

augmenter encore par une étourderie qui ne semble pas toujours

naturelle; mais mademoiselle Aglaé veut encore avoir l'air d'une enfant,

et, persuadée que la gaîté, l'enfantillage et la distraction sont

l'apanage de la jeunesse, elle s'attache en prenant des années à

conserver ce qui était excusable chez elle à dix-huit ans. Sa voix

qu'elle prend dans sa tête, fait l'effet d'un flageolet jouant toujours

la même note, sans y apporter jamais ni un dièse, ni un bémol; elle rit

de tout ce qu'on lui dit, souvent de ce qu'elle dit elle-même; et comme

il lui arrive parfois de rire en apprenant une nouvelle fort triste,

elle s'en excuse alors en rejetant cela sur sa distraction, qui lui fait

penser à autre chose qu'à ce qu'on lui dit, ce qui est très-agréable

pour la personne qui lui parle. Du reste, mademoiselle Aglaé a été assez

gentille à dix-huit ans, et elle pourrait l'être encore si elle riait

moins souvent.

Deux voisins, dont l'un, qui se croit toujours malade, a sans cesse

recours aux recettes de M. Durand, et est une de ses plus fortes

pratiques, tandis que l'autre, grand amateur de dominos, vient souvent

faire la partie de l'herboriste, achèvent de compléter la réunion qui

vient rendre hommage à l'accouchée et admirer le marmot, devant lequel

chacun répète la phrase d'usage: «C'est un bel enfant!... Dieu! qu'il

est fort!... Il aura des yeux superbes!...»

A tout cela, M. Durand fait de profonds saluts en se rengorgeant dans sa

cravate, et prononçant d'un air malin: «Je n'en fais pas souvent...

mais aussi je les fais supérieurement conformés.»

M. Endolori, c'est le nom du voisin qui a toujours quelque maladie,

s'approche de l'herboriste en lui disant: «Est-ce que vous ne lui avez

pas encore fait prendre une infusion de simples?--A qui?--A votre

enfant.--Je voulais qu'il bût une décoction de pariétaire, _helxine_,

parce que cela prépare admirablement toutes les voies gastriques; la

garde a prétendu que c'était trop tôt... Ces femmes-là sont tellement

routinières!... Mais ce matin, pendant que mon épouse dormait et que

madame Moka déjeunait avec la nourrice, j'ai lestement débarbouillé le

petit avec une eau de sureau, _sambuceus_, qui doit le préserver de tous

maux au visage; aussi, voyez quel teint brillant il a déjà!--C'est

vrai!... On croirait qu'il a le visage verni.»

Dans ce moment madame Ledoux arrive en grande parure, en criant à

tue-tête: «Ah! mon Dieu! quel train vous faites dans la chambre de

l'accouchée!... Mais ça n'a pas le sens commun... et tant de monde

autour d'elle!... et puis, on la fait causer, ça ne vaut rien... Comment

cela va-t-il, ma voisine? La nuit a-t-elle été bonne... Encore bien

fatiguée, n'est-ce pas?... Et l'enfant? voyons l'enfant... Ah! comme il

sent le sureau... Est-ce qu'il a eu mal aux yeux?...

»--Ce n'est rien,» dit M. Durand. «C'est une petite expérience... une

mesure de prévoyance que j'ai mise en usage...

«--Comment, monsieur,» dit madame Durand, «vous avez lavé ce cher amour

avec du sureau!... Cela n'a pas le sens commun!...

»--Je vous dis, madame, que c'est pour son bien... Je connais l'emploi

des simples, madame...--Eh! monsieur, mêlez-vous de vos simples, et ne

faites pas d'expérience sur mon fils!...--Pour moi, j'en ai eu quatorze,

mais je ne les ai jamais mis au sureau comme cela.... Mon mari,

l'huissier, a fait boire un peu de vin à mon premier, mais cela l'a fait

tousser pendant une heure. A mon septième, mon mari, l'ébéniste, a voulu

lui frotter les reins avec de l'eau-de-vie, afin qu'il se développât

mieux, mais il était bossu quand il est mort; enfin, mon treizième, qui

était du papetier, annonçant une vue très-faible, nous lui fîmes porter

des cataplasmes sur les yeux, et le pauvre petit est mort aveugle: ce

sont les seuls essais que j'ai fait sur mes enfans... Mais il me semble

que tout le monde est ici: qu'attend-on encore pour partir?--Et le

parrain, ma chère amie.--Ah! c'est juste!... le parrain.--Et mon cousin,

M. Mistigris, le professeur de danse... Je serais bien fâchée qu'il nous

manquât; c'est un homme si aimable, et qui a toujours sa pochette à la

disposition de ses amis... et vous savez comme il joue les contredanses!

avec un goût! un fini!...

»--Oh! oui!...ah! ah! ah!... C'est bien drôle!» dit mademoiselle Aglaé,

en riant aux éclats. Et madame Ledoux répond: «Je crois que je l'ai

entendu une fois jouer dans votre magasin... En effet, il a un bien

beau coup d'archet!... avant d'entrer je croyais qu'il y avait au moins

quatre aveugles chez vous.

»--Je crois que le violon attaque les nerfs,» dit tout bas M. Endolori à

M. Durand. «--Oui,» répond l'herboriste; «mais on prend quelques pincées

de menthe, _menta mentæ_; c'est un antispasmodique.»

Un petit homme de quatre pieds sept pouces au plus, interrompt la

conversation en entrant dans la chambre avec la légèreté d'un zéphir, se

trouvant, par deux pas de basque, devant le lit de madame Durand. A

cette entrée aérienne on a déjà reconnu M. Mistigris, professeur de

danse, qui, quoique âgé alors de près de quarante ans, ne tient pas à

terre, ayant le corps dans un mouvement continuel, et dont la

physionomie a bien l'expression de son état, et annonce un homme qui a

sans cesse des pirouettes devant les yeux.

«Nous parlions de vous, mon cher cousin,» dit madame Durand en

présentant sa main à M. Mistigris qui la baise en se tenant sur une

jambe. «Je craignais que vous ne vinssiez pas!--Je vous avais promis

d'être ici avec ma pochette à midi... me voilà. J'ai eu quelques leçons

qui m'ont retardé; mais j'ai dit: en deux temps, j'y serai... Cependant

le pavé est mauvais; j'ai vu plus d'un particulier faire un écart sur le

dos... Bonjour, Durand... où est donc l'enfant?...

»--Le voilà, monsieur,» dit madame Moka; attendez que je le

_tinsse_.--Comment le trouvez-vous, cousin?» dit madame Durand. «--Oh!

ce n'est pas la figure qui m'inquiète!... Voyons ses jambes.--Impossible

maintenant; il est emmaillotté et habillé pour le baptême.--C'est qu'en

voyant ses jambes, je vous aurais tout de suite dit quel homme ce sera;

car il ne faut pas s'y tromper, cousine, les jambes sont le point de

départ d'après lequel il faut juger chacun... Le mollet plus ou moins

gros, bien ou mal placé, voilà des symptômes immanquables d'esprit ou de

talent...

»--Ah! ah! ah! Comment! on a l'esprit dans le mollet!» dit mademoiselle

Aglaé Fourreau en se dandinant.

«--On y a tout, mademoiselle; j'y place même l'âme.--Quant à l'âme, mon

cousin,» dit l'herboriste avec gravité, «Hippocrate la loge dans le

ventricule gauche du coeur, Erasistrate dans la membrane qui enveloppe le

cerveau, et Strabon entre les deux sourcils.--Eh bien, mon cousin, si

ces messieurs mettent l'âme dans le ventre, dans le cerveau, ou entre

les sourcils, il me semble que je puis bien, moi, la placer dans le

mollet; chacun son système.

»--Encore une fois, messieurs,» dit madame Ledoux, en élevant la voix

pour couvrir celle de ces messieurs, «vous faites trop de bruit, vous

parlez trop haut; ma voisine aura mal à la tête, puis le poil comme je

l'ai eu à mon sixième, qui était de l'ébéniste.

»--Ah! _j'aperçusse_ le parrain,» dit madame Moka. A l'annonce du

parrain, le calme se rétablit dans la chambre, les parens voulant

examiner avec attention celui que l'on avait jugé digne de tenir le

nouveau-né sur les fonts baptismaux, et chacun étant curieux de voir ce

qu'il allait apporter à la marraine et à l'accouchée.

M. Bellequeue se présente en frac bleu, dont les boutons brillaient

comme autant de petits miroirs, en gilet de piqué blanc et en culotte

noire; car il est bon de faire observer que l'on portait encore des

culottes en 1805, et que c'est à cette époque que se passaient les

événemens que nous avons l'avantage de vous raconter.

Bellequeue, coiffé avec un soin tout particulier, tient à la main son

chapeau à trois cornes, et sous chacun de ses bras, des boîtes de

dragées; de plus, deux petits paquets entourés de faveur sont suspendus

à ses doigts, et un beau bouquet est attaché à l'une des boîtes de

bonbons.

Le parrain, quoique un peu embarrassé par tout ce qu'il porte, entre

dans l'appartement en se donnant d'abord cet air grave que l'on affecte

quelquefois pour tâcher de ne point avoir l'air bête, et qui ne trompe

que les sots; mais revenant bientôt à sa physionomie habituelle,

Bellequeue sourit à tout le monde; puis, s'avançant vers l'accouchée,

lui présente quatre boîtes nouées avec de la faveur bleue, et un petit

paquet qui renferme quatre paires de gants.

«J'étais certaine que vous feriez des folies,» dit madame Durand en

lançant un regard en coulisse au coiffeur, qui tire de sa poche droite

deux petits pots de confiture de Bar et les lui présente en disant:

«Ceci est pour l'estomac...--Encore!... Je vais me fâcher, mon

compère!...--Et ceci est pour la poitrine,» dit Bellequeue en sortant de

sa poche gauche une demi-bouteille de scubac. «--Ah! c'est par trop

galant!...

»--Voici votre commère; mon cher Bellequeue,» dit l'herboriste en

présentant madame Grosbleu qui fait une grave révérance au parrain.

Celui-ci présente alors à la marraine un bouquet assez beau, puis quatre

boîtes qu'il s'est décidé à lui acheter ainsi que le petit paquet de

gants; mais pendant que madame Grosbleu admire les présens de son

compère, Bellequeue s'approche de l'accouchée et trouve moyen de lui

dire à demi-voix: «Ses gants sont de Grenoble, les vôtres sont de

Paris... Vos dragées sont à la vanille, vous avez beaucoup de pistaches,

et elle n'a que des noisettes.»

Madame Durand répond à tout cela par un regard malin, et madame Moka

s'écrie, en mettant ses cinq doigts dans une des boîtes que madame

Grosbleu vient d'ouvrir: «C'est un baptême _conséquent_, et je

_doutasse_ qu'on en _visse_ de plus beau.

»--A propos, ma chère tante, quel est donc votre prénom?» dit madame

Durand. «--Jeanne, ma chère amie. Est-ce que tu ne te souviens plus

qu'on me nommait toujours Jeannette...--Il s'ensuit de là que notre

filleul doit nécessairement se nommer Jean,» dit Bellequeue; «cependant

si la maman veut y ajouter un second nom.--Eh bien! appelez-le

Stanislas... J'aime beaucoup ce nom-là.--Jean-Stanislas, c'est

entendu... Il est l'heure de partir.--Les deux fiacres sont à la porte,»

dit Catherine...

«--Est-ce que tout le monde va me quitter?» dit l'accouchée; «--Moi, je

suis _inviolable_ près de vous, madame,» dit madame Moka en suçant la

grosse dragée qu'elle a eu soin d'attrapper. «--Je crains que la voiture

ne me donne des étourdissemens,» dit M. Endolori. «--Ah! un baptême, ce

doit être bien gentil,» dit mademoiselle Aglaé. «--Une minute, que je

règle l'ordre et la marche,» dit M. Mistigris, qui, après avoir admiré

les jambes du parrain, était allé faire des entrechats dans la salle à

manger. «Que l'on donne la main aux dames... et que l'on marche en

mesure...»

Et M. Mistigris tirant sa pochette sur laquelle il place une sourdine,

se met à jouer _une fièvre brûlante_ de Richard, en marchant à la queue

de la société; son intention était même de se placer sur le siége d'une

voiture, à côté du cocher, et de jouer une sauteuse aux chevaux pour

tâcher de les faire trotter en mesure; mais comme il tombe de la neige,

il se décide à entrer dans l'intérieur de la voiture où est l'enfant

avec sa nourrice, le parrain, la marraine, M. Renard et mademoiselle

Aglaé, et pour charmer la société, il joue tout le long de la route des

valses que l'enfant accompagne en criant.

Nous ne suivrons pas la société à la mairie et à l'église; on sait ce

que c'est qu'un baptême, et celui-ci ne présente nul fait particulier,

si ce n'est que M. Mistigris voulait jouer un menuet dans l'église, ce

qu'on ne lui permit pas. Enfin, après avoir dûment constaté que le 15

mars 1805, il était né un fils à monsieur et madame Durand, unis en

légitime mariage, le nouveau-né fut nommé Jean-Stanislas, mais le

premier nom étant plus facile à prononcer plut davantage à la nourrice,

qui appela toujours l'enfant Jean; et celui-ci s'habitua à ne répondre

qu'à ce nom qui lui resta, parce que madame Durand s'aperçut que cela

flattait le parrain. Or, nous ferons désormais comme la nourrice, et

nous n'appellerons plus notre héros que Jean; trouvant comme M.

Bellequeue que ce nom en vaut bien un autre, et que s'il y a des Jean de

toutes les façons, il doit nécessairement y en avoir de très-aimables,

de très-spirituels, de très-honnêtes, et de très-braves. Nous verrons

par la suite dans quelle classe se trouva notre Jean.

On remonta dans les fiacres; M. Bellequeue tint constamment son chapeau

à sa main, même pour descendre de voiture, et le son de la pochette de

M. Mistigris annonça le retour de la société.

Il était près de trois heures, et le déjeuner, ou plutôt le dîner était

servi dans la chambre de l'accouchée, qui voulait être témoin de la

fête, quoique madame Moka lui eût dit qu'il était à craindre que cela

n'_embarrassît_ sa tête. Catherine s'était surpassée, et le fumet du

premier service flattait agréablement l'odorat. Madame Durand avait

désigné les places: ne se souciant pas que Bellequeue fût à côté de

mademoiselle Aglaé, elle le mit entre la marraine et madame Renard;

mademoiselle Fourreau se vit forcée de rire avec M. Endolori et le

joueur de dominos, qui était gai comme un double six.

Pendant le premier service, on n'entendit que le cliquetis des

assiettes, des fourchettes et le bruit des pieds de M. Mistigris qui,

tout en mangeant, faisait des battemens sous la table. Au second service

la conversation s'engagea; tout en goûtant un mets nouveau, en dégustant

le vieux bourgogne de l'herboriste, les complimens allaient leur train

sur la beauté de nouveau-né, et les vertus qu'il devait avoir s'il

tenait de ses parens; mademoiselle Aglaé riait au nez de M. Endolori,

qui lui conseillait de ne point trop manger d'anchois, parce que cela

est irritant, et avait soin par prudence de ne point toucher aux

champignons qui se trouvaient dans ce qu'on lui servait. Quant à

Bellequeue, il buvait et mangeait presque autant que madame Moka, qui

faisait disparaître avec dextérité tout ce qui se trouvait sur son

assiette, et la présentait de nouveau à chaque plat qu'on servait en

disant: «C'est seulement pour que j'y _goutasse_.» Madame Ledoux

mangeait peu, parlant toujours des enfans qu'elle avait eus avec

l'huissier, l'ébéniste et le papetier; M. Renard l'écoutait en faisant

un air aimable; madame Renard ne disait rien et calculait ce qu'avait pu

coûter chaque plat; M. Fourreau ne faisait que tortiller, avaler et se

verser; l'amateur de dominos ne boudait devant aucun plat, et M. Durand

attendait avec impatience que l'on servît d'un plat d'oeufs à la neige

dans lesquels, à l'insu de Catherine, il avait jeté une infusion de

simples qui devait, d'après son calcul, leur donner un goût excellent.

Les oeufs à la neige sont, enfin servis aux convives; l'herboriste ne dit

rien, mais il sourit en voyant que chacun paraît surpris du goût qu'ils

ont et que l'on se regarde en se demandant ce que cela peut être.

«Je vais vous le dire, moi,» s'écrie M. Durand, «car je crois que vous

chercheriez long-temps; c'est un choix de simples, d'herbes excellentes

pour le sang, et à la fois aromatiques et fortifiantes, dont j'ai fait

un petit extrait que j'ai mêlé en secret à ces oeufs, afin de vous faire

une surprise agréable; je suis certain qu'à la cour même on ne mange

rien de semblable... Hein! c'est délicieux, n'est-ce pas?...»

Les convives se regardent en murmurant: «Oui... c'est drôle... c'est un

goût tout particulier...--Oh! j'étais sûr de mon affaire... vous verrez

que plus vous en mangerez et plus vous trouverez cela excellent.

»--C'est singulier, je ne m'y fais pas du tout,» dit Bellequeue. «--Ni

moi,» dit M. Mistigris, en passant un entrechat sous la table et en

envoyant sa jambe gauche dans celles de madame Renard, qui ne sait pas

ce que cela veut dire, parce que c'est le cinquième coup de pied qu'elle

reçoit depuis le potage.

«Moi, je ne trouve pas que cela _sentisse_ trop,» dit madame Moka. Les

autres convives font comme Bellequeue et n'achèvent pas leurs oeufs à la

neige. Mais M. Endolori ayant entendu que c'était bon pour le sang, s'en

fait servir une seconde fois, et en demande une troisième lorsque

l'herboriste assure que c'est un plat qui peut préserver de beaucoup de

maladies.

Heureusement, M. Durand n'a point fait d'expériences sur le dessert, et

l'on y oublie l'entremets aux simples, en buvant à la santé du

nouveau-né et de ses parens. Le champagne mousse dans les verres;

mademoiselle Aglaé rit aux éclats, parce que le bouchon est allé sur le

nez de madame Renard, Bellequeue remplit les verres, et madame Moka,

après avoir lestement vidé le sien, boit celui de son voisin et s'écrie

ensuite: «Ah! Dieu! est-ce que je _m'eusse_ trompé?

»--Que fera-t-on de mon filleul,» dit madame Grosbleu. «As-tu déjà des

projets, ma chère Félicité?--Ma tante, je veux que ce soit un joli

garçon,» dit madame Durand: «quant à l'état, nous verrons sa

vocation...--Surtout, ayez soin de lui faire apprendre à danser de bonne

heure,» dit M. Mistigris, «c'est le moyen de développer son corps et son

jugement.

»--Si on faisait de mon filleul un brave militaire,» dit Bellequeue, qui

avait servi et parlait toujours avec plaisir de ses campagnes. «Eh!

eh!... on avance vite maintenant!... Il faut le faire entrer au service

à dix-huit ans, et je gage qu'à vingt, il sera capitaine.

»--Ah! monsieur Bellequeue!... vous allez faire tuer mon fils!...--Non,

ma chère commère; mais je dis que l'état militaire peut aujourd'hui

mener très-loin...--Moi, je désire que mon fils soit un savant,» dit M.

Durand, «je le mènerai herboriser à quatre ou cinq ans; et quand il

connaîtra bien les simples, son affaire sera faite.--Il faudra lui

acheter un domino,» dit le voisin, «il n'y a rien qui apprenne plus vite

à compter.»

M. Endolori ne dit rien depuis quelques minutes, il ne fait que se

remuer sur sa chaise, il est pâle, il fait des grimaces, et les trois

assiettées d'oeufs aux simples qu'il a mangées, semblent le mettre fort

mal à son aise.

En attendant que le petit Jean soit un savant ou un héros, Bellequeue

propose une rasade à sa santé; mais M. Endolori ne boit pas; il glisse

quelques mots à l'oreille de l'herboriste, qui lui répond: «Preuve que

cela vous fait du bien?» M. Endolori, ne voulant pas montrer ces

preuves-là à toute la société, se lève et sort de la chambre en se

tenant en deux. Cependant la gaîté est devenue plus bruyante, Bellequeue

veut chanter, Mistigris veut danser, mademoiselle Aglaé ne cesse pas de

rire, et madame Moka fait du _gloria_ pour la troisième fois.

Madame Durand avoue enfin qu'elle se sent un peu fatiguée, alors la

société songe à se retirer. On fait ses adieux, on s'embrasse, et on

sort par la boutique, dans laquelle M. Mistigris propose de danser la

gavotte avec mademoiselle Fourreau. Mais comme il fait très-froid dans

la boutique, chacun préfère retourner chez soi. M. Endolori, qui vient

enfin de reparaître et semble avoir beaucoup de peine à marcher, prie M.

Durand de lui donner son bras pour gagner sa porte; l'herboriste

reconduit son voisin, en lui assurant qu'il se portera parfaitement le

lendemain, et rentre se livrer au repos, en cherchant dans sa tête

comment il s'y prendra pour donner à son fils l'amour des simples.

CHAPITRE III.

VOYAGE EN COUCOU.--VISITE A LA NOURRICE.

Le lendemain de cette mémorable journée, le petit Jean âgé de trois

jours, quitta le foyer paternel pour celui de Suzon Jomard, chez

laquelle il trouva trois petits camarades dont le plus âgé avait à peine

six ans, sans compter celui qui venait d'être sevré. On voit que tout en

louant des ânes, le père Jomard n'oubliait pas de cultiver ses terres.

Madame Durand avait versé beaucoup de larmes en embrassant son fils,

tandis que M. Durand pérorait pour faire comprendre à son épouse que

Saint-Germain n'est pas aux Grandes-Indes, et que, quoiqu'on n'y aille

pas par un bateau à vapeur, il y a mille moyens de s'y transporter en

peu de temps.

Une mère entend mal tout ce qui tend à lui prouver qu'elle a tort de

pleurer son fils; d'ailleurs, madame Durand n'avait pas pour habitude

d'écouter très-attentivement ce que disait son mari. Suzon, bourrée de

cadeaux, et emportant une layette qui aurait pu servir à un petit duc

(mais il est certain qu'un petit duc n'aurait pas été autrement fait que

le petit Jean), Suzon reçut de la maman toutes les recommandations que

peut inspirer la tendresse maternelle. On lui enjoignit surtout de ne

jamais laisser crier l'enfant, ce qu'elle promit solennellement et ce

qui ne l'empêcha pas de laisser crier M. Jean tout le long de la route.

M. Durand voulait aussi donner ses ordres à la nourrice, mais sa femme

lui fit entendre qu'un homme ne doit se mêler d'un enfant que lorsqu'il

a cessé de téter. L'herboriste se rendit à la justesse de cette

remarque; cependant il remit en cachette à Suzon un paquet renfermant

des fleurs de violettes, de mauves et de pavot, et lui recommanda d'en

faire prendre en infusion à son fils, toutes les fois qu'elle le verrait

éternuer. Suzon le promit encore, et en arrivant chez elle, elle donna

le paquet de fleurs et de graines à ses lapins, qui cependant n'avaient

pas éternué.

Que tout cela ne vous fasse pas penser que Suzon était une méchante

femme et une mauvaise nourrice. Bien au contraire, elle avait grand soin

de ses nourrissons auxquels elle s'attachait sincèrement; mais elle

ressemblait à la plupart des nourrices, qui pensent qu'elles savent

beaucoup mieux élever un enfant que les gens de Paris, et qui, après

avoir écouté bien tranquillement ce que leur disent les parens, n'en

font jamais qu'à leur tête.

Les couches n'ayant nul résultat fâcheux, au bout de quinze jours madame

Moka fut congédiée; mais comme elle avait été très-satisfaite du baptême

et des repas qu'elle avait faits chez M. Durand, elle ne s'en alla pas

sans annoncer qu'elle _revinsserait_ souvent s'informer de la santé de

madame.

Au bout de trois semaines, madame Durand parfaitement rétablie, avait

déjà recouvré ses couleurs. Quoique dans sa trente-cinquième année,

l'épouse de l'herboriste était une petite brune, fort agréable, d'une

fraîcheur et d'un embonpoint qui lui attiraient souvent des complimens

de ses pratiques, surtout lorsque Bellequeue avait mis la main à sa

coiffure, qu'il avait un tact particulier pour harmoniser avec sa

physionomie.

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