«La garde!... la garde!... la garde!...» répond l'herboriste

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OEUVRES

DE

PAUL DE KOCK.

XI.

JEAN.

PARIS.--IMPRIMERIE D'ÉVERAT,

rue du Cadran, nº 16.

[image: L'ACCOUCHEMENT.]

JEAN,

par

CH. PAUL DE KOCK.

Notre gloire est souvent l'ouvrage d'un sourire.

LEGOUVÉ. _Mérite des femmes_.

[image: GB]

PARIS.

GUSTAVE BARBA, LIBRAIRE,

ÉDITEUR DES OEUVRES DE PIGAULT-LEBRUN ET DE PAUL DE KOCK.

RUE MAZARINE, Nº 34.

1835.

JEAN.

CHAPITRE PREMIER.

L'ACCOUCHEMENT.

Une heure après minuit venait de sonner à l'église de Saint-Paul; depuis

long-temps le silence régnait dans les rues devenues désertes; les

habitans du septième arrondissement dormaient, ou du moins étaient

couchés, ce qui n'est pas absolument synonyme. Le quartier populeux de

la rue Saint-Antoine n'était plus fréquenté que par quelques

retardataires, ou par ces gens qui, par état, se mettent, en course la

nuit. Les uns marchaient au pas accéléré, passant volontiers de l'autre

côté de la rue lorsqu'ils apercevaient quelqu'un venir contre eux; les

autres s'arrêtaient devant chaque maison, et la lune, qui brillait

alors, éclairait tout cela; elle éclairait encore bien autre chose,

puisqu'il n'y en a qu'une pour les quatre parties du monde, et qu'il

faut qu'elle serve de fanal aux habitans de l'Europe et de l'Asie,

qu'elle se réfléchisse en même temps dans les eaux du Nil et dans celles

du Tibre; que ses rayons éclairent les vastes plaines de l'Amérique et

les déserts de l'Arabie; les bords rians du Rhône et les cataractes du

Niagara; les ruines de Memphis et les édifices de Paris... On conviendra

que c'est bien peu d'une lune pour tout cela.

M. François Durand, herboriste de la rue Saint-Paul, homme de quarante

ans alors, qui faisait son état autant par goût que par intérêt, se

flattant de connaître les simples mieux qu'aucun botaniste de la

capitale, et se fâchant quand on l'appelait _grainetier_, était couché

depuis onze heures, selon son invariable coutume, dont il ne s'était

jamais écarté, même le jour de son mariage; et depuis douze ans, M.

François Durand s'était engagé sous les drapeaux de l'hymen avec

mademoiselle Félicité Legros, fille d'un marchand de drap de la Cité.

M. Durand était donc couché, et il reposait loin de son épouse, pour une

raison que vous saurez bientôt; M. Durand dormait fort, parce que la

connaissance des simples ne lui échauffait pas l'imagination au point de

le priver de sommeil; et il y avait déjà quelques instans que sa

domestique Catherine lui secouait le bras et criait à ses oreilles,

lorsqu'il ouvrit enfin les yeux et releva à demi la tête de dessus son

oreiller en disant:

«Qu'est-ce donc, Catherine?... Qu'est-ce que c'est?... Pourquoi ces

cris?...

»--Comment pourquoi, monsieur!.... et voilà dix minutes que je vous dis

que madame sent des douleurs... des douleurs qui augmentent à chaque

instant, ce qui annonce que l'affaire va bientôt se décider...»

M. Durand relève tout-à-fait la tête de dessus son oreiller, repousse un

peu son bonnet de coton qui lui masquait les yeux, et murmure en

regardant sa domestique avec surprise: «Est-ce que ma femme est

incommodée?

»--Incommodée!» s'écrie la bonne en continuant de secouer le bras de son

maître pour qu'il ne se rendorme pas; «incommodée!... Eh bon Dieu!

monsieur, est-ce que vous avez oublié que madame est grosse... qu'elle

n'attend plus que le moment d'accoucher?»

»--Ah! c'est parbleu vrai, Catherine,» dit M. Durand en se mettant sur

son séant. «C'est mon rêve qui fait que ça m'était sorti de la tête!...

Figure-toi que je rêvais que j'étais dans une plaine où je cueillais de

la bardane, et que tout à coup...--Ah! monsieur, il est bien question de

votre rêve... Je vous dis que madame va accoucher; courez vite chercher

l'accoucheur et la garde... Vous savez bien, madame Moka, rue des

Nonaindières.... Dépêchez-vous, monsieur... moi, je retourne auprès de

madame, je ne puis pas la laisser seule...»

En disant cela, la domestique sort de la pièce où couchait M. Durand

depuis que son épouse approchait du terme de sa grossesse. Cette pièce

servait de magasin, les murs étaient garnis de tablettes surchargées de

plantes, de racines, tandis que d'autres séchaient, suspendues à des

cordes tendues en divers sens tout le long de la chambre. C'était sous

ces aromates que M. Durand couchait provisoirement; aussi, quand il

sortait de son lit, le prenait-on pour un sachet ambulant.

«Ça suffit, Catherine, j'y vais... j'y cours,» a répondu l'herboriste en

bâillant; puis il reste assis sur son lit en se disant: «Tiens!... c'est

singulier que ma femme accouche la nuit... D'après mes calculs, elle

aurait dû accoucher le jour... mais, dans ces choses-là, je conçois

qu'on puisse se tromper... ce n'est pas comme sur les simples et leur

propriété... celui qui me trouverait en défaut serait bien adroit... Je

suis sûr que je connais les noms de plus de deux mille plantes... Ah!

bien plus que ça... et je les sais en latin, qui plus est!... Mais dans

mon rêve c'était de la bardane, et tout à coup ce n'était plus ça, et je

ne puis pas me rappeler en quelle plante elle se changeait...»

Tout en pensant à son rêve, M. Durand a laissé retomber sa tête sur

l'oreiller, ses yeux se referment, et bientôt il ronfle de nouveau, sans

doute pour tâcher de savoir la fin de son rêve précédent.

Catherine est allée retrouver sa maîtresse. Madame Durand donnait de

temps à autre des signes de souffrance, elle s'impatientait, elle se

tourmentait et pensait que l'accoucheur ne viendrait jamais à temps.

Madame Durand était d'autant plus inquiète, qu'elle n'avait pas encore

été mère et qu'elle approchait de sa trente-cinquième année. Depuis

douze ans qu'elle était mariée, elle désirait avec ardeur avoir un

enfant. Dans les premiers temps de son hymen, M. Durand avait répondu à

son épouse que cela ne pressait pas, et qu'ils en auraient plus qu'ils

n'en voudraient; ensuite comme les années s'écoulaient, et que la

famille ne s'augmentait pas, M. Durand avait dit que le commerce allait

mal, et qu'il fallait attendre que l'on eût une petite fortune assurée.

Mais la fortune de l'herboriste s'augmentant chaque jour, parce que son

commerce allait très-bien, M. Durand, pour consoler sa femme, se

contentait de lui dire: «Ce n'est pas ma faute... c'est plutôt la vôtre;

si nous étions au temps des patriarches, j'aurais le droit de vous

répudier ou de prendre une seconde épouse, ou d'avoir des concubines,

car la polygamie était permise du temps d'Abraham, d'Isaac et du grand

Salomon.»

A cela, madame Félicité Durand répondait: «Si nous vivions à Sparte ou à

Lacédémone, vous m'auriez déjà amené un bel et beau garçon, afin de

savoir s'il serait plus heureux que vous; car chez les Grecs il n'était

pas rare de voir une femme mariée se livrer aux caresses d'un beau jeune

homme, avec l'agrément de son mari. Les citoyens applaudissaient à cet

acte de complaisance et en attendaient des enfans bien faits et robustes

qui fissent honneur à la république.

»--Madame, nous ne sommes pas en Grèce,» avait répondu M. Durand. «--Ni

en Egypte, monsieur,» lui avait répliqué sa femme. On assure pourtant

que nous avons adopté beaucoup de modes des anciens. Mais revenons à

cette pauvre madame Durand que nous avons laissée en mal d'enfant.

«Eh bien! Catherine,» s'écrie-t-elle en voyant revenir sa bonne.

«--Monsieur dormait comme un sourd, mais je l'ai réveillé... le v'là qui

court chez la garde et chez l'accoucheur...--Ah!... pourvu qu'il se

dépêche... Ah! Catherine, quelle douleur!... mais aussi quel plaisir

j'aurai à embrasser mon enfant...--Ah! dam', je conçois ben... Après

douze ans de ménage.... ça commençait à être tardif... J'ai idée que ce

sera un garçon, moi; j'ai parié pour ça une once de tabac avec madame

Moka, qui prétend que ce sera une fille...--Ah! fille ou garçon, je ne

l'en aimerai pas moins!--J'ai envie d'aller réveiller la voisine, madame

Ledoux...--Oh! tout à l'heure, Catherine... mais je n'ai pas entendu

fermer la porte de la rue... Es-tu sûre que M. Durand soit

parti?...--Pardi! il doit être à présent rue des Nonaindières.--Va donc

voir, Catherine...»

La domestique, pour satisfaire sa maîtresse, retourne dans le magasin,

et, avant d'être près du lit, entend les ronflemens de M. Durand.

Catherine est une grosse fille de vingt-huit ans, vive et franche, qui,

par un séjour de huit ans chez l'herboriste, a acquis chez lui une

certaine considération. En s'apercevant que son maître s'est rendormi,

elle ne se sent pas de colère; elle court au lit et commence par jeter à

terre les doubles couvertures sous lesquelles l'herboriste reposait. On

était au mois de mars, il faisait froid; Catherine espère que l'air un

peu piquant, en frappant sur le corps de son maître, le réveillera plus

promptement. Cet expédient lui montrait à la vérité M. Durand dans un

fort _simple appareil_, mais dans les circonstances graves, il n'y a

plus ni âge ni sexe.

Le moyen de Catherine a réussi. M. Durand, qui sent le vent de bise

souffler sur son _abdomen_ et sur ses _clunes_, se tourne et se retourne

sans obtenir plus de chaleur; enfin, il ouvre les yeux, et paraît fort

surpris en se trouvant devant sa bonne et entièrement à découvert.

«Qu'est-ce que cela veut dire, Catherine?» dit M. Durand en rabaissant

d'un air grave un des pans de sa chemise. «--Quoi, monsieur!... Est-il

possible que vous dormiez encore, quand je vous dis que madame est en

mal d'enfant... quand on vous croit parti pour chercher l'accoucheur et

la garde!...--Ah!... Dieu!... vous avez raison, Catherine... C'est donc

cela que je rêvais que j'étais à un baptême...--Eh! monsieur, avant

d'être au baptême, il faut d'abord que madame soit tirée de là...--C'est

juste... mais qui diable m'a mis comme cela _in naturalibus_.--Oh! dam',

je ne vous quitte plus que vous ne soyez parti... Tenez, monsieur, v'là

votre pantalon... v'là vos bas...--Allons, Catherine, puisque vous

n'avez pas peur que je m'habille devant vous...--Peur!... Ah ben, par

exemple!... il est ben question de peur!... quand madame souffre.» M.

Durand se décide alors à descendre de son lit, et, jetant de côté son

bonnet de coton, laisse voir entièrement une petite tête, garnie de

cheveux blonds qui descendaient presque sur ses sourcils, de grosses

joues, un nez en trompette et de petits yeux gris; tout cela placé sur

un corps ni grand ni petit, ni gras ni maigre, faisait de M. Durand un

de ces hommes, comme on en voit beaucoup, et qu'il serait difficile de

juger sans entendre. «Vl'à vos bretelles....--Il fait terriblement froid

cette nuit, Catherine...--Allons, monsieur, un peu vite... Tenez v'là

vot' gilet...--Et mes jarretières, Catherine, vous ne me les aviez pas

données.--Mon Dieu! quand vous iriez sans jarretières, à l'heure qu'il

est...--Tenez, j'en vois une près de ces racines de fraisiers, _fraga_,

_fragorum_...--Pourvu que l'accoucheur soit chez lui... v'là votre

habit, monsieur...--Un instant, Catherine, et ma cravate...--Ah!

monsieur; madame accouchera sans qu'on soit là...--Non, Catherine, je

suis sûr que nous avons le temps... Je suis presque médecin, moi, et

quoique je n'aie pas encore eu d'enfans, je n'en sais pas moins comment

ils se font... Ce ne sont probablement encore que des

avant-coureurs...--Allons, monsieur, vous v'là habillé... allez bien

vite, je vous en prie...--Et mon chapeau donc... Dieu! qu'il fait froid

cette nuit...--Courez, monsieur, ça fait que vous aurez plus

chaud...--Je vais encore mettre ce foulard autour de mon cou....

Catherine, prenez garde à ce paquet de sauge, _salvia salviæ_, qui est

tombé de sa case...»

Pour toute réponse, Catherine pousse son maître hors de la chambre,

descend devant lui l'escalier, ouvre la porte bâtarde de l'allée et la

referme brusquement sur le nez de M. Durand, au moment où celui-ci veut

remonter pour prendre son mouchoir qu'il a oublié.

Certaine enfin que son maître est parti, Catherine court frapper au

second, chez madame Ledoux, et après l'avoir éveillée, redescend près de

sa maîtresse.

Madame Ledoux est veuve d'un huissier, d'un ébéniste et d'un papetier;

elle a eu de ses trois maris quatorze enfans, dont six sont mariés et

établis; cependant madame Ledoux n'a encore que quarante-neuf ans; c'est

une grande femme maigre, qui se tient fort droit, a toujours un tour

bien frisé et une collerette artistement plissée; aussi madame Ledoux

prétend-elle avoir déjà refusé plusieurs fois un quatrième mari.

Quand on a fait quatorze enfans, on doit avoir infiniment de

prépondérance aux yeux des femmes enceintes; aussi, madame Ledoux, qui

se flattait de pouvoir, au besoin, remplacer une sage-femme, n'était

nullement embarrassée en pareille circonstance; c'était un plaisir pour

elle que d'être témoin de l'entrée dans le monde d'une innocente

créature, et comme toutes les dames n'ont pas ce courage, quand un

semblable événement arrivait dans le quartier, il était rare qu'on ne

s'adressât pas d'abord à la veuve du papetier, de l'huissier et de

l'ébéniste.

Aux premiers mots de Catherine, madame Ledoux a répondu: «Me voilà...

J'y suis, je passe une robe et je descends.» En effet, à peine la bonne

a-t-elle rejoint sa maîtresse que l'on voit arriver madame Ledoux qui,

avec son bougeoir à la main, sa grande taille, sa camisole blanche et

son bonnet à barbe, pourrait passer pour un esprit, si elle habitait un

vieux château.

«Eh bien, ma voisine! Est-ce que le moment serait venu?...--Oh! oui,

madame Ledoux, je crois bien que cette fois c'est pour tout de bon,»

répond madame Durand en faisant de légères grimaces que lui arrachaient

les douleurs.

«--Tant mieux, ma voisine... il vaut mieux accoucher la nuit que le

jour, on a moins de bruit dans les oreilles. Je suis accouchée la nuit

de mes trois premiers, de mon cinquième et de mes quatre derniers... Il

est une heure; pourvu cependant que cela ne soit pas si long que pour

madame Dupont, la charcutière chez qui j'étais samedi... ça lui a pris

comme vous; mais, seize heures en mal d'enfant, c'est fatigant!...

»--Et l'accoucheur... la garde... personne n'est là!...--Eh bien, est-ce

que je n'en sais pas autant que tout ce monde-là?... A mon huitième

enfant... c'était un garçon, celui qui est mort d'une fièvre bilieuse...

c'est dommage, un enfant superbe!... un nez à la grecque... c'était de

l'ébéniste celui-là; je me trouvais seule comme vous, ma voisine....

j'avais renvoyé ma bonne la veille, parce qu'elle me volait, et mon mari

était en course et fort éloigné. Eh bien! je ne me suis pas troublée,

j'ai fait moi-même tous mes petits préparatifs...--Catherine, est-ce que

M. Durand n'est pas revenu?»

»--Revenu!» dit Catherine; «oh non, madame, il ne peut pas encore être

revenu, mais je lui ai dit de courir, d'aller ben vite.--Ah! madame

Ledoux!... que je souffre...--Appuyez-vous sur moi, ma voisine, serrez

moi, ne craignez pas de me faire mal!... Oh! dans ces cas-là, je sais

qu'il faut qu'on presse fortement quelque chose, il semble que cela

soulage... A mon quatrième enfant, c'était une fille... c'était de

l'huissier celle-là, je me rappelle que je tenais dans ma main un gros

bâton de sucre de pomme... J'avais empoigné cela au hasard... mais je le

serrais tellement que l'on eut ensuite toutes les peines du monde à le

décoller de ma main... Allons, Catherine, préparons tout ce qui est

nécessaire.»

Tout en babillant, madame Ledoux, pour qui un accouchement est une chose

fort ordinaire, fait disposer ce qu'il faut en pareille circonstance;

Catherine exécute ses ordres en courant de temps à autre près de sa

maîtresse, et en poussant de grandes lamentations, parce que c'est la

première fois qu'elle se trouve à une telle cérémonie. Madame Durand se

désole de ne voir arriver ni l'accoucheur ni son mari, et la voisine

cherche à la tranquilliser, en lui citant toujours ses couches et celles

dont elle a été témoin.

Il y a près de trois quarts d'heure que M. Durand est parti, et personne

ne revient; l'accoucheur et la garde demeurent cependant à peu de

distance. Madame Durand et Catherine s'impatientent, madame Ledoux les

tranquillise.

«Mais si j'allais accoucher sans eux!» s'écrie madame Durand. «--Eh

bien, tant mieux, ma voisine, cela prouverait un accouchement facile...

C'est ce qui m'est arrivé à mon dixième, c'était du papetier

celui-là.... un joli garçon vraiment; parbleu! vous le connaissez, c'est

Jules, qui vient d'épouser la fille d'un limonadier du boulevart du

Temple. Pour en revenir, j'avais été au spectacle la veille... à la

Gaîté; je crois qu'on donnait _Huon de Bordeaux_, ou l'_Épreuve des

Amans fidèles_.... jolie pantomime à changemens à vue, et dans laquelle

on parlait ou on chantait... je ne m'en souviens plus.... je revins donc

le soir du spectacle, légère comme une plume; je crois que j'aurais été

au bal si mon mari, le papetier, avait voulu m'y mener; eh bien! en

arrivant, je n'ai pas plutôt soupé... que... _crac!_ il me prend des

douleurs, et _crac!_ six minutes après...--Ah! madame Ledoux... quelle

souffrance...--Du courage, ma voisine!... quand vous en aurez fait

quatorze comme moi, vous ne serez pas si effrayée.»

Pendant que sa moitié souffrait et gémissait, M. Durand courait dans la

rue en soufflant dans ses doigts. Après avoir fait deux cents pas,

l'herboriste se rappelle qu'il n'a pas demandé s'il devait aller d'abord

chez l'accoucheur ou chez la sage-femme; il s'arrête et se dispose à

retourner chez lui; mais cependant il réfléchit que l'accoucheur doit

être prévenu le premier, et reprenant son élan, il se dirige vers la rue

Saint-Antoine, en se disant: «Diable... il fait extrêmement froid...

Cette Catherine qui ne m'a pas laissé le temps de mettre mes

jarretières... Si mes bas allaient tomber, je m'enrhumerais

infailliblement... Je ne veux plus faire des enfans l'hiver...

c'est-à-dire pour l'hiver... Aller seul dans la rue... au milieu de la

nuit... ce n'est pas extrêmement prudent... J'aurais dû aller réveiller

mon ami Bellequeue; puisqu'il est le parrain, il me semble qu'il

pourrait bien faire les courses avec moi... Un parrain est un second

père... Et cette femme qu'on a volée il y a huit jours dans la rue du

Petit-Musc!... Mais on serait bien adroit si on me volait, je n'ai rien

sur moi... pas même de montre... Me voici dans la rue Saint-Antoine...

C'est étonnant comme une rue est différente la nuit... C'est tout au

plus si je reconnais les maisons... Hum! hum!... je crois que je

m'enrhume déjà... Je prendrai en rentrant une infusion de violette, et

j'y mettrai des feuilles d'oranger... _malus aurea_.»

Tout en faisant ces réflexions, M. Durand arpentait la partie de la rue

Saint-Antoine que la lune éclairait, se tenant toujours à une distance

respectueuse du côté qui était dans l'obscurité. Encore quelques pas, et

l'herboriste sera chez l'accoucheur dont il peut déjà apercevoir la

maison, quoiqu'elle se trouve du côté de l'ombre, ce qui le contrarie un

peu; mais en portant des regards craintifs vers les maisons voisines, M.

Durand aperçoit un homme arrêté positivement en face de la demeure du

docteur. A cet aspect, l'herboriste s'arrête subitement, puis fait

quatre pas en arrière en cherchant son mouchoir dans sa poche, ne se

souvenant plus qu'il n'en a pas pris; enfin, il s'essuie le visage avec

le foulard qu'il a passé autour de son cou, et, les yeux toujours fixés

sur l'homme qu'il aperçoit dans l'ombre, se dit: «Il y a là quelqu'un...

il y a là un homme... il y en a peut-être deux... Dans l'obscurité on ne

peut pas bien compter... mais ils ne se sont pas mis à l'ombre sans

dessein... Qu'est-ce que c'est que cet homme?... Si c'étaient des

simples, je dirais tout de suite c'est cela... et voilà à quoi c'est

bon... Ce diable d'homme!... Précisément devant la maison de

l'accoucheur... Je suis sorti sans arme... Cette Catherine m'a tant

pressé... Que faire!... je crois que je devrais aller d'abord chez

madame Moka, la garde; je reviendrais ensuite ici... et peut-être cet

homme ne serait-il plus là?... C'est singulier, il ne fait plus si froid

que tout à l'heure...»

Pendant que M. Durand fait ses réflexions, en se tenant toujours dans le

côté éclairé par la lune et à une honnête distance de l'objet de ses

inquiétudes, l'homme arrêté devant la maison, et qui n'était autre qu'un

ivrogne, regardait à terre en faisant tout son possible pour ne pas se

laisser tomber sur le pavé; avant de rentrer chez sa femme il avait

voulu compter ce qui lui restait de sa paye, et plusieurs pièces de

monnaie étaient tombées de sa main; le pauvre diable faisait de vains

efforts pour les retrouver, en murmurant de temps à autre: «Maudite

nuit!... pourquoi ne met-on pas des lanternes du côté où il n'y a pas de

lune?... J'ai perdu au moins quinze sous... J'aurais mieux fait de tout

boire!... Il fait nuit comme dans un four sur ces guerdins de pavés...

Ma femme va me rosser... mais ça m'est égal... je lui abandonne le côté

où j'ai des durillons... Encore s'il passait un ami pour chercher avec

moi!... Oh!... oh!... ces canailles de jambes qui ne veulent pas me

tenir ferme... Pas pus de sous que dans mon oeil!... ils seront tombés

dans la ruelle de queuque pavé!...»

Las de chercher inutilement, l'ivrogne abandonne enfin la place et

s'éloigne en murmurant mais sans avoir aperçu Durand. Celui-ci sent que

la respiration lui revient, en voyant l'homme s'éloigner lentement au

lieu de venir à lui, et il se décide alors à s'approcher de la maison de

l'accoucheur en se disant: «Il n'a pas osé s'adresser à moi... ma

contenance ferme l'a fait renoncer à ses mauvais desseins... Allons,

allons, ce n'est pas moi qui reculerai devant un homme... Quand il

s'agit d'avoir un héritier, je ne vois plus les périls... En avant!»

Et M. Durand s'assure encore si l'homme ne revient pas, puis il court

vers la maison du docteur, et saisissant la petite sonnette placée

auprès de la porte, il la tire avec force en tournant toujours la tête

du côté par où l'homme s'est éloigné.

On ouvre une croisée au second et l'on demande ce qu'on veut: «C'est

moi, Durand, herboriste de la rue Saint-Paul, qui viens chercher M. le

docteur accoucheur, pour ma femme qui a envie d'accoucher,» répond notre

homme d'une voix qu'il tâche de rendre ferme.

«--M. le docteur est auprès d'un malade, mais dès qu'il rentrera on

l'enverra chez vous.

»--Comment, auprès d'un malade!» s'écrie Durand, «mais il me semble que

quand il s'agit d'un nouveau-né dont je suis le père...»

L'herboriste ne finit pas sa phrase, car en ce moment il voit revenir

vers lui la personne qui l'a si fort inquiété; l'ivrogne s'était arrêté

un peu plus loin, indécis s'il retournerait chercher ses gros sous,

lorsque la voix de M. Durand avait frappé, ses oreilles. Il s'était

persuadé que c'était à lui qu'il en voulait, et qu'ayant trouvé son

argent, on l'appelait pour le lui rendre. Il revenait donc sur ses pas

aussi vite que ses jambes le lui permettaient, en criant d'une voix

enrouée: «Me v'là, l'ami... me v'là... Attends un peu... c'est à moi

c't'argent-là... Attends... j't'aurai bentôt rattrapé...»

Durand, qui ne se soucie nullement d'être rattrapé et qui prend pour des

menaces les paroles de l'ivrogne, abandonne la place et se met à courir

de toutes ses forces, poursuivi par l'ivrogne dont à chaque instant il

s'éloigne davantage, mais qu'il s'imagine avoir sur les talons. Il

arrive tout haletant rue des Nonaindières, il ne sait plus quel est le

numéro de la maison de madame Moka, mais il se jette sur une porte qu'il

croit reconnaître, empoigne le marteau à deux mains, frappe sept ou huit

coups de suite, de manière à ébranler la maison et réveiller tout le

quartier. Trouvant qu'on ne lui répond pas assez vite, il refrappe

encore; plusieurs fenêtres s'ouvrent.

«Que voulez-vous?... Qu'y a-t-il donc?» demandent plusieurs personnes

avec inquiétude.

«La garde!... la garde!... la garde!...» répond l'herboriste d'une voix

étouffée par la terreur et en faisant toujours aller le marteau

quoiqu'on le prie de ne plus frapper.

«Mais où cela la garde?... chez qui?... Qu'est-il arrivé?... Est-ce le

feu?...»

»--La garde!... la garde!... Chez moi, la garde... herboriste... rue

Saint-Paul...»

M. Durand n'en peut pas dire davantage; il s'aperçoit que l'homme qu'il

fuit vient de gagner du terrain et s'approche de lui. Il lâche aussitôt

le marteau, se sauve par le haut de la rue, fait plusieurs détours en

courant toujours, et, sans trop savoir comment, arrive enfin devant sa

porte, l'ouvre avec un passe-partout que Catherine avait mis dans la

poche de son gilet, et se jette dans son allée comme un homme qui vient

d'échapper à une mort certaine.

Les douleurs de madame Durand ne faisaient qu'augmenter. En entendant

refermer avec violence la porte de l'allée, elle s'écrie: «Enfin les

voilà!»

Mais on ne voit entrer dans la chambre que M. Durand, pâle, effaré, le

front couvert de sueur, son foulard défait, ses bas sur ses talons, et

qui est quelques minutes sans pouvoir reprendre sa respiration.

«Ah! mon ami... tu as bien couru,» dit madame Durand qui éprouve un

instant de trêve à sa douleur. «Oui, oui... certes, j'ai couru,» répond

M. Durand, en regardant autour de lui pour s'assurer qu'il est bien en

sûreté. «Nous avons pourtant trouvé le temps long! mon voisin,» dit

madame Ledoux.

«Et moi donc... Croyez-vous que j'étais à mon aise dans la

rue...--L'accoucheur va-t-il venir, mon ami?--Oui, madame, oui... tout

le monde va venir... Ouf! je n'en puis plus!

»--Mais qu'avez-vous donc, monsieur?» dit Catherine; «vous avez l'air

tout sens dessus dessous?--Parbleu on le serait à moins... J'ai été

attaqué par un voleur... par deux ou trois voleurs... On m'a poursuivi

assez long-temps... Si je n'avais pas eu autant de force... pour courir,

c'était fait de moi!--Ah! mon Dieu!... mon pauvre ami!--Vous pouvez vous

flatter, madame, que cet enfant-là m'aura donné assez de peine.--Eh

bien! voisin, c'est comme à mon treizième; mon mari... c'était le

papetier, venait de sortir, comme vous, pour aller chercher

l'accoucheur; nous demeurions alors rue des Lions, et vous savez que la

rue des Lions est mauvaise... oh! elle est très-mauvaise; il était près

de trois heures du matin, le temps était vilain, je me rappelle qu'il

avait plu toute la soirée; en détournant le coin de la rue des Lions,

mon mari entend marcher près de lui... Heureusement j'avais eu la

précaution de lui faire prendre son rotin...

»--Ah! mon Dieu! voilà que ça revient!» s'écrie madame Durand dont les

douleurs recommencent.

«--Qui est-ce qui revient?» dit vivement l'herboriste en regardant

derrière lui.

«--Pardi! monsieur, c'est madame qui souffre,» dit Catherine, «et

c't'accoucheur qui ne vient pas!»

Dans ce moment on entend frapper avec violence à la porte de l'allée. La

domestique descend en courant et, sans se donner le temps de prendre de

lumière, elle court ouvrir la porte, puis remonte aussitôt en criant aux

personnes qui sont dans la rue: «Entrez... entrez vite... suivez moi...

Oh! il est ben temps que vous arriviez...»

Et la pauvre Catherine est déjà retournée près de sa maîtresse, à qui la

douleur arrache des cris violents.

«--N'ayez plus d'inquiétude, madame,» lui dit-elle; «v'là not' monde

arrivé.»

En effet, dans ce moment les pas de plusieurs personnes se faisaient

entendre dans l'escalier: bientôt on ouvre brusquement la porte; et un

caporal, accompagné de quatre fusiliers, entre dans la chambre en criant

d'une voix terrible: «Où sont les voleurs?»

Au même instant la crise s'opère: madame Durand met au monde un petit

garçon que madame Ledoux reçoit dans ses bras, en s'écriant: «Il sera

aussi fort que mon quatorzième!...» M. Durand retombe sur sa chaise,

examinant les soldats d'un air surpris, et balbutiant: «Messieurs, c'est

un garçon!...--C'est un garçon!...» répète Catherine. Alors le caporal

se retourne vers ses hommes, qui se regardent tous avec étonnement, en

répétant: «Ah! c'est un garçon!»

CHAPITRE II.

LE BAPTÊME.

Après le premier moment donné au trouble, à la joie, aux exclamations

que causait la vue du nouveau personnage qui venait d'entrer dans le

monde, en présence d'un caporal et de quatre fusiliers, on commença à se

regarder, à se questionner; chacun trouvant fort singulier ce qu'il

voyait, et le caporal fut le premier à s'écrier:

«--Ha ça! mon brave homme, c'est donc pour qu'elle soit témoin de la

naissance de vot' fils que vous avez été chercher la garde?...»

»--Mais, mon ami, à quoi donc avez-vous pensé?» dit madame Durand.

«--C't'idée de faire venir un régiment pour voir madame accoucher!»

murmure Catherine.

«--Par exemple!» s'écrie madame Ledoux, j'en ai fait quatorze, et j'en

ai reçu plus de cent dans mes bras; mais voilà la première fois que je

vois un accouchement aussi militaire!»

M. Durand qui a eu le temps de se remettre de sa frayeur et de sa

surprise, dit enfin: «Je n'ai point été vous requérir, messieurs, et je

ne comprends pas pourquoi vous êtes venus.

»--Nous sommes venus à la requête de deux jeunes hommes de la rue des

Nonaindières, qui sont accourus au _posse_, en nous engageant d'aller

ben vite chez _l'herborisse_ de la rue Saint-Paul, qui venait de

réveiller tout le quartier en criant à la garde: voilà, mon bourgeois.»

M. Durand se pince les lèvres au récit du caporal, Catherine se retourne

pour ne point rire au nez de son maître, et madame Ledoux s'écrie: «Il y

a eu erreur manifeste, mon voisin, vous aurez sans le vouloir répandu

l'alarme dans le quartier.»

M. Durand feint de ne pas comprendre comment cette méprise a pu avoir

lieu. Dans ce moment on entend dans l'allée la voix aigre de madame

Moka, qui crie: «Éclairez donc; Catherine, éclairez donc, voici M. le

docteur...--Il est bien temps!» dit madame Ledoux.

L'accoucheur et la garde arrivaient en effet, lorsque tout était fini;

encore madame Moka ne s'était-elle mise en route que pour aller

s'assurer si le feu n'était point chez M. Durand.

Le plus pressé est de renvoyer les soldats; mais madame Durand ne veut

pas qu'ils aient été témoins de la naissance de son fils sans boire à sa

santé. Catherine est chargée de les faire entrer dans la boutique et de

leur offrir le petit verre. M. Durand suit les soldats et leur propose à

chacun une tasse d'infusion de violette ou de tilleul; mais les

militaires préfèrent de l'eau-de-vie.

«A la santé du nouveau-né!» dit le caporal en élevant son verre. Les

soldats imitent leur chef; M. Durand fait un profond salut et avale un

grand verre d'eau sucrée, en disant: «A la santé de mon jeune fils...

_primogenitus_.--A la santé du petit primogenitus!» répète le caporal,

qui croit que ce nom est celui du nouveau-né.

Catherine fait des bonds de joie en s'écriant: «Pardi! ce garçon-là sera

un brave homme! ça lui portera bonheur d'avoir été salué tout de suite

par des militaires.»

Le caporal se retourne en passant ses doigts dans sa moustache, et

sourit gracieusement à la bonne.

«Et à la santé de madame, est-ce que vous n'y boirez pas ben aussi?» dit

Catherine.

«Si fait, la belle fille,» dit le caporal en tendant son petit verre;

«c'est trop juste, il faut boire à la santé de la maman!»

M. Durand se hâte de se faire un second verre d'eau sucrée, pendant que

Catherine emplit les petits verres des soldats qui s'écrient en coeur: «A

la santé de l'accouchée!...

»--A la santé de mon épouse... _mea uxor_,» dit M. Durand en avalant un

second verre d'eau.

«Ah! elle mérite ben ça,» dit Catherine; c'te pauvre chère femme, elle a

fièrement souffert!...

«--Il me semble,» dit le caporal en se tournant vers ses hommes, «que

nous ne devons pas non plus oublier le papa.--C'est juste, il faut boire

au papa,» disent les soldats en tendant de nouveau leurs verres que

Catherine emplit encore, tandis que l'herboriste se décide à se faire un

troisième verre d'eau sucrée.

«Allons, camarades! à la santé du papa!» dit le caporal en élevant son

verre. Ses soldats l'imitent; M. Durand s'empresse de trinquer avec eux,

et salue plus profondément, en répondant: «A ma santé, messieurs, _suum

cuique_, j'y bois avec grand plaisir.»

Les militaires ont fait rubis sur l'ongle, et seraient disposés à boire

encore à la santé d'un parent ou d'on ami; mais M. Durand qui a eu un

peu de peine à avaler son troisième verre d'eau sucrée, se hâte d'ouvrir

la porte qui donne sur la rue, et congédie le caporal et son monde.

Pendant ce temps le calme s'est rétabli dans la chambre de l'accouchée;

le docteur a donné ses ordres, madame Moka a pris son poste, Catherine a

embrassé l'enfant qui est emmailloté et placé près de sa mère, pour qui

cette vue est un dédommagement de toutes ses souffrances; madame Ledoux

rentre chez elle, et M. Durand, après avoir embrassé sa femme sur le

front, retourne se coucher en se disant: «Voilà une nuit qui a été bien

périlleuse pour ma femme et pour moi!...»

Il était à peine six heures du matin, lorsqu'un petit monsieur alla

carillonner à la porte de l'herboriste; ce petit monsieur, qui était

encore en veste du matin et en pantalon de laine à pied, et sans

chapeau, était déjà coiffé et frisé comme pour aller au bal; ses cheveux

artistement crêpés sur le haut de la tête, formaient une bouffette

au-dessus de chaque oreille, et par derrière une queue un peu courte,

mais très-épaisse, était nouée avec un large ruban noir, et se balançait

avec grâce sur le collet de la veste; tout cela était farci de poudre et

de pommade, quoique ce ne fût déjà plus la mode d'être poudré, mais le

monsieur dont nous venons de décrire la coiffure avait ses raisons pour

tenir à la poudre: il était perruquier-coiffeur, et il avait déclaré que

tous les changemens politiques de l'Europe ne parviendraient jamais à

lui faire couper sa queue.

M. Bellequeue, c'était le nom du coiffeur (et il tenait à être bien

nommé), était un homme de trente-six ans, d'une figure ronde et fraîche;

son nez, quoiqu'un peu gros, n'était point mal fait; ses yeux, quoiqu'un

peu petits, brillaient comme deux diamans, et sa bouche, quoique grande,

était assez agréable et laissait voir de fort belles dents; joignez à

cela des sourcils bien noirs, des joues colorées, une taille petite mais

bien prise, une jambe bien faite, un embonpoint raisonnable, des

manières aimables, et l'on aura le portrait de M. Bellequeue, qui avait

dans le quartier la réputation d'être très-galant, très-amateur du beau

sexe, et de coiffer avec autant de goût qu'au Palais-Royal.

Catherine a ouvert la boutique et Bellequeue entre en s'écriant: «Eh

bien! ma chère, c'est donc fini... c'est donc terminé?... Je viens de

savoir cela par le docteur qui était chez une de mes pratiques.--Oui,

monsieur Bellequeue, c'est fini, Dieu merci!... c'te pauvre dame!... Il

paraît que ça fait ben souffrir?...--Et nous avons un garçon?--Oui,

monsieur, un beau gros garçon, qui est gentil tout plein...--A qui

ressemble-t-il, Catherine?--Dam', monsieur... on n'peut pas encore trop

dire... quoique ça j'crois ben qu'c'est plutôt à madame qu'il

ressemblera...--Tant mieux, car Durand n'est pas beau... Je serais

enchanté de l'embrasser, cet enfant... Je sens là... Oui, c'est drôle...

ça me... D'ailleurs je suis son parrain... C'est mon filleul ce

garçon...--Oui, monsieur, mais vous ne pouvez pas encore le voir; il est

sur le lit de madame qui, je crois, repose maintenant... Nous avons eu

tant d'événemens c'te nuit!... monsieur qui a fait venir le

corps-de-garde ici pour voir madame accoucher.--Bah!... des

soldats?--Oui, monsieur... avec leurs baïonnettes encore!--Ha ça, à quoi

pense donc Durand?... et les moeurs... car il faut toujours des moeurs...

Catherine, je ne puis pas faire autrement que de t'embrasser pour

commencer un si beau jour.--Volontiers, monsieur.»

M. Bellequeue embrasse Catherine sur les deux joues, puis monte

lestement au magasin trouver M. Durand qui est en train de s'habiller.

«Bonjour, mon cher Durand... Eh bien! nous sommes donc papa?--Oui, mon

cher monsieur Bellequeue, nous le sommes.--Mon compliment bien sincère,

mon ami.--Je le reçois avec plaisir... Je sais, monsieur Bellequeue,

tout l'attachement que vous portez à ma famille... aussi ai-je pensé,

comme ma femme, devoir vous donner la préférence pour être parrain de

mon enfant, quoique j'aie quelques parens qui auraient pu avoir droit...

mais les amis avant tout...--Croyez, mon cher Durand, que je suis

sensible à cette action... Je veux être un second père pour votre

fils... je veux qu'il m'aime autant que vous... A propos, qui donc ai-je

pour commère?--Une tante de ma femme, une teinturière retirée.--De quel

âge?--Cinquante-cinq ans environ, une femme fort respectable.»

Bellequeue se retourne en faisant une légère grimace et murmurant: «Deux

boîtes de dragées suffiront;» et M. Durand, tout en achevant sa

toilette, conte à son voisin les événemens qui lui sont arrivés dans la

nuit.

«Il fallait frapper chez moi,» dit le coiffeur, «j'aurais été avec

vous... et vous savez que je suis une bonne lame... J'aurais pris ma

canne à dard, et nous aurions attendu les coquins... Qu'est-ce que vous

buvez là?--C'est une infusion de tilleul... pour me remettre du

saisissement d'hier... J'avais envie de prendre du vulnéraire, mais

comme je ne suis pas tombé...--Eh mais... il me semble que j'entends

crier... c'est le nouveau-né sans doute?...--Il n'a fait que cela toute

la nuit!...--Il aura une voix charmante, cet enfant!... Allons donc

l'embrasser... puisqu'il crie, la maman doit être éveillée...»

M. Bellequeue entraîne l'herboriste, et ces messieurs arrivent dans la

chambre de l'accouchée, qui est déjà coiffée d'un fort joli bonnet du

matin; car, les douleurs passées, le premier soin de ces dames est de

chercher à plaire. Madame Durand adresse un gracieux sourire au

coiffeur, qui s'approche du lit en marchant sur ses pointes, et madame

Moka lui présente l'enfant en disant: «Voyez comme il est joli!»

Bellequeue embrasse tendrement le nouveau-né, qui lui bave sur la

figure, et le considère d'un air attendri, tandis que M. Durand

s'avance, et dit d'un air grave en regardant son fils: «C'est absolument

mon menton et la forme de ma tête!--Oui,» dit Bellequeue, «je crois

qu'il y aura quelque chose.»

Madame Moka reprend l'enfant en faisant une révérence au parrain; car

madame Moka met de l'intention dans tout ce qu'elle fait, et de la

prétention dans tout ce qu'elle dit. Mais quand on a eu l'honneur de

garder un général et la femme d'un sénateur, on doit nécessairement

avoir de très-bonnes manières; et quoique madame Moka se trompe souvent

dans l'emploi des verbes, et fasse cinq repas par jour en répétant

qu'_elle n'est point sur sa bouche_, on s'aperçoit sur-le-champ que

c'est une garde qui ne va que dans les bonnes maisons.

«A quand le baptême?» dit Bellequeue. «--Demain, mon compère, si vous

voulez bien.--Comment donc, ma jolie commère, mais vous savez que je

suis toujours prêt!...--Mais,» dit M. Durand, «si nous attendions que la

fièvre laiteuse soit passée?--Oh! non, monsieur, je préfère que le

baptême se fasse demain...--Je suis rangée dans l'avis de madame,» dit

la garde. «Le plus tôt qu'on _pusse_ est le mieux; au moins ensuite si

nous _vouliâmes_ être tranquilles, je ne vois rien qui nous en

_empêchasse_.--Écrivez vite à la nourrice, monsieur Durand... Vous

savez, à Saint-Germain...--Saint-Germain-en-Laye, n'est-ce pas?--Oui,

mon ami, en Laye. N'oubliez pas non plus les billets de faire-part à la

famille, aux amis, aux connaissances... D'ailleurs je vous ai donné une

liste.--Oui, madame. Ah! mon Dieu! que d'occupation... Mon cher monsieur

Bellequeue... si vous aviez un moment à me donner pour m'aider à faire

toutes ces lettres...--Volontiers; il est de bonne heure, et les petites

maîtresses que j'ai à coiffer ne se lèvent pas si matin.--Passons alors

à mon bureau...»

M. Durand descend à sa boutique, dans laquelle son bureau est établi

derrière un petit vitrage. Bellequeue va baiser la main de l'accouchée,

donne un regard expressif à l'enfant, et suit l'herboriste en marchant

encore sur ses pointes, habitude qu'il a contractée dans la rue en

courant chez ses pratiques, chez lesquelles il ne veut pas arriver

crotté; et madame Moka dit en le voyant s'éloigner: «Il serait difficile

qu'on _trouvisse_ un parrain plus courtois.»

L'herboriste se gratte la tête devant son bureau, et tourne sa plume

dans ses doigts en disant: «Comment tourne-t-on ces lettres-là?... comme

c'est mon premier enfant, je n'ai pas encore l'habitude d'en écrire...

Oh! s'il s'agissait d'une ordonnance pour une tisane pectorale ou

laxative, ça serait déjà fait.--Vous êtes donc un peu médecin, mon

compère?» dit Bellequeue en s'assayant aussi devant le bureau.--Oh! je

suis si versé dans la connaissance des simples!... J'ai herborisé à

Pantin, à Saint-Denis, à Fontenay, à Sèvres... Quand je vais à la

campagne, je m'arrête à chaque pas... je regarde dans tous les

coins.--Vous avez dû voir bien des choses... Mais il s'agit de mon

filleul... Il faut faire une circulaire qui serve pour tout le

monde.--C'est juste, une circulaire.--Quoique je sois garçon, j'ai

souvent aidé des maris de mes amis; on commence toujours ainsi: J'ai

l'honneur de vous faire part...--C'est cela même! m'y voilà!... Ce

n'était que le début qui me manquait.»

M. Durand prend une feuille de papier et écrit: «J'ai l'honneur de vous

faire part... que ma femme est heureusement accouchée de son premier...

Est-ce bien?

«--Très-bien,» dit Bellequeue; «continuez.--Le nouveau-né est un

garçon...--Parfaitement tourné!--Il est né viable... et toute la famille

se porte bien. Il me semble que ça n'est pas mal comme cela, et que ça

dit tout.--C'est dicté comme par un écrivain public!... Je vais vite

vous en faire plusieurs copies.»

Cette affaire terminée, Bellequeue quitte Durand en lui promettant de

venir le revoir dans la journée; et, comme le baptême du lendemain doit

être suivi d'un repas de famille, on prépare tout dans la maison de

l'herboriste pour célébrer dignement la naissance du petit Durand.

Catherine est fort occupée à sa cuisine. M. Durand, forcé de rester à sa

boutique, songe déjà à ce qu'il fera de son fils; et, tout en vendant de

la camomille ou des feuilles de mûrier, voit son héritier revêtu de la

toge de l'avocat, ou de l'habit de colonel. Madame Durand se représente

son enfant déjà assez grand pour lui donner le bras, pour lui servir de

cavalier à la promenade. Son fils sera joli garçon, bien fait,

spirituel. Elle voit déjà tout cela en considérant le petit poupon qui

ouvre à peine les yeux, et elle fait des projets... des projets!... Où

n'en fait-on pas? Mais ceux d'une mère sont les plus doux à former, et

du moins ne sont pas toujours tracés sur le sable.

Au milieu du mouvement qui règne dans la maison, madame Moka va et vient

sans cesse dans la chambre, souvent même elle descend à la cuisine; et,

tout en disant qu'elle n'est point sur sa bouche, elle glisse cinq gros

morceaux de sucre dans son café, et a soin de se verser toute la crême

du lait. Puis, deux heures après, elle prend un petit bouillon dans

lequel elle trempe un pain mollet, et elle avale par là-dessus un grand

verre d'un vieux vin de Beaune destiné à l'accouchée, et qu'elle trouve

probablement à sa convenance tout en disant: «Il me _falûme_ toujours

bien peu de chose pour que j'_attendasse_ le dîner... Quand je _garda_

la femme du sénateur, je ne _prîme_ souvent rien dans la nuit.»

Bellequeue est revenu dans l'après midi. M. Durand est monté un moment

près de sa femme, et ils sont tous deux fort inquiets du nom de baptême

que portera leur fils; l'arrivée du parrain doit naturellement décider

la question.

«Comment vous appelez-vous, mon cher Bellequeue?» dit l'herboriste en le

voyant entrer.--Comment je m'appelle?--Oui, mon compère, c'est votre nom

de baptême que nous n'avons pas encore songé à vous demander,» dit

l'accouchée, et dans ce moment je cherchais un joli nom pour mon

fils.--Ma chère commère je m'appelle Jean Bellequeue, pour vous

servir.--Jean? rien que Jean?--Pas davantage, mais il me semble qu'il

n'est pas fort nécessaire d'avoir une douzaine de noms; le principal est

de faire honneur à celui que l'on porte, d'avoir des moeurs, et d'être

galant avec les dames.»

Madame Durand ne répond rien, mais elle fait une légère grimace, parce

que le nom de Jean ne lui semble ni pompeux ni distingué, et qu'elle

aurait voulu pour son fils un nom à la fois sonore et gracieux. Quant à

M. Durand, il murmure entre ses dents: «Jean... _Joannes_... Oui, c'est

un nom facile à prononcer... cependant j'aurais assez aimé un nom qui

aurait dit quelque chose, comme par exemple... _Géranium_, _Rosarium_ ou

_Stramonium_.

»--Ah! mon voisin!... ces noms-là sentent le jus d'herbe en diable.--Pas

du tout, mon cher Bellequeue, ces noms-là embaument au contraire, et je

puis vous prouver...--Eh, monsieur!» dit madame Durand, «je ne veux pas

de tout cela! Est-ce qu'il y a un Géranium dans le calendrier?

»--Je ne présuppose pas qu'on en _trouvît_, dit madame Moka.

«--Parlez-moi d'Édouard, de Stanislas, d'Eugène... c'est joli, c'est

doux, c'est gracieux!

»--Ma foi, ma commère, vous appellerez votre fils comme vous voudrez,

quant à moi je le nommerai Jean, parce que Jean est un nom qui en vaut

bien un autre!--Certainement, mon compère, je suis loin de le trouver

laid... il est seulement un peu court.--C'est plutôt dit.--Nous verrons

aussi le nom que lui donnera ma tante... je crois qu'elle se nomme

Ursule.

»--Je n'appellerai point mon fils Ursule,» dit l'herboriste, «j'aime

mieux Jean...--Mais nous déciderons tout cela demain... A quel le heure

le baptême?--A midi.--Fort bien, je serai ponctuel.--Vous savez que vous

dînez avec nous.--Oui, ma chère commère, je vous laisse et vais faire

mes emplettes.--Ah! point de folie, monsieur Bellequeue, point de folie,

je vous en prie!...--Soyez tranquille... ceci est mon affaire... à

demain.»

Bellequeue sort vivement sans vouloir écouter madame Durand, qui lui

crie qu'elle se fâchera s'il fait de la dépense, et madame Moka dit: «Je

serais bien étonnée qu'un tel parrain ne _fesse_ pas bien les choses.»

Après une nuit que l'on aurait passée fort tranquillement si le

nouveau-né avait bien voulu se taire, ce qu'il ne jugea pas convenable

de faire pendant cinq heures consécutives, le jour du baptême s'annonça

par une jolie petite pluie ou grésil qui gelait en tombant, ce qui

rendait le pavé excessivement glissant, mais heureusement la nourrice

arriva à bon port. C'était une paysanne de vingt-quatre ans, fortement

constituée, dont le mari louait des ânes aux amateurs de Saint-Germain,

pendant que sa femme louait mieux que cela aux nouveau-nés de la

capitale. En voyant la nourrice, madame Moka déclare qu'il n'est pas

probable que le nourrisson _pusse_ jamais manquer, et madame Ledoux

s'écrie qu'elle ressemble comme deux gouttes d'eau à la nourrice de son

douzième, qui était du papetier.

Quant à celui que cela regardait le plus, il est probable que sa

nourrice lui plut aussi, car il se jeta avec avidité sur ce qu'elle lui

présentait, et entourant de ses petites mains le globe qui lui

promettait l'abondance, il y resta collé pendant une heure, sans qu'il

fût possible de le lui faire quitter, ce qui fit dire à madame Moka que

l'enfant annonçait beaucoup de caractère.

La nourrice aurait pu repartir le même jour pour son pays, mais madame

Durand ne voulait point se séparer si vite de son fils, et, quoiqu'en le

mettant en nourrice à quatre lieues de la capitale, elle se promit de le

voir souvent, il fut décidé que Suzon resterait au baptême et ne

repartirait que le lendemain.

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