ARGUMENT.--Roland, toujours à la recherche d’Angélique, voit une femme
qui lui ressemble dans les bras d’Atlante, lequel, changé en chevalier,
paraît l’emporter. En le poursuivant, Roland parvient à un palais
enchanté, où arrive également Roger qui court après celui qu’il prend
pour le ravisseur de Bradamante. Angélique y arrive, elle aussi, et y
trouve Roland, Sacripant, Ferragus, Gradasse et d’autres guerriers. Une
querelle s’élève à son sujet entre quelques-uns d’entre eux, ce qui
procure à Ferragus l’occasion de s’emparer du casque de Roland.
Angélique se dirige vers le Levant et trouve dans un bois un jeune homme
mortellement blessé.--Roland va vers Paris et détruit deux troupes de
Maures. Plus loin il découvre un repaire de malandrins qui retiennent
Isabelle prisonnière.
Lorsque Cérès, ayant quitté la mère des dieux, fut revenue en toute hâte
dans la vallée solitaire où le mont Etna pèse sur les épaules d’Encelade
foudroyé, elle ne trouva plus sa fille où elle l’avait laissée, loin de
tout chemin fréquenté. Après s’être déchiré le visage, le sein, les
cheveux, elle saisit deux pins;
Elle les alluma aux feux de Vulcain et voulut qu’ils ne pussent jamais
s’éteindre. Les tenant chacun dans une main, elle monta sur son char
traîné par deux serpents, et chercha parmi les forêts, les champs, les
monts, les plaines et les vallées, franchissant les fleuves, les marais,
les torrents. Elle chercha sur terre et sur mer, et après avoir exploré
la surface du monde entier, elle descendit dans les profondeurs du
Tartare.
Si, comme il en avait le désir, Roland eût possédé le pouvoir de la
déesse d’Éleusis, il n’aurait, dans sa recherche d’Angélique, laissé
inexploré aucune forêt, aucun champ, aucun étang ou aucun ruisseau.
Vallées, montagnes et plaines, la terre et la mer, le ciel et l’abîme de
l’éternel oubli, il eût tout vu. Mais n’ayant pas le char et les
dragons, il la cherchait du mieux qu’il pouvait.
Il l’a cherchée par toute la France. Maintenant il s’apprête à la
chercher à travers l’Allemagne, la nouvelle et la vieille Castille, se
proposant ensuite de passer la mer d’Espagne et d’aller en Libye.
Pendant qu’il songe à tout cela, une voix qui semble se plaindre
parvient à son oreille. Il pousse en avant, et il voit devant lui un
chevalier s’éloigner au trot d’un grand destrier.
Ce chevalier porte dans ses bras et retient par force, sur le devant de
sa selle, une damoiselle qui paraît très affligée. Elle pleure et se
débat avec l’apparence d’une grande douleur, et appelle à son secours. A
peine le valeureux prince d’Anglante a-t-il vu cette jeune beauté, qu’il
lui semble reconnaître celle qu’il a cherchée nuit et jour en France et
dans les pays voisins.
Je ne dis pas que ce soit elle, mais elle ressemble à la gentille
Angélique qu’il aime tant. Roland qui voit emporter sa dame, sa déesse,
en proie à une telle douleur et à une telle désolation, est saisi de
colère et de fureur. D’une voix terrible, il apostrophe le chevalier. Il
l’apostrophe et le menace, et il pousse Bride-d’Or à toute bride.
Le félon ne s’arrête ni ne lui répond. Désireux de conserver sa
précieuse proie, il va si rapide à travers les halliers, que le vent ne
pourrait l’atteindre. L’un fuit, l’autre le chasse, et l’on entend les
forêts profondes retentir de lamentations furieuses. Ils débouchèrent,
en courant, dans un grand pré, au milieu duquel s’élevait une vaste et
riche demeure.
Ce palais magnifique avait été fort habilement construit en marbres
variés. Le chevalier, la donzelle sur son bras, courut droit à la porte
d’or qui s’ouvrait au beau milieu. Presque au même instant arriva
Bride-d’Or, portant Roland menaçant et dédaigneux. Aussitôt qu’il est
entré dans le palais, Roland jette les yeux autour de lui, mais il ne
voit plus le guerrier ni la donzelle.
Il descend aussitôt de cheval et parcourt, tout fulminant, les moindres
recoins de cette belle demeure. Il court deçà, delà, et visite, sans se
lasser, chaque chambre, chaque appartement. Après avoir fouillé tout
l’étage inférieur, il monte les escaliers et ne perd pas moins son temps
et sa peine à chercher en haut, qu’il n’en a perdu à chercher en bas.
Il voit les lits ornés d’or et de soie. Les murs, les parois et les
parquets où il pose le pied, disparaissent sous les courtines et les
tapis. En haut, en bas, le comte Roland va et vient, sans que ses yeux
aient la joie de revoir Angélique, ou le voleur qui a ravi le beau
visage aimé.
Et pendant qu’il portait en vain ses pas d’un côté et d’autre, plein de
fatigue et de soucis, il rencontre Ferragus, Brandimart, le roi
Gradasse, le roi Sacripant, et d’autres chevaliers qui s’en allaient en
bas, en haut, faisant, comme lui, de vains détours, et maudissant
l’invisible seigneur de ce palais.
Ils s’en vont tous cherchant, se plaignant tous de quelque larcin qu’on
leur a fait. Celui-ci est en quête du destrier qu’on lui a enlevé;
celui-là enrage d’avoir perdu sa dame; ceux-là accusent le châtelain
d’autres méfaits; et tous sont tellement ensorcelés, qu’ils ne savent
pas sortir de cette cage, où, depuis des semaines entières et des mois,
ils sont retenus par cet enchantement.
Roland, après avoir fouillé quatre ou six fois tout l’étrange palais,
dit à part soi: «--Je perdrais ici mon temps et ma peine, et peut-être
le voleur a-t-il entraîné Angélique par une autre sortie, et est-il déjà
loin.--» Guidé par cette pensée, il sort dans le pré verdoyant dont le
palais était entouré.
Pendant qu’il faisait le tour de ce lieu champêtre, tenant les yeux
fixés à terre, pour voir si, soit à droite, soit à gauche, il ne verra
pas les traces d’un passage récent, il s’entend appeler d’une fenêtre.
Il lève les yeux, et il lui semble entendre le parler divin, il lui
semble voir le visage de celle qui l’a rendu si différent de ce qu’il
était jadis.
Il lui semble entendre Angélique lui dire, à travers ses pleurs et ses
prières: «--Viens, viens à mon aide! Je te recommande ma virginité, qui
m’est plus chère que mon âme, que ma vie. En présence de mon cher
Roland, me sera-t-elle donc ravie par ce voleur? Donne-moi plutôt la
mort de ta main, que de me laisser subir un sort si cruel.--»
Ces paroles font revenir Roland, qui parcourt encore une ou deux fois
chaque chambre, avec une nouvelle ardeur, et dont l’espoir allège la
fatigue. Tantôt il s’arrête, croyant entendre une voix, qui ressemble à
celle d’Angélique, réclamer son secours; mais il ne sait d’où elle
vient, car tandis qu’il est d’un côté, elle se fait entendre d’un autre.
Mais revenons à Roger que j’ai laissé dans un sentier ombreux et obscur,
au moment où, après avoir suivi le géant et sa dame, il a débouché du
bois dans un grand pré. Il arriva à l’endroit où venait d’arriver
Roland, si je reconnais bien le lieu. L’énorme géant disparut par la
porte, et Roger, sans se lasser de le suivre, y entra après lui.
Dès qu’il a mis le pied sur le seuil, il regarde dans la grande cour et
à travers les galeries. Il ne voit plus le géant ni sa dame, et c’est en
vain qu’il tourne les yeux de tous côtés. En haut, en bas, il va et
vient sans jamais rencontrer ce qu’il cherche. Il ne sait où le félon
s’est caché avec la dame.
Après avoir passé quatre ou cinq fois en revue les galeries et les
salles, il y revient encore et ne s’arrête pas avant d’avoir cherché
jusque sous les escaliers. Espérant qu’il les trouvera dans les forêts
voisines, il part, mais une voix pareille à celle qui a appelé Roland
l’appelle aussi et le fait rentrer de nouveau dans le palais.
La même voix, la même apparition que Roland avait prise pour Angélique,
semble être à Roger la dame de Dordogne, dont il est de même séparé. De
même à Gradasse et à tous ceux qui, comme lui, allaient errant dans le
palais, l’apparition semble être la chose que chacun d’eux désire le
plus.
C’était un nouvel et étrange enchantement imaginé par Atlante de Carène
pour occuper tellement Roger à cette fatigue, à cette douce peine, qu’il
pût échapper au funeste destin qui devait le faire mourir jeune. Après
le château d’acier, qui ne lui avait pas réussi, après Alcine, il a
encore voulu faire cet essai.
Atlante a attiré et tient dans cet enchantement, non seulement Roger,
mais tous les chevaliers qui ont le plus de renommée en France, afin que
Roger ne meure pas de leur main. Et pendant qu’il les retenait dans
cette demeure, il avait approvisionné abondamment le palais afin de ne
laisser manquer de rien les dames et les chevaliers qui s’y trouvaient.
Mais revenons à Angélique. Ayant avec elle cet anneau si merveilleux
qu’en le mettant dans sa bouche elle disparaît aux regards, elle porte à
son doigt un préservatif assuré contre tout enchantement. Après avoir
trouvé, dans la caverne de la montagne, de la nourriture, une haquenée
et des vêtements autant qu’il lui en fallait, elle avait résolu de
retourner dans son beau royaume de l’Inde.
Elle aurait voulu volontiers avoir pour escorte Roland ou Sacripant, non
pas que l’un lui fût plus cher que l’autre, car elle s’était toujours
montrée rebelle à leurs désirs; mais devant, pour regagner le Levant,
passer par tant de villes, de châteaux, elle avait besoin d’un guide,
d’une escorte, et elle ne pouvait avoir en d’autres une plus grande
confiance.
Elle les chercha longtemps l’un et l’autre, sans en découvrir la moindre
trace, tantôt dans les cités, tantôt dans les villas, dans les forêts
profondes et sur tous les chemins. Enfin la fortune la pousse vers le
palais où Atlante avait réuni dans un étrange enchantement le comte
Roland, Ferragus, Sacripant, Roger, Gradasse et tant d’autres;
Elle y entre, car le magicien ne peut la voir. Elle cherche partout,
invisible grâce à son anneau. Elle trouve Roland et Sacripant qui la
cherchent vainement dans cette demeure. Elle voit comment, en leur
présentant son image, Atlante les trompe l’un et l’autre. Pendant
longtemps, elle se demande lequel des deux elle doit prendre pour
compagnon, et elle ne sait à quoi se résoudre.
Elle ne sait pas lequel des deux il lui vaudrait le mieux avoir avec
elle, du comte Roland ou du fier roi de Circassie. Roland pourra la
défendre plus vaillamment et plus efficacement dans les moments
périlleux; mais si elle en fait son guide, elle risque d’en faire son
maître, car elle ne voit pas comment elle pourrait s’en faire
constamment obéir, ou même le renvoyer en France quand elle n’aura plus
besoin de lui.
Quant au Circassien, elle pourra le renvoyer quand il lui plaira,
l’eût-elle déjà fait monter au ciel. Cette seule raison la décide à le
prendre pour escorte, à se fier à sa foi et à son zèle. Elle ôte
l’anneau de sa bouche, et montre son visage sans voile aux regards de
Sacripant. Elle croit s’être montrée à lui seul, mais soudain Roland et
Ferragus surviennent.
Surviennent Roland et Ferragus. L’un et l’autre rôdaient en haut, en
bas, au dedans et au dehors, cherchant dans l’immense palais celle qui
était leur divinité. Ils coururent tous à la dame, car aucun
enchantement ne les retenait plus, l’anneau qu’elle avait à sa main
rendant vaines toutes les inventions d’Atlante.
Deux des guerriers que je chante avaient la cuirasse au dos et le casque
en tête. Depuis qu’ils étaient entrés dans cette demeure, ils ne les
avaient quittés ni le jour ni la nuit, car l’habitude qu’ils en avaient
les leur rendait aussi faciles à porter que de simples vêtements. Le
troisième, Ferragus, était aussi armé, mais il n’avait pas de casque et
ne voulait pas en avoir,
Jusqu’à ce qu’il eût celui que le paladin Roland avait enlevé au frère
du roi Trojan. Il l’avait juré lorsqu’il avait en vain cherché dans la
rivière le casque fin de l’Argail. Bien qu’il ait eu Roland pour voisin
dans ce palais, Ferragus n’en est pas venu aux mains avec lui, car ils
ne se pouvaient reconnaître entre eux, tant qu’ils seraient dans cette
enceinte.
Cette demeure était enchantée de telle sorte qu’ils ne pouvaient se
reconnaître entre eux. Ni le jour ni la nuit, ils ne quittaient l’épée,
le haubert ou l’écu. Leurs chevaux, la selle sur le dos, le mors
suspendu à l’arçon, mangeaient dans une écurie, située près de l’entrée,
et constamment fournie d’orge et de paille.
Atlante ne saurait et ne pourrait empêcher les guerriers de remonter en
selle pour courir derrière les joues vermeilles, les cheveux d’or et les
beaux yeux noirs de la donzelle qui fuit sur sa jument qu’elle talonne.
Elle voit avec déplaisir les trois amants réunis, car elle les aurait
peut-être choisis l’un après l’autre.
Quand elle les eut assez éloignés du palais pour ne plus craindre que
l’enchanteur maudit pût exercer sur eux son pouvoir pernicieux, elle
porta à ses lèvres de rose l’anneau qui lui avait fait éviter plus d’un
danger. Soudain, elle disparut à leurs yeux, les laissant comme insensés
et stupéfaits.
Son premier projet était de prendre avec elle Roland ou Sacripant qui
l’aurait accompagnée dans son retour au royaume de Galafron, dans
l’extrême Orient; mais soudain il lui vint un profond dédain pour tous
les deux. Changeant en un instant de résolution, elle ne voulut rien
devoir ni à l’un ni à l’autre, et pensa que son anneau lui suffirait
pour les remplacer.
Les trois guerriers bafoués portent leurs regards stupéfaits d’un côté
et d’autre à travers le bois. Tel le chien qui a perdu la trace du
lièvre ou du renard qu’il chassait et qui s’est dérobé à l’improviste
dans un terrier étroit, dans un épais taillis ou dans quelque fossé. La
dédaigneuse Angélique se rit d’eux, car elle est invisible, et elle
observe leurs mouvements.
Au milieu du bois se montre un seul chemin. Les chevaliers croient que
la donzelle s’en va par là devant eux, car il est impossible de sortir
d’un autre côté. Roland y court, Ferragus le suit, et Sacripant n’est
pas moins prompt à donner de l’éperon. Angélique retient la bride à sa
bête et derrière eux s’avance paisiblement.
Lorsqu’ils furent arrivés, tout courant, à l’endroit où le sentier se
perdait dans la forêt, les chevaliers commencèrent à regarder dans
l’herbe s’ils ne trouveraient pas quelques traces. Ferragus, qui parmi
les plus hautains aurait pu avoir la couronne, se tourna vers les deux
autres d’un air farouche, et leur cria: «--D’où venez-vous?
«Retournez en arrière, ou prenez une autre voie, si vous ne voulez pas
rester morts ici. Sachez que je ne souffre pas de compagnon quand il
s’agit d’aimer ou de suivre ma dame.--» Roland dit au Circassien:
«--Celui-ci pourrait-il s’exprimer autrement, s’il nous avait rencontrés
tous les deux parmi les plus viles et les plus timides putains qui aient
jamais tiré la laine des quenouilles?--»
Puis, tourné vers Ferragus, il dit: «--Brute, si je ne tenais compte que
tu es sans casque, je t’apprendrais sans retard à connaître si ce que tu
as dit est bien ou mal.--» L’Espagnol répondit: «--Pourquoi
t’inquiètes-tu de ce qui m’est à moi fort indifférent? Moi seul, contre
vous deux, je suis bon pour soutenir ce que j’ai dit, bien que je sois
sans casque.--»
«--Ah!--dit Roland au roi de Circassie--rends-moi le service de lui
prêter ton casque, afin que je le guérisse de sa folie, car je n’en ai
jamais vu de semblable à la sienne.--» Le roi répondit: «--Qui serait le
plus fou de nous trois? Si cette proposition te paraît honnête,
prête-lui le tien; je ne serai pas moins capable que toi peut-être de
corriger un fou.--»
Ferragus reprit: «--C’est vous qui êtes des imbéciles; s’il m’eût
convenu de porter un casque, vous n’auriez déjà plus les vôtres, car je
vous les aurais enlevés malgré vous. Mais pour vous raconter en partie
mes affaires, sachez que je vais sans casque, et que j’irai de la sorte,
jusqu’à ce que j’aie celui que porte sur sa tête le paladin Roland.--»
«--Donc--répondit en souriant le comte--tu penses pouvoir faire, tête
nue, à Roland, ce que celui-ci fit jadis dans Aspromonte au fils
d’Agolant? Je crois, au contraire, moi, que si tu le voyais face à face,
tu tremblerais de la tête aux pieds. Loin de songer à vouloir son
casque, tu lui donnerais de toi-même les autres armes dont tu es
revêtu.--»
L’Espagnol vantard dit: «--Déjà plusieurs fois, j’ai tenu Roland
tellement serré, que j’aurais pu facilement lui enlever toutes les armes
qu’il avait sur le dos, et non pas seulement son casque. Si je ne l’ai
pas fait, c’est qu’alors je n’avais pas formé le dessein que j’ai depuis
conçu; maintenant je l’ai résolu, et j’espère pouvoir l’accomplir sans
peine.--»
Roland ne put se contenir plus longtemps; il cria: «--Menteur, brute de
païen, en quel pays, à quel moment m’as-tu tenu en ton pouvoir, les
armes à la main? Ce paladin que tu vas te vantant d’avoir vaincu, c’est
moi. Tu pensais qu’il était loin. Or, voyons si tu pourras m’enlever le
casque, ou si je suis bon pour t’enlever à toi-même tes autres armes?
«Je ne veux pas conserver sur toi le moindre avantage.--» Ainsi disant,
il délace son casque et le suspend à une branche de hêtre. En même
temps, il tire Durandal. Ferragus, sans perdre le moins du monde
courage, tire son épée et se met en position, de manière à pouvoir avec
elle et avec son écu levé, couvrir sa tête nue.
Les deux guerriers commencèrent par faire décrire un cercle à leurs
chevaux, tentant avec le fer le défaut de leurs cuirasses. Il n’y avait
pas dans le monde entier un autre couple qu’on eût pu comparer à
celui-là. Égaux en force et en vaillance, ils ne pouvaient se blesser ni
l’un ni l’autre.
Car vous avez déjà entendu dire, mon seigneur, que Ferragus était
invulnérable sur tout le corps, excepté à l’endroit où l’enfant prend sa
première nourriture, alors qu’il est encore dans le ventre de sa mère.
Jusqu’au jour où la pierre sombre du tombeau lui recouvrit la face, il
porta sur cette partie, où il était accessible, sept plaques d’acier de
la meilleure trempe.
Le prince d’Anglante était également invulnérable sur tout le corps,
hors une partie. Il pouvait être blessé sous la plante des pieds; mais
il la garantissait avec beaucoup de soin et d’art. Le reste de son corps
était plus dur que le diamant, si la renommée nous a rapporté la vérité.
L’un et l’autre, à la poursuite de leurs entreprises, allaient tout
armés, plutôt comme ornement que par besoin.
La bataille devient cruelle, âpre, terrible à voir et pleine
d’épouvante. Ferragus, soit qu’il frappe de la pointe ou de la taille,
ne porte pas une botte qui ne tombe en plein. Chaque coup de Roland
ouvre, rompt ou brise une plaque ou une maille. Angélique, invisible,
assiste seule à un pareil spectacle.
Pendant ce temps, en effet, le roi de Circassie, pensant qu’Angélique
courait non loin en avant, et voyant Ferragus et Roland aux prises,
avait pris le chemin par lequel il croyait que la donzelle s’était
échappée quand elle avait disparu à leurs yeux. C’est ainsi que la fille
de Galafron fut seule témoin de cette bataille.
Après qu’elle l’eut contemplée quelque temps, saisie d’horreur et
d’épouvante, le résultat lui en parut aussi dangereux pour elle d’un
côté comme de l’autre. Une nouvelle pensée lui vient alors à l’esprit;
elle se décide à enlever le casque pour voir ce que feront les deux
guerriers quand ils s’apercevront qu’il a été enlevé; elle a toutefois
la pensée de ne pas le garder longtemps.
Elle a bien l’intention de le rendre au comte, mais elle veut auparavant
s’en amuser un peu. Elle détache le casque, puis elle s’éloigne sans
rien leur dire. Elle était déjà loin, avant que l’un d’eux se fût aperçu
du larcin, tellement l’un et l’autre étaient embrasés de colère.
Mais Ferragus, ayant le premier levé les yeux, s’écarte de Roland et lui
dit: «--Vois, le chevalier qui était avec nous nous a traités comme des
dupes et des sots! Quel prix le vainqueur retirera-t-il de sa victoire,
puisque celui-ci nous a volé le beau casque?--» Roland s’arrête et jette
les yeux sur la branche d’arbre; il n’y voit plus le casque, et il est
tout enflammé de colère.
Comme Ferragus, il conclut que c’était le chevalier qui était auparavant
avec eux qui l’avait emporté. Tournant la bride, il fait sentir les
éperons à Bride-d’Or. Ferragus, le voyant s’éloigner du champ de
bataille, le suivit. Ils arrivèrent bientôt à un endroit où
apparaissaient sur l’herbe les traces nouvelles du Circassien et de la
donzelle.
Le comte prit sa route à gauche, vers une vallée où le Circassien
s’était dirigé lui-même. Quant à Ferragus, il se tint plus près de la
montagne, là où était le sentier qu’Angélique avait suivi. En ce moment,
Angélique était arrivée près d’une fontaine, dans un site ombreux et
agréable, invitant chaque passant à s’arrêter sous ses ombres fraîches
et à ne point la quitter sans y avoir bu.
Angélique s’arrête près des eaux claires, ne pensant pas que personne
survienne. Grâce à l’anneau magique qui la cache, elle ne craint pas
qu’aucun mauvais cas puisse lui arriver. Aussitôt descendue sur l’herbe
épaisse de la rive, elle suspend le casque à une branche, puis elle
cherche l’endroit le plus frais pour y lier sa jument et la faire
paître.
Le chevalier d’Espagne qui avait suivi ses traces arrive à la fontaine.
Angélique ne l’a pas plus tôt vu, qu’elle se rend invisible et remonte
sur sa haquenée. Elle ne peut reprendre le casque qui était tombé sur
l’herbe et avait roulé loin d’elle. Aussitôt que le païen eut aperçu
Angélique, il courut à elle plein de joie.
Mais elle disparut, comme j’ai dit, avant qu’il eût pu la saisir, ainsi
que disparaissent au réveil les fantômes vus en songe. Il s’en va, la
cherchant à travers les arbres, et ses yeux impuissants ne peuvent plus
la voir. Blasphémant Mahomet, Trivigant et tous les chefs de sa
religion, Ferragus s’en revient à la fin vers la fontaine où, dans
l’herbe, gisait le casque du comte.
Il le reconnut, dès qu’il l’eut vu, à l’inscription gravée sur la
visière et qui disait où Roland l’avait acquis, comment et quand, et à
qui il l’avait enlevé. Le païen s’en arma la tête et le col, son chagrin
ne l’empêchant point de le prendre, je veux dire le chagrin qu’il
éprouvait d’avoir vu disparaître sa dame, comme disparaissent les
esprits nocturnes.
Après qu’il a lacé sur sa tête le casque redouté, il pense que, pour
qu’il soit pleinement satisfait, il ne lui reste plus qu’à retrouver
Angélique qui apparaît et disparaît à ses yeux comme un éclair. Il la
chercha par toute la forêt, et quand il eut perdu l’espoir de retrouver
ses traces, il regagna le camp espagnol vers Paris,
Adoucissant la douleur cuisante qu’il éprouvait de n’avoir pu assouvir
son grand désir, par le plaisir de posséder le casque qui avait
appartenu à Roland, ainsi qu’il en avait fait le serment. Le comte en
fut par la suite instruit, et il chercha longtemps Ferragus, jusqu’au
jour où il lui enleva le casque de la tête, après lui avoir arraché la
vie entre deux ponts.
Angélique, invisible et seule, poursuit son chemin, le visage troublé.
Elle regrette qu’une trop grande précipitation lui ait fait laisser le
casque près de la fontaine: «--J’ai fait une chose qu’il ne
m’appartenait pas de faire--se disait-elle à elle-même--en enlevant au
comte son casque. C’est là la première récompense, et elle est assez
étrange, de tant de services que je lui dois!
«C’est dans une bonne intention, Dieu le sait, que j’ai enlevé le
casque, bien que l’effet produit ait été tout autre de ce que
j’espérais. Ma seule pensée fut de mettre fin au combat, et non pas de
donner l’occasion à cette brute d’Espagnol de satisfaire aujourd’hui son
désir.--» Ainsi elle allait, s’accusant elle-même d’avoir privé Roland
de son casque.
Mécontente et de mauvaise humeur, elle prit le chemin qui lui parut le
meilleur pour aller vers l’Orient. La plupart du temps, elle marchait
invisible; d’autrefois elle se montrait, selon qu’il lui semblait
opportun, et selon les gens qu’elle rencontrait. Après avoir vu de
nombreux pays, elle arriva à un bois où elle trouva un jouvenceau blessé
au beau milieu de la poitrine, et gisant entre deux de ses compagnons
morts.
Mais je n’en dirai pas davantage pour le moment sur Angélique, car j’ai
beaucoup de choses à vous raconter avant de revenir à elle. Je ne
consacrerai pas non plus, du moins de longtemps, d’autres vers à
Ferragus et à Sacripant. Je suis forcé de les laisser pour le prince
d’Anglante, dont je dois m’occuper avant tous les autres. Je dois dire
les fatigues et les angoisses éprouvées par lui à la poursuite du grand
désir qu’il ne parvint jamais à satisfaire.
A la première cité qu’il trouve sur son chemin, comme il a grand soin de
voyager incognito, il met sur sa tête un casque nouveau, sans regarder
si la trempe en est faible ou forte. Qu’elle soit ce qu’elle voudra, peu
lui importe, puisqu’il est rassuré par l’enchantement qui le rend
invulnérable. Ainsi couvert, il poursuit sa recherche; le jour, la nuit,
la pluie, le soleil ne peuvent l’arrêter.
A l’heure où Phébus fait sortir de la mer ses chevaux au poil humide, où
l’Aurore s’en vient parsemer tout le ciel de fleurs jaunes et
vermeilles, où les étoiles abandonnant leurs chœurs nocturnes ont déjà
disparu sous un voile, Roland, passant un jour près de Paris, donna une
preuve éclatante de sa valeur.
Il se rencontra avec deux escadrons. Le premier était conduit par
Manilard, Sarrasin aux cheveux blancs, roi de Noricie, jadis fier et
vaillant, et maintenant meilleur pour le conseil que pour le combat.
L’autre suivait l’étendard du roi de Trémisène[64], tenu pour un
chevalier accompli parmi les Africains. Ceux qui le connaissaient
l’appelaient Alzird.
Ces gens, avec le reste de l’armée païenne, avaient séjourné pendant
l’hiver, les uns plus près, les autres plus loin de Paris, logés tous
dans les villas ou dans les châteaux environnants. Le roi Agramant,
après avoir perdu de longs jours à essayer de prendre Paris, résolut de
tenter un assaut final, puisqu’il ne pouvait pas s’en emparer autrement.
Pour cette entreprise, il disposait de troupes innombrables; outre
celles qui étaient venues avec lui et celles qui, d’Espagne, avaient
suivi la royale bannière de Marsile, il avait à sa solde beaucoup de
gens de France, car de Paris jusqu’au royaume d’Arles, y compris une
grande partie de la Gascogne--quelques forteresses exceptées--tout lui
était soumis.
A peine les ruisseaux tremblants eurent-ils commencé à fondre la glace
sous leurs eaux tièdes, à peine les prés se furent-ils revêtus d’herbes
nouvelles et les arbres de feuillage tendre, que le roi Agramant
rassembla tous ceux qui suivaient sa fortune, pour réunir autour de lui
son immense armée et donner à ses affaires une meilleure tournure.
A cet effet, le roi de Trémisène, ainsi que celui de Noricie, s’en
allaient rejoindre en temps voulu le lieu indiqué pour passer en revue
chaque troupe, et voir si elles étaient en bon ou mauvais état. Roland
vint à les rencontrer par hasard, comme je vous ai dit, marchant tous
les deux de compagnie. Quant à lui, il cherchait toujours, selon qu’il
en avait pris l’habitude, celle qui le tenait sous les chaînes de
l’amour.
Dès qu’Alzird vit s’approcher le comte qui n’avait pas son pareil au
monde comme valeur, il lui parut à sa noble prestance, à son front
superbe, l’égal du dieu des armes. Il resta stupéfait devant cette
physionomie ouverte, ce fier regard, ce visage farouche. Il pensa qu’il
avait affaire à un guerrier de haute vaillance, mais il eut trop de
désir de l’éprouver.
Alzird était jeune et présomptueux, estimé pour sa force et son grand
cœur. Il poussa son cheval en avant pour se mesurer avec le comte. Il
eût mieux fait de se tenir avec sa troupe, car au premier choc le prince
d’Anglante le jette à terre après lui avoir traversé le cœur. Le
destrier, ne sentant plus le frein, s’enfuit plein de terreur.
Un cri subit, effroyable, s’élève, emplissant l’air de toutes parts, à
la vue du jeune homme tombant et perdant son sang par une large
ouverture. La troupe frémissante s’en vient au comte en désordre et le
presse de la taille et de la pointe. C’est comme une tempête de dards
empennés qui s’abat sur la fleur des chevaliers vaillants.
La rumeur est pareille à celle produite par une troupe de sangliers
qu’on voit courir sur les coteaux ou à travers les champs, lorsque le
loup sorti de sa caverne obscure, ou l’ours descendu de la montagne, en
ont pris un jeune. Toute la bande se lamente avec des grognements
effroyables. Ainsi la foule des infidèles s’était précipitée vers le
comte en criant: «Sus! sus!»
En un instant la cuirasse reçoit mille coups de lance, de flèche et
d’épée, et l’écu autant. Les uns le frappent dans le dos avec la masse,
les autres le menacent par côté, d’autres par devant. Mais lui, qui ne
donna jamais accès à la peur, ne fait pas plus de cas de cette tourbe
vile et de toutes ces armes, que le loup, dans l’obscurité de la
bergerie, ne se préoccupe du nombre des agneaux.
Il tenait nue à la main cette effroyable épée qui a mis à mort tant de
Sarrasins. Aussi, celui qui voudrait compter le nombre de ceux qui
tombent dans cette foule entreprendrait chose longue et difficile.
Bientôt le sang coule le long du chemin rougi et qui peut à peine
contenir tant de morts, car il n’y a ni bouclier ni casque qui puisse
préserver là où l’impitoyable Durandal s’abat,
Non plus que les vêtements rembourrés de coton, ou les tissus roulés
mille fois autour de la tête. Les gémissements et les plaintes s’élèvent
dans les airs, en même temps que volent les bras, les épaules et les
têtes coupés. La Mort cruelle erre sur le champ de bataille, sous mille
formes horribles, et se dit: «--Aux mains de Roland, Durandal vaut mieux
que cent de mes faux.--»
Un coup attend à peine l’autre. Bientôt, ils prennent tous la fuite,
aussi promptement qu’ils étaient d’abord accourus, s’imaginant faire une
bouchée d’un homme seul. Personne n’attend son ami pour s’ôter de la
bagarre et s’éloigner avec lui. L’un fuit à pied, l’autre à grands
renforts d’éperons; aucun ne s’inquiète de savoir s’il prend la bonne
route.
L’Honneur se tenait près d’eux, avec le miroir qui montre les taches de
l’âme. Aucun d’eux ne s’y regarda, sauf un vieillard, dont l’âge avait
glacé le sang, mais non le courage. Il comprit qu’il lui valait mieux
mourir que se déshonorer en prenant la fuite. Je veux parler du roi de
Noricie. Il met sa lance en arrêt contre le paladin de France,
Et la rompt sur l’écu du fier comte qui n’en est pas même ébranlé.
Celui-ci, qui avait justement le glaive nu, en porte au roi Manilard un
coup qui devait le traverser. Mais la fortune secourable voulut que le
fer cruel fût mal assuré dans la main de Roland. On ne peut pas toujours
frapper juste. Cependant le coup fait vider l’arçon
Au roi qu’il laisse tout étourdi. Roland ne se retourne point pour le
frapper de nouveau; il taille, tranche, fend, assomme les autres. Il
semble à tous qu’ils l’ont sur les épaules. De même que par les airs, où
l’espace s’ouvre devant eux, les étourneaux fuient l’audacieux
émerillon, ainsi de toute cette troupe en déroute, les uns tombent, les
autres fuient en se jetant la face contre terre.
L’épée sanglante ne s’arrête point que le champ de bataille ne soit vide
de combattants. Roland hésite alors pour savoir de quel côté il doit
continuer sa route, bien que tout le pays lui soit connu. Qu’il aille à
droite ou à gauche, il ne songe qu’à chercher Angélique, et craint
seulement d’aller où elle n’est pas.
Il poursuivit son chemin, s’informant souvent d’elle, marchant par les
champs et par les bois, comme un homme hors de soi-même. La nuit venue,
il s’écarta de la route, attiré par une lueur, qui, de loin, s’échappait
des fentes d’un rocher situé au pied d’une montagne. Roland s’approcha
du rocher pour voir si Angélique n’était pas venue s’y reposer.
Comme dans un bois d’humbles genévriers, ou par les chaumes de la vaste
plaine, le chasseur qui poursuit le lièvre peureux, s’avance d’une
marche incertaine à travers les sillons, explorant chaque buisson,
chaque touffe d’herbe pour voir si la bête ne s’y est pas mise à
couvert, ainsi Roland cherchait sa dame avec une grande patience,
partout où l’espoir le poussait.
Le comte, se dirigeant en toute hâte vers ce rayon de lumière, arriva à
un endroit où, au sortir de l’étroit défilé de la montagne, la forêt
s’élargissait, et où se cachait une grotte spacieuse, devant laquelle
croissaient des épines et des jeunes pousses, qui formaient comme un mur
pour dérober ceux qui se trouvaient dans la grotte aux regards de
quiconque aurait voulu leur nuire.
De jour on n’aurait pu la découvrir, mais de nuit, la lumière qui s’en
échappait la faisait apercevoir. Roland s’imaginait bien ce que c’était.
Pourtant il voulait en être plus certain; après avoir attaché Bride-d’Or
en dehors, il s’approche doucement de la grotte, et écartant les rameaux
touffus, il entre par l’ouverture, sans se faire annoncer.
Il descend plusieurs degrés dans cette tombe où les gens sont ensevelis
vivants. La grotte, taillée au ciseau, était très spacieuse et n’était
pas tout à fait privée de la lumière du jour, bien que l’entrée en
laissât passer fort peu. Mais il en venait beaucoup d’une fenêtre qui
s’ouvrait dans un trou du rocher à main droite.
Au milieu de la caverne, près d’un feu, était une dame à l’aspect
agréable. Elle avait à peine dépassé quinze ans, comme il parut au comte
au premier abord. Et elle était si belle, qu’elle changeait ce lieu
sauvage en paradis, bien qu’elle eût les yeux baignés de larmes, signe
manifeste d’un cœur dolent.
Près d’elle était une vieille; elles semblaient en grande contestation,
comme les femmes font souvent entre elles. Mais dès que le comte fut
entré, elles se turent. Roland s’empressa de les saluer d’un air
courtois, ainsi qu’il faut toujours faire avec les dames. Et elles, se
levant aussitôt, lui rendirent gracieusement son salut.
Il est vrai qu’elles s’effrayèrent un peu en entendant à l’improviste sa
voix, et en voyant entrer, armé de toutes pièces, un homme qui
paraissait si terrible. Roland demanda qui pouvait être assez
discourtois, injuste, barbare et atroce, pour tenir enseveli dans cette
grotte un visage si gentil et si digne d’amour.
La jeune fille lui répondit d’une voix faible et entrecoupée de profonds
sanglots. Aux doux accents de sa voix, on eût dit que les perles et le
corail s’échappaient de sa bouche. Les larmes descendaient sur sa gorge
à travers les lis et les roses de ses joues. Mais qu’il vous plaise,
seigneur, d’entendre la suite dans l’autre chant, car il est désormais
temps de finir celui-ci.