ARGUMENT.--Angélique échappe à Roger au moyen de l’anneau enchanté, et
se réfugie dans la demeure d’un pasteur. Roger, allant à sa recherche,
voit un géant enlever une dame qui lui paraît être Bradamante.--Olympie,
abandonnée par Birène et prise par des corsaires, est exposée dans l’île
d’Ébude à la voracité du monstre marin. Roland la délivre. Survient
Obert, roi d’Irlande, qui devient amoureux d’Olympie et la prend pour
femme, après avoir enlevé à Birène ses États et la vie.
Souvent un frein, quelque faible qu’il soit, suffit pour arrêter au
milieu de sa course un destrier fougueux; mais il est rare que le mors
de la raison arrête la furie libidineuse, quand elle a le plaisir en
perspective. De même, l’ours ne se laisse pas facilement détourner du
miel, dès que le parfum lui en est venu au nez, ou qu’il en a léché
quelques gouttes.
Quelle raison pourrait refréner le bon Roger, alors qu’il veut jouir de
la gentille Angélique qu’il tient nue dans un bois solitaire et propice?
Il ne lui souvient plus de Bradamante, qui seule lui tenait naguère tant
au cœur; ou s’il lui en souvient, il se croirait fou de ne pas apprécier
et estimer aussi celle-là.
En pareille circonstance, l’austère Zénocrate n’aurait pas agi avec plus
de continence que lui. Roger avait jeté la lance et l’écu, et il ôtait
impatiemment le reste de ses armes, lorsque la dame, abaissant
pudiquement ses yeux sur son beau corps nu, vit à son doigt l’anneau que
Brunel lui avait enlevé jadis dans Albracca.
C’est l’anneau qu’elle porta autrefois en France, la première fois
qu’elle en prit le chemin avec son frère, possesseur de la lance, tombée
par la suite au pouvoir du paladin Astolphe. C’est avec lui qu’elle
déjoua les enchantements de Maugis[59] dans la caverne de Merlin, avec
lui qu’elle délivra un matin Roland et d’autres chevaliers, tenus en
servitude par Dragontine[60].
Grâce à lui, elle sortit invisible de la tour où l’avait enfermée un
méchant vieillard. Mais pourquoi vais-je rappeler toutes ces choses,
puisque vous les savez aussi bien que moi? Brunel, jusque dans sa propre
demeure, vint lui ravir l’anneau qu’Agramant désirait posséder. Depuis,
elle avait eu constamment la fortune contre elle, et finalement elle
avait perdu son royaume.
Maintenant qu’elle se le voit en main, comme je l’ai dit, elle se sent
tellement saisir de stupeur et d’allégresse, que, comme si elle
craignait d’être en proie à un songe vain, elle en croit à peine à ses
yeux, à sa main. Elle l’enlève de son doigt, et après l’avoir tenu dans
chacune de ses mains, elle le met dans sa bouche. En moins de temps
qu’un éclair, elle disparaît aux yeux de Roger, comme le soleil quand un
nuage le voile.
Cependant Roger regardait tout autour de lui, et tournait comme un fou.
Mais se rappelant soudain l’anneau, il resta confus et stupéfait,
maudissant son inadvertance et accusant la dame d’avoir payé par cet
acte d’ingratitude et de déloyauté le secours qu’elle avait eu de lui.
«--Ingrate damoiselle--disait-il--voilà le prix de mes services! tu
aimes mieux voler l’anneau que de le recevoir en don? Pourquoi ne te
l’aurais-je pas donné? Je t’aurais donné non seulement l’anneau, mais
l’écu et le destrier ailé et moi-même. Tu peux disposer de moi comme tu
veux, pourvu que tu ne me caches pas ton beau visage. Tu m’entends,
cruelle, je le sais, et tu ne réponds pas.--»
Ainsi disant, il s’en allait autour de la fontaine, les bras étendus,
comme un aveugle. Oh! combien de fois il embrassa l’air fluide, espérant
embrasser en même temps la donzelle! Celle-ci s’était déjà éloignée;
mais elle ne cessa de marcher jusqu’à ce qu’elle fût arrivée à une
caverne qui, sous une montagne, s’ouvrait vaste et large, et où elle
trouva les aliments dont elle avait besoin.
Là, habitait un vieux berger qui avait un nombreux troupeau de cavales.
Les juments paissaient, au fond de la vallée, les herbes tendres, autour
des frais ruisseaux. De chaque côté de la caverne, étaient des stalles
où l’on pouvait fuir le soleil de midi. Angélique, sans se laisser
encore voir, s’y reposa longtemps.
Et, sur le soir, à la fraîcheur, se sentant assez reposée, elle
s’enveloppa d’un drap grossier, bien différent des vêtements gais, aux
couleurs vertes, jaunes, bleues, azurées ou rouges, de toutes les
couleurs imaginables enfin, qu’elle avait l’habitude de porter. Cette
humble enveloppe ne peut cependant l’empêcher de ressembler à une belle
et noble dame.
Qu’il se taise, celui qui loue Philis, ou Nérée, ou Amaryllis, ou
Galatée qui fuit. O Tityre et Mélibée, avec votre permission, aucune
d’elles ne l’égalait en beauté. La belle dame prit, parmi le troupeau de
juments, celle qui lui convint le plus. Alors lui revint plus vivace le
désir de retourner en Orient.
Pendant ce temps, Roger, après avoir cherché pendant longtemps en vain
dans l’espoir de découvrir Angélique, s’apercevant enfin de son erreur
et qu’elle s’était éloignée et ne l’entendait plus, était retourné à
l’endroit où il avait laissé son cheval, pensant reprendre son voyage au
ciel et sur terre. Mais il se trouva que le cheval, s’étant débarrassé
du mors, s’élevait dans les airs en pleine liberté.
Roger fut très affecté, après sa déception, de se voir encore séparé du
cheval-oiseau. Cette nouvelle mésaventure, non moins que la tromperie de
femme dont il a été victime, lui oppresse le cœur. Mais ce qui lui pèse
plus que l’une et l’autre, et ce dont il éprouve un sérieux ennui, c’est
d’avoir perdu le précieux anneau, non pas tant à cause du pouvoir qui
est en lui, que parce qu’il lui avait été donné par sa dame.
Tout dolent, il endossa de nouveau ses armes et remit l’écu à son
épaule. Puis il s’éloigna de la mer, à travers les plaines herbeuses, et
prit son chemin par une large vallée où, au milieu de hautes forêts
pleines d’ombres, il vit le sentier le plus large et le plus fréquenté.
Il ne va pas longtemps, sans entendre à sa droite, à l’endroit le plus
touffu, un grand bruit retentir.
Il entend un bruit épouvantable, mêlé à un choc d’armes. Il hâte le pas
parmi le taillis, et trouve deux guerriers en grande bataille, dans une
étroite clairière. Leurs regards n’ont point de merci; ils semblent
poursuivre je ne sais quelle dure vengeance. L’un est un géant à
l’aspect féroce, l’autre est un franc et hardi chevalier.
Ce dernier se défend avec l’écu et l’épée, bondissant deçà, delà, pour
ne pas être atteint par la massue que le géant brandit dans ses deux
mains et dont il le menace sans cesse. Son cheval est étendu mort sur la
route. Roger s’arrête, attentif au combat, et, au fond de l’âme, il
désire que le chevalier soit vainqueur.
Il ne lui donne toutefois aucune aide, mais il se tient à l’écart et se
contente de regarder. Voici qu’avec la massue, le plus grand frappe à
deux mains sur le casque du plus petit. Sous le coup, le chevalier
tombe. L’autre qui le voit par terre, privé de sentiment, lui délie le
casque pour lui donner la mort, de sorte que Roger peut voir sa figure.
Roger reconnaît le visage découvert de sa douce, belle et très chère
dame Bradamante, et il voit que c’est à elle que l’impitoyable géant
veut donner la mort. Aussi, sans perdre une seconde, il l’appelle à la
bataille et apparaît soudain, l’épée nue. Mais le géant, sans attendre
un nouveau combat, prend dans ses bras la dame évanouie.
Il la place sur son épaule et l’emporte. Ainsi fait le loup pour le
petit agneau; ainsi l’aigle saisit dans ses serres crochues la colombe
ou tout autre oiseau. Roger voit combien son intervention est urgente,
et il s’en vient, courant le plus qu’il peut; mais le géant marche si
vite et à pas si longs, que Roger peut à peine le suivre des yeux.
Ainsi courant, l’un devant, l’autre à sa suite, par un sentier ombreux
et obscur qui allait en s’élargissant de plus en plus, ils sortirent du
bois et débouchèrent dans un grand pré. Mais je ne vous parle pas
davantage de cela, car je reviens à Roland qui avait jeté au plus
profond de la mer l’arme foudroyante portée jadis par le roi Cimosque,
afin qu’on ne la retrouvât plus jamais au monde.
Mais cela servit peu, car l’impitoyable ennemi de l’humaine nature
l’avait inventée, prenant exemple sur la foudre qui déchire les nuées et
se précipite du ciel sur la terre. Il ne nous avait pas fait de don plus
funeste, depuis qu’il trompa Ève avec la pomme. Il la fit retrouver par
un nécromant, au temps de nos grands-pères, ou peu avant.
La machine infernale, après être restée cachée pendant de longues années
sous plus de cent brasses d’eau, fut ramenée à la surface par
enchantement et portée tout d’abord chez les Allemands[61]. Ceux-ci,
après de nombreuses expériences, et le démon, pour notre malheur, leur
ouvrant de plus en plus l’esprit, en retrouvèrent enfin l’usage.
L’Italie, la France et toutes les autres nations du monde apprirent par
la suite l’art cruel. Les uns donnèrent une forme creuse au bronze sorti
liquéfié de la fournaise; les autres percèrent le fer et construisirent
des armes de formes diverses, petites ou grandes, et plus ou moins
pesantes. Ils nommèrent les unes bombardes, du bruit qu’elles faisaient
en éclatant; les autres canons simples, d’autres canons doubles.
Il y en eut qu’on appela fusil, fauconneau, couleuvrine, selon la
fantaisie de leur inventeur. Toutes déchirent le fer, brisent et
pulvérisent le marbre, et s’ouvrent un chemin partout où elles passent.
Remets à la forge, ô malheureux soldat, toutes les armes, jusqu’à ton
épée, et prends sur ton épaule un mousquet ou une arquebuse; sans cela,
je le sais trop, tu ne pourrais toucher aucune paye.
Comment as-tu trouvé place dans le cœur de l’homme, ô scélérate et
odieuse invention? Par toi, la gloire militaire a été détruite; par toi,
le métier des armes est sans honneur; par toi, la valeur et le courage
ne sont plus rien, car le plus souvent le lâche l’emporte sur le brave.
Grâce à toi, la vaillance et l’audace ne peuvent plus se prouver sur le
champ de bataille.
Par toi, sont déjà tombés et périront encore tant de seigneurs et de
chevaliers, avant que s’achève cette guerre qui a mis en larmes le monde
entier, mais plus spécialement l’Italie! Je vous ai dit, et je ne me
trompe pas, que personne ne fut plus cruel parmi les esprits mauvais et
impitoyables qui existèrent jamais au monde, que celui qui imagina de si
abominables engins.
Et je croirai que Dieu, pour en tirer une éternelle vengeance, tient
enfermé dans le plus profond du noir abîme, son âme maudite, près de
celle de Judas le maudit. Mais suivons le chevalier qui brûle du désir
d’arriver promptement à l’île d’Ébude, où les belles et faibles dames
sont données en pâture à un monstre marin.
Mais plus le paladin avait hâte d’arriver, moins le vent paraissait en
avoir. Qu’il soufflât de droite ou de gauche, ou même en pleine poupe,
la marche était toujours si lente, qu’on ne pouvait faire que fort peu
de chemin avec lui. Parfois, il s’affaissait complètement; d’autres
fois, il soufflait en sens si contraire, qu’on était forcé de retourner
en arrière ou de louvoyer vers le nord.
Ce fut la volonté de Dieu qu’il n’arrivât pas dans l’île avant le roi
d’Hibernie, afin que pût plus facilement s’accomplir ce que je vous
ferai entendre quelques pages plus loin. Parvenant à la hauteur de
l’île, Roland dit à son nocher: «--Tu peux maintenant jeter l’ancre ici
et me donner un bateau, car je veux descendre sur l’écueil sans être
accompagné,
«Et je veux emporter le plus gros câble et la plus grande ancre que tu
aies sur ton navire; je te ferai voir pourquoi je les emporte, si je
viens à me mesurer avec le monstre.--» Il fit mettre l’esquif à la mer
et y entra, avec tout ce qui pouvait servir ses projets. Il laissa
toutes ses armes, excepté son épée; puis vers l’écueil il se dirigea
sans être accompagné de personne.
Les épaules tournées vers la partie du rivage où il veut descendre, il
tire les rames sur sa poitrine, comme le homard qui, de la mer, cherche
à gagner le bord. C’était l’heure où la belle Aurore déployait ses
cheveux d’or au soleil encore à moitié découvert, à moitié caché, non
sans exciter la colère de la jalouse Téthys.
S’étant approché de l’écueil dénudé, à une distance que pourrait
parcourir une pierre lancée par une main vigoureuse, il croit entendre
une plainte, mais il n’en est pas bien sûr, tellement le bruit arrive à
son oreille faible et confus. Aussitôt il se tourne vers la gauche, et
ayant abaissé ses yeux sur les flots, il voit une dame nue comme à sa
naissance, liée à un tronc d’arbre, et dont les pieds baignent dans
l’eau.
Comme il en est encore éloigné, et qu’elle tient le visage baissé, il ne
peut pas la distinguer très bien. Il fait force de rames et s’avance
plein du désir d’en apprendre davantage. Mais au même moment, il entend
la mer mugir, et résonner les cavernes ainsi que les forêts. Les ondes
se gonflent, et voici qu’apparaît le monstre sous le ventre duquel la
mer est presque cachée.
Comme d’une vallée sombre s’élève la nue imprégnée de pluie et de
tempête, puis se répand sur la terre, plus noire que la nuit et semble
éteindre le jour, ainsi nage la bête; et elle occupe une si vaste place
sur la mer, qu’on peut dire qu’elle la tient toute sous elle. Les ondes
frémissent. Roland, recueilli en lui-même, la regarde d’un air hautain
et ne change ni de cœur ni de visage.
Et comme celui qui est fermement résolu à accomplir ce qu’il a
entrepris, il accourt en toute hâte. Pour défendre du même coup la
damoiselle et attaquer la bête, il place l’esquif entre l’orque et sa
proie. Laissant tranquillement son glaive au fourreau, il prend en main
l’ancre et le câble, puis il attend, d’un grand cœur, l’horrible
monstre.
Dès que l’orque fut près, et qu’elle eut aperçu Roland à peu de distance
d’elle, elle ouvrit, pour l’engloutir, une telle bouche qu’un homme y
serait entré à cheval. Roland s’avance aussitôt et plonge dans la gueule
avec l’ancre, et, si je ne me trompe, avec le bateau; il attache l’ancre
au palais et dans la langue molle,
De façon que les horribles mâchoires ne puissent plus remonter ni
descendre. Ainsi, dans les mines, le fer étaye la terre où l’on pratique
une galerie, afin qu’un éboulement subit ne vienne pas ensevelir le
mineur occupé à son travail. D’un bec à l’autre l’ancre est si large,
que Roland ne peut y arriver qu’en sautant.
Après avoir placé ce support, et s’être assuré que le monstre ne peut
plus fermer la bouche, il tire son épée, et dans cet antre obscur, deçà,
delà, avec la taille et la pointe, il frappe. De même qu’une forteresse
ne peut se défendre efficacement quand les ennemis ont pénétré dans ses
murs, ainsi l’orque ne pouvait se défendre du paladin qu’elle avait dans
la gueule.
Vaincue par la douleur, tantôt elle s’élance hors de la mer et montre
ses flancs et son échine écailleuse; tantôt elle plonge, et, avec son
ventre, elle remue le fond et fait jaillir le sable. Sentant que l’eau
devient trop abondante, le chevalier de France se met à la nage. Il sort
de la gueule où il laisse l’ancre fixée, et prend dans sa main la corde
qui pend après.
Et avec cette corde, il nage en toute hâte vers le rivage. Il y pose
solidement le pied, et tire à lui l’ancre dont les deux pointes étaient
serrées dans la bouche du monstre. L’orque est forcée de suivre le câble
mû par une force qui n’a pas d’égale, par une force qui, en une seule
secousse, tire plus que ne pourraient le faire dix cabestans.
De même que le taureau sauvage qui se sent jeté à l’improviste un lazzo
autour des cornes, saute deçà, delà, tourne sur lui-même, se couche et
se lève, sans pouvoir se débarrasser, ainsi l’orque, tirée hors de son
antique séjour maternel par la force du bras de Roland, suit la corde
avec mille soubresauts, mille détours étranges, et ne peut s’en
détacher.
Le sang découle de sa bouche en telle quantité, que cette mer pourrait
s’appeler en ce moment la mer Rouge. Tantôt elle frappe les ondes avec
une telle force, que vous les verriez s’ouvrir jusqu’au fond; tantôt
celles-ci montent jusqu’au ciel et cachent la lumière du soleil
éclatant, tellement l’orque les fait rejaillir. A la rumeur, qui s’élève
tout autour, on entend retentir les forêts, les montagnes et les plages
lointaines.
Le vieux Protée, entendant une telle rumeur, sort de sa grotte et
s’élève sur la mer. Quand il voit Roland entrer dans l’orque et en
sortir, et traîner sur le rivage un poisson si démesuré, il s’enfuit à
travers le profond océan, oubliant ses troupeaux épars. Le tumulte
s’accroît au point que Neptune, ayant fait atteler ses dauphins à son
char, courut ce jour-là jusqu’en Éthiopie.
Ino, toute en pleurs, tenant Mélicerte à son cou[62]; et les néréides
aux cheveux épars; les glauques tritons et les autres, s’en vont éperdus
sans savoir où, les uns ici, les autres là, pour se sauver. Roland,
après avoir tiré sur le rivage l’horrible poisson, voit qu’il n’a plus
besoin de s’acharner davantage après lui, car, épuisé par les blessures
et la résistance qu’il avait opposée, il était mort avant de toucher le
sable.
Un grand nombre d’habitants de l’île étaient accourus pour contempler
l’étrange bataille. Fanatisés par une religion fausse, ils regardèrent
cette œuvre sainte comme une profanation. Ils se disaient qu’ils
allaient se rendre de nouveau Protée ennemi, attirer sa colère insensée,
et qu’il ramènerait ses troupeaux marins sur leurs terres, pour
recommencer la guerre qu’il leur avait déjà faite;
Et qu’il serait préférable de demander la paix au dieu offensé avant
qu’il fût arrivé pis. Ils pensèrent qu’ils apaiseraient Protée en jetant
à la mer l’audacieux chevalier. Comme la flamme d’une torche se propage
rapidement et arrive à enflammer toute une contrée, ainsi le dessein de
jeter Roland à l’eau passe d’un cœur à l’autre.
Ils s’arment qui d’une fronde, qui d’un arc, qui d’un javelot, qui d’une
épée, et descendent au rivage. Par devant, par derrière, de tous côtés,
de loin et de près, ils l’attaquent de leur mieux. Le paladin s’étonne
d’une si brutale et si injuste agression, et de se voir injurier à cause
de la mort du monstre dont il espérait tirer gloire et récompense.
Mais comme l’ours qui, dans les foires, est mené par des Russes ou des
Lithuaniens, ne s’émeut pas, lorsqu’il passe dans les rues, de
l’importun aboiement des petits chiens qu’il ne daigne seulement pas
regarder, le paladin redoutait peu ces vilains dont, avec un souffle, il
aurait pu broyer toute la bande.
Et bien vite il se fit faire place, car il lui suffit de se retourner et
de saisir Durandal. Cette foule insensée s’était imaginée qu’il ferait
peu de résistance, ne lui voyant ni cuirasse sur le dos, ni écu au bras,
ni aucune autre armure. Mais elle ignorait que, de la tête aux pieds, il
avait la peau plus dure que le diamant.
Mais il n’est pas interdit à Roland de faire aux autres ce que les
autres ne peuvent lui faire à lui-même. Il en occit trente en dix coups
d’épée, ou s’il en employa plus, il ne dépassa pas ce nombre de
beaucoup. Il eut bientôt débarrassé la plage autour de lui, et il se
retournait déjà pour délier la dame, quand un nouveau tumulte et de
nouveaux cris firent résonner une autre partie du rivage.
Pendant que le paladin avait retenu de ce côté les barbares insulaires,
les Irlandais étaient descendus sans obstacle sur plusieurs points de
l’île. Toute pitié étant éteinte en leur âme, ils avaient fait de tous
côtés un effroyable carnage de toute la population. Soit justice, soit
cruauté, ils n’épargnèrent ni le sexe, ni l’âge.
Les insulaires firent peu ou point de résistance, soit qu’ils eussent
été assaillis trop à l’improviste, soit que l’île contînt peu
d’habitants et qu’ils n’eussent été en aucune façon prévenus; leurs
biens furent saccagés; on mit le feu aux habitations, et la population
fut égorgée. Les remparts de la ville furent rasés au niveau du sol. Pas
un être n’y fut laissé vivant.
Roland, sans se laisser troubler par cette grande rumeur, ces cris et
ces ruines, s’en vint vers celle qui était attachée sur la pierre sombre
pour être dévorée par l’orque marine. Il la regarde et il lui semble
qu’il la reconnaît, et plus il s’approche, plus il croit reconnaître
Olympie. C’était en effet Olympie qui avait reçu une si injuste
récompense de sa fidélité.
Malheureuse Olympie! après les chagrins que lui avait causés l’amour, la
fortune cruelle lui envoya le jour même des corsaires qui la
transportèrent dans l’île d’Ébude. Elle reconnaît Roland à son retour
sur le rivage, mais à cause de sa nudité, elle tient la tête baissée, et
non seulement elle ne lui parle pas, mais elle n’ose pas lever les yeux
sur lui.
Roland lui demande quel sort inique l’a conduite dans l’île, alors qu’il
l’avait laissée avec son époux aussi heureuse qu’on peut l’être. «--Je
ne sais--dit-elle--si j’ai à vous rendre grâce de m’avoir soustraite à
la mort, ou si je dois me plaindre de ce que vous soyez cause que mes
misères n’aient point été terminées aujourd’hui.
«Je dois, il est vrai, vous savoir gré de m’avoir soustraite à une sorte
de mort trop horrible. Il eût été trop affreux d’être engloutie dans le
ventre de cette brute, mais je ne puis vous remercier de m’avoir
empêchée de périr, car la mort seule peut terminer ma misère. Je vous
serai reconnaissante, au contraire, si je me vois, par vous, donner
cette mort qui peut m’arracher à tous mes maux.--»
Puis, au milieu d’abondantes larmes, elle poursuivit, disant comment son
époux l’avait trahie, et comment il l’avait laissée endormie dans l’île,
où elle fut ensuite enlevée par les corsaires. Et, pendant qu’elle
parlait, elle se détournait, dans l’attitude où l’on voit, sculptée ou
peinte, Diane au bain, alors qu’elle jette de l’eau au visage d’Actéon.
Autant qu’elle peut, elle cache sa poitrine et son ventre, moins
soucieuse de laisser voir les flancs et les reins. Roland cherche à
faire entrer son esquif dans le port, afin de recouvrir de quelque
vêtement celle qu’il avait délivrée de ses chaînes. Pendant qu’il s’en
occupe, survient Obert, Obert le roi d’Hibernie, qui avait appris que le
monstre marin gisait sur le rivage,
Et qu’un chevalier était allé à la nage lui placer dans la gueule une
grosse ancre, et qu’il l’avait ainsi tiré sur le rivage, comme on tire
un navire hors de l’eau. Obert, pour s’assurer qu’on lui a bien dit la
vérité, est venu lui-même, pendant que ses gens livrent de tous côtés
l’île d’Ébude à la flamme et à la destruction.
Bien que Roland fût tout couvert de sang et de vase--je veux parler du
sang dont il s’était teint quand il sortit de l’orque où il était
entré--le roi d’Hibernie le reconnut pour le comte, d’autant plus qu’en
apprenant la nouvelle, il avait bien pensé qu’un autre que Roland
n’aurait pu donner une telle preuve de force et de valeur.
Il le connaissait, car il avait été infant d’honneur en France, et en
était parti, l’année précédente, pour prendre la couronne que son père
lui avait laissée en mourant. Il avait eu l’occasion de voir souvent
Roland et de lui parler une infinité de fois. Il court l’embrasser et
lui fait fête, après avoir ôté le casque qu’il avait sur la tête.
Roland ne montre pas moins de contentement à voir le roi, que le roi
n’en montre à le voir lui-même. Après qu’ils eurent l’un et l’autre
redoublé leurs embrassements, Roland raconta à Obert la trahison faite à
la jeune femme, et comment le perfide Birène en avait été l’auteur, lui
qui aurait dû moins que tout autre s’en rendre coupable.
Il lui dit les preuves d’amour qu’elle lui avait si souvent données;
comment elle avait perdu ses parents et ses biens, et comment enfin elle
voulait mourir pour lui, ajoutant qu’il avait été témoin d’une grande
partie de ces événements et qu’il pouvait en rendre bon compte. Pendant
qu’il parlait, les beaux yeux bleus de la dame s’étaient remplis de
larmes.
Son beau visage ressemblait à un ciel de printemps, quand la pluie tombe
et qu’en même temps le soleil se dégage de son voile nuageux. De même
que le rossignol secoue alors doucement ses plumes sous les rameaux
reverdis, ainsi Amour se baigne dans les larmes de la belle et se
réjouit de leur éclat.
A la flamme de ces beaux yeux, il forge la flèche dorée qu’il trempe
dans le ruisseau de larmes qui descend sur les fleurs vermeilles et
blanches de ses joues; dès que le trait est trempé, il le décoche avec
force contre le jeune Obert que ne peuvent défendre l’écu ni la cotte de
mailles, ni la cuirasse de fer. Pendant qu’il regarde les yeux et la
chevelure d’Olympie, il se sent blessé au cœur, et il ne sait comment.
La beauté d’Olympie était des plus rares. Elle n’avait pas seulement
remarquables le front, les yeux, les joues, les cheveux, la bouche, le
nez, les épaules et la gorge; mais au-dessous des seins, les parties du
corps qui d’habitude étaient cachées par les vêtements, étaient si
parfaites, qu’elles l’emportaient sur tout au monde.
Elles surpassaient en blancheur la neige immaculée et étaient au toucher
plus douces que l’ivoire. Les seins arrondis ressemblaient au lait qui
s’échappe des corbeilles de jonc. Au milieu, descendait un étroit
espace, pareil aux nombreuses vallées que l’on voit se former entre les
collines, quand la douce saison fait fondre les neiges amoncelées par
l’hiver.
Les flancs élancés, les belles hanches, le ventre plus poli et plus net
qu’un miroir, paraissaient, de même que les cuisses blanches, sculptés
par Phidias ou par une main plus experte encore. Dois-je aussi parler de
ces parties qu’elle s’efforçait en vain de cacher? Je dirai, en somme,
qu’en elle, de la tête aux pieds, se voyait autant de beauté qu’il en
peut exister.
Si, dans les vallées de l’Ida, elle eût été vue par le berger phrygien,
je ne sais trop si Vénus, bien qu’elle eût vaincu les autres déesses,
aurait remporté le prix de beauté. Pâris ne serait point allé dans les
pays d’Amiclée violer l’hospitalité sainte, mais il aurait dit: Hélène,
reste avec Ménélas, car je n’en veux pas d’autre que celle-ci.
Et si elle avait été à Crotone, lorsque Zeuxis, voulant exécuter le
tableau destiné au temple de Junon, fit poser nues tant de belles
auxquelles il fut obligé, pour obtenir la perfection, de copier à
chacune une partie du corps, il n’aurait pas eu besoin d’avoir recours à
d’autres qu’à Olympie, car toutes les beautés étaient réunies en elle.
Je ne crois pas que jamais Birène eût vu ce beau corps dans sa nudité,
car je suis certain qu’il n’aurait pas eu le courage de l’abandonner
dans l’île déserte. Obert s’en enflamme, et j’en conclus que le feu ne
peut rester couvert. Il s’efforce de la consoler et de lui donner
l’espoir qu’un grand bien sortira du malheur qui l’accable en ce moment.
Et il lui promet d’aller avec elle en Hollande, et de ne se point
reposer qu’il ne l’ait rétablie dans ses États, et qu’il n’ait tiré une
juste vengeance du parjure et du traître. Il y emploiera toutes les
forces dont peut disposer l’Irlande, et il se mettra à l’œuvre le plus
promptement possible. En attendant, il fait chercher parmi les maisons à
demi brûlées des robes et des vêtements de femme.
Il ne sera pas besoin, pour trouver des robes, d’en envoyer chercher
hors de l’île, car il en est resté un grand nombre appartenant aux
femmes données chaque jour en pâture au monstre. Sans chercher beaucoup,
Obert en trouva en abondance et de toutes sortes. Il en fit revêtir
Olympie, s’excusant de ne pouvoir la parer comme il aurait voulu.
Mais ni la soie brillante, ni l’or le plus fin qui soit jamais sorti des
mains des Florentins industrieux, ni aucun vêtement, eût-il été l’œuvre
de la patience et des soins de l’habile Minerve ou du dieu de Lemnos, ne
lui auraient paru dignes de parer et de couvrir les beaux membres dont
le souvenir le poursuivait sans cesse.
Le paladin Roland se montra à tous les points de vue très content de cet
amour; outre que le roi ne laisserait pas impunie la trahison de Birène,
il se voyait par cette intervention déchargé d’une grave et ennuyeuse
mission, car il n’était pas venu dans ces lieux pour Olympie, mais pour
porter secours à sa dame.
Il était maintenant assuré qu’elle n’était pas dans l’île; mais il
n’avait pu savoir si elle y était venue, tous les habitants étant morts,
et pas un seul n’étant resté d’une si grande population. Le jour
suivant, on quitta le port, et ils s’en allèrent tous ensemble sur la
flotte. Le paladin les suivit en Irlande, pour continuer sa route vers
la France.
Il s’arrêta à peine un jour en Irlande, et les prières ne purent le
faire rester davantage. Amour, qui le pousse à la recherche de sa dame,
ne lui permet pas de s’arrêter plus longtemps. Il partit après avoir
recommandé Olympie au roi. Il n’était pas besoin de rappeler à ce
dernier ses promesses, car il fit beaucoup plus qu’il n’avait été
convenu.
En peu de jours, il eut rassemblé une armée, et après avoir conclu
alliance avec le roi d’Angleterre et le roi d’Écosse, il reprit la
Hollande et ne laissa pas château ou ville debout en Frise. Il poussa la
Zélande à la révolte et ne termina la guerre qu’après avoir mis à mort
Birène, dont la peine fut loin d’égaler le crime.
Obert prit Olympie pour femme, et de simple comtesse en fit une grande
reine. Mais retournons au paladin qui déploie ses voiles sur la mer et
nuit et jour chemine. Il rejoignit le port d’où il avait tout d’abord
pris la mer, et montant tout armé sur Bride-d’Or, il laissa derrière lui
les vents et l’onde salée.
Je crois que pendant le reste de l’hiver il fit des choses dignes d’être
racontées; mais elles furent alors tenues si secrètes, que ce n’est pas
ma faute si je ne puis vous les redire. Roland était en effet plus
prompt à accomplir des actions vaillantes qu’à les raconter ensuite;
ceux-là seuls de ses hauts faits nous sont connus, qui ont pu avoir des
témoins.
Comme il passa le reste de l’hiver sans faire parler de lui, on ne sut
rien de bien certain à son égard; mais après que le soleil eut éclairé
le signe de l’animal discret qu’emporta Phryxus[63], et que Zéphire,
joyeux et suave, eut ramené le doux printemps, les admirables exploits
de Roland reparurent avec les fleurs brillantes et la verdure nouvelle.
Du mont à la plaine, de la campagne au rivage de la mer, il va, plein de
souci et de douleur. Soudain, à l’entrée d’un bois, un long cri, une
plainte aiguë lui frappent les oreilles. Il presse son cheval, saisit
son glaive fidèle et se dirige en toute hâte à l’endroit d’où vient le
bruit. Mais je remets à une autre fois de vous dire ce qui s’ensuivit,
si vous voulez bien m’écouter.