CHANT IX.

ARGUMENT.--Roland ayant appris la coutume cruelle introduite dans l’île

d’Ébude, soupçonne qu’Angélique y est en danger, et il se propose d’y

aller; mais auparavant, il secourt Olympie, comtesse de Hollande et

femme du duc Birène, poursuivie par le roi Cimosque. Il défait

complètement ce roi, et remet Olympie en possession de ses États et de

son mari.

Que ne peut-il pas faire d’un cœur qui lui est assujetti, ce cruel et

traître Amour, puisqu’il a pu enlever du cœur de Roland la grande

fidélité qu’il devait à son prince? Jusqu’ici, Roland s’est montré sage

et tout à fait digne de respect, et défenseur de la Sainte Église.

Maintenant, pour un vain amour, il a peu souci de son oncle et de

lui-même, et encore moins de Dieu.

Mais moi je ne l’excuse que trop, et je me félicite d’avoir un tel

compagnon de ma faiblesse; car moi aussi, je suis languissant et débile

pour le bien, et sain et vaillant pour le mal. Roland s’en va

entièrement recouvert d’une armure noire, sans regret d’abandonner tant

d’amis, et il arrive à l’endroit où les gens d’Afrique et d’Espagne,

avaient leurs tentes dressées dans la campagne.

Quand je dis leurs tentes, je me trompe, car sous les arbres et sous des

restants de toits, la pluie les a dispersés par groupes de dix, de

vingt, de quatre, de six, ou de huit, les uns au loin, les autres plus

près. Tous dorment, fatigués et rompus; ceux-ci étendus à terre, ceux-là

la tête appuyée sur leur main. Ils dorment, et le comte aurait pu en

tuer un grand nombre; pourtant il ne tira pas Durandal.

Le généreux Roland a le cœur si grand, qu’il dédaigne de frapper des

gens qui dorment. Il parcourt ces lieux en tous sens, cherchant à

retrouver les traces de sa dame. A chacun de ceux qu’il rencontre

éveillés, il dépeint, en soupirant, ses vêtements et sa tournure, et les

prie de lui apprendre, par courtoisie, de quel côté elle est allée.

Puis, quand vint le jour clair et brillant, il chercha dans toute

l’armée mauresque; et il pouvait le faire en toute sécurité, vêtu qu’il

était de l’habit arabe. Il était en outre servi en cette occasion par sa

connaissance des langues autres que la langue française; il parlait en

particulier la langue africaine de façon à faire croire qu’il était né à

Tripoli et qu’il y avait été élevé.

Il chercha par tout le camp, où il demeura trois jours sans plus de

résultat. Puis il parcourut non seulement les cités et les bourgs de

France et de son territoire, mais jusqu’à la moindre bourgade d’Auvergne

et de Gascogne. Il chercha partout, de la Provence à la Bretagne, et de

la Picardie aux frontières d’Espagne.

Ce fut entre la fin d’octobre et le commencement de novembre, dans la

saison où les arbres voient tomber leur robe feuillue jusqu’à ce que

leurs branches restent entièrement nues, et où les oiseaux vont par

bandes nombreuses, que Roland entreprit son amoureuse recherche. Et de

tout l’hiver il ne l’abandonna point, non plus qu’au retour de la saison

nouvelle.

Passant un jour, selon qu’il en avait coutume, d’un pays dans un autre,

il arriva sur les bords d’un fleuve qui sépare les Normands des

Bretons[52], et va se jeter dans la mer voisine. Ce fleuve était alors

tout débordé et couvert d’écume blanche par la fonte des neiges et la

pluie des montagnes, et l’impétuosité des eaux avait rompu et emporté le

pont, de sorte qu’on ne pouvait plus passer.

Le paladin cherche des yeux d’un côté et d’autre le long des rives, pour

voir, puisqu’il n’est ni poisson ni oiseau, comment il pourra mettre le

pied sur l’autre bord. Et voici qu’il voit venir à lui un bateau, à la

poupe duquel une damoiselle est assise. Il lui fait signe de venir à

lui, mais elle ne laisse point arriver la barque jusqu’à terre.

Elle ne touche point terre de la proue, car elle craint qu’on ne monte

contre son gré dans la barque. Roland la prie de le prendre avec elle et

de le déposer de l’autre côté du fleuve. Et elle à lui: «--Aucun

chevalier ne passe par ici, sans avoir donné sa foi de livrer, à ma

requête, la bataille la plus juste et la plus honorable qui soit au

monde.

«C’est pourquoi, si vous avez le désir, chevalier, de porter vos pas sur

l’autre rive, promettez-moi que vous irez, avant la fin du mois

prochain, vous joindre au roi d’Irlande qui rassemble une grande armée

pour détruire l’île d’Ébude, la plus barbare de toutes celles que la mer

entoure.

«Vous devez savoir que par delà l’Irlande, et parmi beaucoup d’autres,

est située une île nommée Ébude, dont les sauvages habitants, pour

satisfaire à leur loi, pillent les environs, enlevant toutes les femmes

qu’ils peuvent saisir, et qu’ils destinent à servir de proie à un animal

vorace qui vient chaque jour sur leur rivage, où il trouve toujours une

nouvelle dame ou damoiselle dont il se nourrit.

«Les marchands et les corsaires qui croisent dans ces parages, leur en

livrent en quantité, et surtout les plus belles. Vous pouvez compter, à

une par jour, combien ont déjà péri de dames et de damoiselles. Mais, si

la pitié trouve en vous asile, si vous n’êtes pas entièrement rebelle à

l’amour, ayez pour agréable de faire partie de ceux qui vont combattre

pour une si juste cause.--»

Roland attend à peine d’avoir tout entendu, et, en homme qui ne peut

souffrir un acte inique et barbare, ni en entendre parler sans que cela

lui pèse, il jure d’être le premier à cette entreprise. Quelque chose

lui fait penser, lui fait craindre, que ces gens ne se soient emparés

d’Angélique, puisqu’il l’a cherchée par tant d’endroits sans pouvoir

retrouver sa trace.

Cette pensée le trouble et lui fait abandonner son premier projet. Il se

décide à s’embarquer le plus vite possible pour cette île inique. Avant

que le soleil ne se soit plongé dans la mer, il trouve près de

Saint-Malo un navire sur lequel il monte; puis, ayant fait déployer les

voiles, il dépasse le Mont-Saint-Michel pendant la nuit.

Il laisse Saint-Brieuc et Landriglier[53] à main gauche, et s’en va

côtoyant les grandes falaises bretonnes. Puis, il se dirige droit sur

les côtes blanches d’où l’Angleterre a pris le nom d’Albion. Mais le

vent, qui était d’abord au midi, vient à manquer, et se met à souffler

du ponant et du nord avec une telle force, qu’il faut abaisser toutes

les voiles et tourner la poupe.

Tout le chemin qu’avait fait le navire en quatre jours, on le refait en

arrière en un seul. L’habile pilote tient la haute mer et n’approche pas

de terre, où son bâtiment se briserait comme un verre fragile. Le vent,

après avoir soufflé en fureur pendant quatre jours, s’apaisa le

cinquième et laissa le navire entrer paisiblement dans l’embouchure du

fleuve d’Anvers.

Dès que le pilote, harassé de fatigue, eut fait entrer dans cette

embouchure son vaisseau maltraité par la tempête, il longea une contrée

qui s’étendait à droite du fleuve; on vit aussitôt descendre sur la rive

un vieillard d’un grand âge, ainsi que semblait l’indiquer sa chevelure

blanche. D’un air tout à fait courtois, après avoir salué tout le monde,

il se retourna vers le comte, qu’il jugea être le chef,

Et le pria, de la part d’une damoiselle, de venir au plus tôt lui

parler, ajoutant qu’elle était belle, et plus douce et plus affable que

toute autre au monde; et que s’il préférait l’attendre, elle viendrait

le trouver sur son navire, car elle mettait le plus grand empressement à

s’aboucher avec tous les chevaliers errants qui passaient par là;

Qu’aucun chevalier, venu par terre ou par mer dans l’embouchure du

fleuve, n’avait refusé de s’entretenir avec la damoiselle et de la

conseiller dans sa cruelle position. En entendant cela, Roland s’élance

sans retard sur la rive, et comme il était humain et rempli de

courtoisie, il va où le vieillard le mène.

Une fois à terre, le paladin fut conduit dans un palais, au haut de

l’escalier duquel il trouva une dame en grand deuil, autant que

l’indiquaient son visage et les tentures noires dont toutes les chambres

et les salles étaient tendues. Après un accueil plein de grâce et de

déférence, la dame le fit asseoir et lui dit d’une voix triste:

«--Je veux que vous sachiez que je suis la fille du comte de Hollande.

Bien que je ne fusse pas son seul enfant, et que j’eusse deux frères, je

lui étais si chère, qu’à tout ce que je lui demandais, jamais il ne me

répondit par un refus. Je vivais heureuse en cet état, lorsqu’arriva sur

nos terres un jeune duc.

«Il était duc de Zélande et s’en allait vers la Biscaye, guerroyer

contre les Maures. La jeunesse et la beauté qui fleurissaient en lui

m’inspirèrent un profond amour, et il eut peu de peine à me captiver. Je

croyais et je crois, et je pense ne point me tromper, qu’il m’aimait et

qu’il m’aime encore d’un cœur sincère.

«Pendant les jours qu’il fut retenu chez nous par les vents

contraires--contraires aux autres, mais à moi propices, car s’ils furent

au nombre de quarante pour tout le monde, ils me parurent à moi durer un

moment, tant à s’enfuir ils eurent les ailes promptes--nous eûmes

ensemble de nombreux entretiens, où nous nous promîmes de nous unir

solennellement en mariage, aussitôt qu’il serait de retour.

«A peine Birène nous eut-il quittés--c’est le nom de mon fidèle

amant--que le roi de Frise, pays qui est séparé du nôtre par la largeur

du fleuve, désirant me faire épouser son fils unique nommé Arbant,

envoya en Hollande les plus dignes seigneurs de son royaume, pour me

demander à mon père.

«Moi, qui ne pouvais pas manquer à la foi promise à mon amant, et qui

n’aurais pas voulu y manquer, quand même Amour me l’eût permis, pour

déjouer tous ces projets menés si vivement, et pressée de donner une

réponse, je dis à mon père que, plutôt que prendre un mari en Frise,

j’aimerais mieux être mise à mort.

«Mon bon père, dont le seul plaisir était de faire ce qui me plaisait,

ne voulut pas me tourmenter plus longtemps, et pour me consoler et faire

cesser les pleurs que je répandais, il rompit la négociation. Le superbe

roi de Frise en conçut tant d’irritation et de colère, qu’il entra en

Hollande, et commença la guerre qui devait mettre en terre tous ceux de

mon sang.

«Outre qu’il est si fort et si vigoureux que bien peu l’égalent de nos

jours, il est si astucieux dans le mal, que la puissance, le courage et

l’intelligence ne peuvent rien contre lui. Il possède une arme que les

anciens n’ont jamais vue, et que, parmi les modernes, lui seul connaît.

C’est un tube de fer, long de deux brasses, dans lequel il met de la

poudre et une balle.

«Dès qu’avec le feu il touche un petit soupirail qui se trouve à

l’arrière de cette canne et qui se voit à peine--comme le médecin qui

effleure la veine qu’il veut alléger--la balle est chassée avec le

fracas du tonnerre et de l’éclair, et comme fait la foudre à l’endroit

où elle a passé, elle brûle, abat, déchire et fracasse tout ce qu’elle

touche.

«A l’aide de cette arme perfide, il mit deux fois notre armée en

déroute, et occit mes frères. A la première rencontre, il tua le premier

en lui mettant la balle au beau milieu du cœur, après avoir traversé le

haubert; dans le second combat, l’autre, qui fuyait, reçut la mort par

une balle qui le frappa de loin entre les épaules et qui ressortit par

la poitrine.

«Quelques jours après, mon père qui se défendait dans le dernier château

qui lui restait, car il avait perdu tous les autres, fut tué d’un coup

semblable; pendant qu’il allait et venait, veillant à ceci et à cela, il

fut frappé entre les deux yeux par le traître qui l’avait visé de loin.

«Mes frères et mon père morts, je restai l’unique héritière de l’île de

Hollande. Le roi de Frise, qui avait l’intention bien arrêtée de prendre

pied sur cet État, me fit savoir, ainsi qu’à mon peuple, qu’il

m’accorderait la paix, si je voulais encore--ce que j’avais refusé

auparavant--prendre pour mari son fils Arbant.

«Moi, tant à cause de la haine que j’avais conçue pour lui et pour toute

sa race infâme qui avait tué mes deux frères et mon père, et qui m’avait

vaincue et dépouillée, que parce que je ne voulais pas manquer à la

promesse que j’avais faite à Birène de ne pas en épouser un autre

jusqu’à ce qu’il fût revenu d’Espagne,

«Je répondis que j’aimerais mieux souffrir mille maux, être mise à mort,

brûlée vive et que ma cendre fût jetée au vent, avant de consentir à

faire cela. Mes sujets essayèrent de me détourner de cette résolution;

ils me prièrent; ils me menacèrent de me livrer, moi et mes domaines,

plutôt que de se laisser opprimer à cause de mon obstination.

«Aussi, voyant que leurs protestations et leurs prières étaient vaines,

et que je persistais dans mon refus, ils entrèrent en accord avec le

Frison et, comme ils l’avaient dit, ils me livrèrent à lui, moi et ma

ville. Le roi de Frise, sans me faire subir aucun mauvais traitement,

m’assura qu’il me conserverait la vie, si je voulais consentir à ses

anciens projets et devenir la femme de son fils Arbant.

«Me voyant ainsi forcée, je voulus, pour m’échapper de leurs mains,

perdre la vie; mais mourir sans me venger m’eût semblé plus douloureux

que tous les maux que j’avais déjà soufferts. Après avoir beaucoup

réfléchi, je compris que la dissimulation pouvait seule servir ma

vengeance. Je feignis de désirer que le roi me pardonnât et fît de moi

sa belle-fille.

«Parmi tous ceux qui avaient été jadis au service de mon père, je

choisis deux frères doués d’une grande intelligence et d’un grand

courage. Ils étaient encore plus fidèles, ayant grandi à la cour et

ayant été élevés avec nous dès leur première jeunesse. Ils m’étaient si

dévoués, que leur vie leur paraissait peu de chose pour me sauver.

«Je leur fis part de mon dessein, et ils me promirent de m’aider. L’un

d’eux alla en Flandre pour y appareiller un navire; l’autre resta en

Hollande avec moi. Or, pendant que les étrangers et les habitants du

royaume se préparaient à célébrer mes noces, on apprit que Birène avait

levé une armée en Biscaye, pour venir en Hollande.

«Après la première bataille, où un de mes frères fut tué, j’avais en

effet envoyé un messager en Biscaye, pour en porter la triste nouvelle à

Birène. Pendant que ce dernier était occupé à lever une armée, le roi de

Frise conquit le reste de la Hollande. Birène, qui ne savait rien de

tout cela, avait mis à la voile pour venir à notre secours.

«Le roi frison, avisé de ce fait, laisse à son fils le soin de continuer

les préparatifs des noces, et prend la mer avec toute son armée. Il

rencontre le duc, le défait, brûle et détruit sa flotte, et--ainsi le

veut la Fortune--le fait prisonnier. Mais la nouvelle de ces événements

ne parvint pas encore jusqu’à nous. Pendant ce temps, le jeune prince

m’épousa et voulut coucher avec moi, dès le soleil disparu.

«J’avais fait cacher, derrière les rideaux du lit, mon fidèle serviteur,

qui ne bougea pas avant d’avoir vu mon époux venir à moi. Mais à peine

celui-ci fut-il couché, qu’il leva une hache et lui porta un coup si

vigoureux derrière la tête, qu’il lui ôta la parole et la vie. Moi, je

sautai vivement à bas du lit et je lui coupai la gorge.

«Comme tombe le bœuf sous la masse, ainsi tomba le misérable jeune

homme. Et cela fut un juste châtiment pour le roi Cymosque, plus que

tout autre félon--l’impitoyable roi de Frise est ainsi nommé--qui

m’avait tué mes deux frères et mon père; et qui, pour mieux se rendre

maître de mes États, me voulait pour bru, et m’aurait peut-être un jour

tuée aussi.

«Avant que l’éveil soit donné, je prends ce que j’ai de plus précieux et

de moins lourd; mon compagnon me descend en toute hâte, par une corde

suspendue à la fenêtre, vers la mer où son frère attendait sur le navire

qu’il avait acheté en Flandre. Nous livrons les voiles au vent, nous

battons l’eau avec les rames, et nous nous sauvons tous, comme il plaît

à Dieu.

«Je ne sais si le roi de Frise fut plus affligé de la mort de son fils,

qu’enflammé de colère contre moi, lorsque, le jour suivant, il apprit à

son retour combien il avait été outragé. Il s’en revenait, lui et son

armée, orgueilleux de sa victoire et de la prise de Birène. Et croyant

accourir à des noces et à une fête, il trouva tout le monde dans un

deuil sombre et funeste.

«La douleur de la mort de son fils, la haine qu’il a contre moi, ne le

laissent en repos ni jour ni nuit. Mais, comme les pleurs ne

ressuscitent pas les morts, et que la vengeance seule assouvit la haine,

il veut employer le temps qu’il devait passer dans les soupirs et dans

les larmes, à chercher comment il pourra me prendre et me punir.

«Tous ceux qu’il savait, ou qu’on lui avait dit être mes amis ou m’avoir

aidée dans mon entreprise, il les fit mettre à mort, et leurs domaines

furent brûlés et ravagés. Il voulut aussi tuer Birène, pensant que je ne

pourrais pas ressentir de plus grande douleur. Mais il pensa qu’en le

gardant en vie il aurait en main le filet qu’il fallait pour me prendre.

«Toutefois il lui impose une cruelle et dure condition: il lui accorde

une année, à la fin de laquelle il lui infligera une mort obscure, si,

par la force ou par la ruse, Birène, avec l’aide de ses amis et de ses

parents, par tous les moyens qu’il pourra, ne me livre à lui

prisonnière. Ainsi sa seule voie de salut est ma mort.

«Tout ce qu’on peut faire pour le sauver, hors me perdre moi-même, je

l’ai fait. J’avais six châteaux en Flandre; je les ai vendus; et le

prix, petit ou grand, que j’en ai retiré, je l’ai employé partie à

tenter, par l’intermédiaire de personnes adroites, de corrompre ses

gardiens, partie à soulever contre ce barbare, tantôt les Anglais,

tantôt les Allemands.

«Mes émissaires, soit qu’ils n’aient rien pu, soit qu’ils n’aient pas

rempli leur devoir, m’ont fait de belles promesses et ne m’ont point

aidée. Ils me méprisent, maintenant qu’ils m’ont soutiré de l’or. Et le

terme fatal approche, après lequel ni force ni trésor ne pourront

arriver à temps pour arracher mon cher époux à une mort terrible.

«Mon père et mes frères sont morts à cause de lui; c’est à cause de lui

que mon royaume m’a été enlevé; pour lui, pour le tirer de prison, j’ai

sacrifié les quelques biens qui me restaient, et qui étaient ma seule

ressource pour vivre. Il ne me reste plus maintenant qu’à aller me

livrer moi-même aux mains d’un si cruel ennemi, afin de le délivrer.

«Si donc il ne me reste plus autre chose à faire, et si je n’ai plus

d’autre moyen pour le sauver que d’aller offrir ma vie pour lui, offrir

ma vie pour lui me sera cher encore. Mais une seule crainte m’arrête:

sais-je si je pourrai conclure avec le tyran un pacte assez solide pour

qu’une fois qu’il m’aura en son pouvoir, il ne me trompe pas?

«Je crains, quand il me tiendra en cage, et qu’il m’aura fait subir tous

les tourments, qu’il ne laisse point pour cela aller Birène, afin de

m’ôter la satisfaction de l’avoir délivré. Je périrai, mais sa rage ne

sera pas satisfaite s’il me fait périr seule, et, quelque vengeance

qu’il ait tirée de moi, il n’en fera pas moins ce qu’il voudra du

malheureux Birène.

«Or, la raison qui me porte à conférer avec vous au sujet de mes

malheurs, et qui fait que je les expose à tous les seigneurs et à tous

les chevaliers qui passent près de nous, est simplement pour que

quelqu’un me donne l’assurance qu’après que je me serai livrée à mon

cruel persécuteur, il ne retiendra pas Birène prisonnier. Je ne veux

pas, moi morte, qu’il soit ensuite mis à mort.

«J’ai prié chaque guerrier que j’ai vu, de m’accompagner quand j’irai me

remettre entre les mains du roi de Frise. Mais auparavant j’ai exigé

qu’il me promît, qu’il me donnât sa foi de faire exécuter l’échange, de

façon que, moi livrée, Birène sera à l’instant mis en liberté. De la

sorte, quand je serai conduite au supplice, je mourrai contente,

certaine que ma mort aura donné la vie à mon époux.

«Jusqu’à ce jour, je n’ai trouvé personne qui veuille m’assurer sur sa

foi qu’une fois que je serai au pouvoir du roi, celui-ci remettra Birène

en échange, et que je ne me serai pas livrée en vain, tellement chacun

redoute cette arme, cette arme contre laquelle il n’est pas, dit-on, de

cuirasse qui puisse résister, si épaisse qu’elle soit.

«Mais si chez vous le courage répond à la fière prestance et à l’aspect

herculéen, si vous croyez pouvoir m’arracher à Cymosque dans le cas où

il manquerait à sa promesse, consentez à m’accompagner lorsque j’irai me

remettre en ses mains. Si vous êtes avec moi, je ne craindrai plus

qu’une fois que je serai morte, mon seigneur meure aussi.--»

Ici la damoiselle termina son récit qu’elle avait interrompu souvent par

ses larmes et ses soupirs. Dès qu’elle eut fermé la bouche, Roland, qui

n’hésita jamais à faire le bien, ne se répandit pas en vaines paroles,

car, de sa nature, il n’en abusait pas. Mais il lui promit et lui donna

sa foi qu’il ferait plus qu’elle ne lui avait demandé.

Son intention n’est pas qu’elle aille se remettre aux mains de son

ennemi pour sauver Birène. Il les sauvera bien tous deux, si son épée et

sa valeur habituelle ne lui font point défaut. Le jour même, ils se

mettent en route, profitant du vent doux et favorable. Le paladin presse

le départ, car il désirait se rendre ensuite le plus tôt possible à

l’île du monstre.

L’habile pilote dirige sa voile d’un côté et d’autre, à travers les

étangs profonds; il longe successivement toutes les îles de la Zélande,

découvrant l’une à mesure qu’on dépasse l’autre. Le troisième jour,

Roland descend en Hollande; mais il ne laisse pas venir avec lui celle

qui est en guerre avec le roi de Frise; Roland veut qu’elle apprenne la

mort de ce tyran avant de descendre.

Couvert de ses armes, le paladin s’avance le long du rivage, monté sur

un coursier au pelage gris et noir, nourri en Flandre et né en Danemark,

et fort et robuste encore plus que rapide. Car, avant de s’embarquer, il

avait laissé en Bretagne son destrier, ce Bride-d’Or si beau et si

vaillant, qui n’avait pas d’égal, si ce n’est Bayard.

Roland arrive à Dordrecht, et là il trouve la porte gardée par une

nombreuse troupe de gens en armes, ainsi qu’on fait toujours pour

maintenir une ville suspecte, et surtout quand elle est nouvellement

conquise. On venait du reste de recevoir la nouvelle qu’un cousin du

prisonnier accourait de Zélande avec une flotte et une armée.

Roland prie un des gardes d’aller dire au roi qu’un chevalier errant

désire se mesurer avec lui à la lance et à l’épée; mais qu’il veut

qu’entre eux un pacte soit auparavant conclu: si le roi renverse celui

qui l’a défié, on lui livrera la dame qui a tué Arbant, car le chevalier

la tient à sa disposition dans un endroit peu éloigné, de manière à

pouvoir la lui livrer.

En revanche, il veut que le roi promette, s’il est vaincu dans le

combat, de mettre immédiatement Birène en liberté et de le laisser aller

où il voudra. Le soldat remplit en toute hâte son ambassade, mais le

roi, qui ne connut jamais ni courage ni courtoisie, songe aussitôt à

employer la fraude, la tromperie et la trahison.

Il pense qu’en s’emparant du chevalier, il aura par-dessus le marché la

dame qui l’a si fort outragé, si elle est véritablement à sa disposition

et si le soldat a bien entendu. Par divers sentiers aboutissant à

d’autres portes que celle où il était attendu, il fait sortir trente

hommes, qui, après un long détour et en se cachant, vont s’embusquer

derrière le paladin.

En attendant, le traître fait engager des pourparlers, jusqu’à ce qu’il

ait vu les cavaliers et les fantassins arrivés à l’endroit où il veut.

Ensuite, il sort lui-même par la porte à la tête d’un nombre égal de

soldats. Comme le chasseur expérimenté a coutume de cerner les bois de

tous côtés, ou comme, près du Volana[54], le pêcheur entoure les

poissons d’un long filet,

De même, le roi de Frise prend ses mesures pour que le chevalier ne

puisse fuir par aucun côté. Il veut le prendre vivant et non d’une autre

façon. Et il croit le faire si facilement, qu’il n’apporte pas avec lui

cette foudre terrestre, avec laquelle il fait de si nombreuses victimes,

car ici elle ne lui semble pas nécessaire, puisqu’il veut faire un

prisonnier et non donner la mort.

Comme le rusé oiseleur, qui conserve vivants les premiers oiseaux pris,

afin d’en attirer par leur jeu et par l’appeau une plus grande quantité,

ainsi voulait faire en cette circonstance le roi Cymosque. Mais Roland

n’était pas un de ces oiseaux qui se laissent prendre du premier coup,

et il eut bien vite rompu le cercle qu’on avait fait autour de lui.

Le chevalier d’Anglante abaisse sa lance et se précipite au plus épais

de la troupe. Il en transperce un, puis un autre, et un autre, et un

autre, tellement qu’ils semblent être de pâte; à la fin il en enfile

six, et il les tient tous embrochés à sa lance; et comme elle ne peut

plus en contenir, il laisse retomber le septième, mais si grièvement

blessé qu’il meurt du coup.

Non autrement, on voit, le long des fossés et des canaux, les

grenouilles frappées aux flancs et à l’échine par l’habile archer,

jusqu’à ce que d’un côté et de l’autre sa flèche soit toute pleine et

qu’on ne puisse plus en mettre. La lance de Roland se rompt sous le

poids, et il se jette avec son épée au milieu de la bataille.

Sa lance rompue, il saisit son épée, celle qui jamais ne fut tirée en

vain. Et à chaque coup, de la taille ou de la pointe, il extermine

tantôt un fantassin, tantôt un cavalier. Partout où il touche, il teint

en rouge, l’azur, le vert, le blanc, le noir, le jaune. Cimosque se

lamente de n’avoir pas avec lui la canne et le feu, alors qu’ils lui

seraient le plus utiles.

Et avec de grands cris et de grandes menaces, il ordonne qu’on les lui

apporte; mais on l’écoute peu, car quiconque a pu se sauver dans la

ville, n’a plus l’audace d’en sortir. Le roi Frison qui voit fuir tous

ses gens, prend le parti de se sauver, lui aussi. Il court à la porte et

veut faire lever le pont, mais le comte le suit de trop près.

Le roi tourne les épaules et laisse Roland maître du pont et des deux

portes. Il fuit et gagne tous les autres en vitesse, grâce à ce que son

coursier court plus vite. Roland ne prend pas garde à la vile plèbe; il

veut mettre à mort le félon et non les autres. Mais son destrier ne

court pas assez vite pour atteindre celui qui fuit comme s’il avait des

ailes.

Par une voie, ou par une autre, Cimosque se met bien vite hors de vue du

paladin. Mais il ne tarde pas à revenir avec des armes nouvelles. Il

s’est fait apporter le tube de fer creux et le feu, et tapi dans un

coin, il attend son ennemi comme le chasseur à l’affût, avec son épieu

et ses chiens, attend le sanglier féroce qui descend détruisant tout sur

son passage,

Brisant les branches et faisant rouler les rochers. Partout où se heurte

son front terrible, il semble que l’orgueilleuse forêt croule sous la

rumeur, et que la montagne s’entr’ouvre. Cimosque se tient à son poste,

afin que l’audacieux comte ne passe pas sans lui payer tribut. Aussitôt

qu’il l’aperçoit, il touche avec le feu le soupirail du tube, et soudain

celui-ci éclate.

En arrière, il étincelle comme l’éclair; par devant, il gronde et lance

le tonnerre dans les airs. Les murs tremblent, le terrain frémit sous

les pieds. Le ciel retentit de l’effroyable son. Le trait ardent, qui

abat et tue tout ce qu’il rencontre et n’épargne personne, siffle et

grince. Mais, comme l’aurait voulu ce misérable assassin, il ne va pas

frapper le but.

Soit précipitation, soit que son trop vif désir de tuer le baron lui ait

fait mal viser; soit que son cœur tremblant comme la feuille ait fait

trembler aussi son bras et sa main; soit enfin que la bonté divine n’ait

pas voulu que son fidèle champion fût si tôt abattu, le coup vint

frapper le ventre du destrier et l’étendit par terre, d’où il ne se

releva plus jamais.

Le cheval et le cavalier tombent à terre, le premier lourdement, le

second en la touchant à peine, car il se relève si adroitement et si

légèrement, que sa force et son haleine en semblent accrues. Comme

Antée, le Libyen, qui se relevait plus vigoureux après avoir touché le

sol, tel se relève Roland, et sa force paraît avoir doublé en touchant

la terre.

Que celui qui a vu tomber du ciel le feu que Jupiter lance avec un bruit

si horrible, et qui l’a vu pénétrer dans un lieu où sont renfermés le

soufre et le salpêtre, alors que le ciel et la terre semblent en feu,

que les murs éclatent et que les marbres pesants et les rochers volent

jusqu’aux étoiles,

Se représente le paladin après qu’il se fut relevé de terre. Il se

redresse avec un air si terrible, si effrayant et si horrible à la fois,

qu’il aurait fait trembler Mars dans les cieux. Le roi frison, saisi

d’épouvante, tourne bride en arrière pour fuir. Mais Roland l’atteint

plus vite qu’une flèche n’est chassée de l’arc.

Et ce qu’il n’avait pas pu faire auparavant à cheval, il le fera à pied.

Il le suit si rapidement, que celui qui ne l’a pas vu ne voudrait point

le croire. Il le rejoint après un court chemin; il lève l’épée au-dessus

du casque et lui assène un tel coup, qu’il lui fend la tête jusqu’au

col, et l’envoie rendre à terre le dernier soupir.

Soudain voici que de l’intérieur de la cité s’élève une nouvelle rumeur,

un nouveau bruit d’armes. C’est le cousin de Birène, qui, à la tête des

gens qu’il avait amenés de son pays, voyant la porte grande ouverte, a

pénétré jusqu’au cœur de la ville encore sous le coup de l’épouvante où

l’avait plongée le paladin, et qui la parcourt sans trouver de

résistance.

La population fuit en déroute, sans s’informer de ce que sont ces

nouveaux venus, ni de ce qu’ils veulent. Mais, quand on s’est aperçu à

leurs vêtements et à leur langage que ce sont des Zélandais, on demande

la paix et on arbore le drapeau blanc, et l’on informe celui qui les

commande qu’on veut l’aider contre les Frisons qui retiennent son duc

prisonnier.

Car la population avait toujours été hostile au roi de Frise et à ses

compagnons, non seulement parce qu’il avait fait périr leur ancien

seigneur, mais surtout parce qu’il était injuste, impitoyable et rapace.

Roland s’interpose en ami entre les deux partis, et rétablit la paix

entre eux. Les deux troupes réunies ne laissèrent pas un Frison sans le

tuer ou le faire prisonnier.

On jette à terre les portes des prisons, sans prendre la peine de

chercher les clefs. Birène fait voir au comte, par ses paroles de

gratitude, qu’il connaît quelle obligation il lui a. Puis, ils vont

ensemble, accompagnés d’une foule nombreuse, vers le navire où attend

Olympie. Ainsi s’appelait la dame à qui, comme de droit, la souveraineté

de l’île était rendue.

Celle-ci avait amené Roland sans penser qu’il ferait tant pour elle; il

lui paraissait suffisant qu’il sauvât son époux, en l’abandonnant elle

seule au péril. Elle le révère et l’honore, et tout le peuple avec elle.

Il serait trop long de raconter les caresses que lui prodigue Birène, et

celles qu’elle lui rend, ainsi que les remerciements que tous deux

adressent au comte.

Le peuple remet la damoiselle en possession du trône paternel, et lui

jure fidélité. Après s’être unie à Birène d’une chaîne qu’Amour doit

rendre éternelle, elle lui donne le gouvernement de l’État et

d’elle-même. Et celui-ci confie le commandement des forteresses et des

domaines de l’île à son cousin.

Car il avait résolu de retourner en Zélande et d’emmener sa fidèle

épouse avec lui, prétendant qu’il voulait tenter la conquête de la

Frise, et qu’il avait un gage de succès qu’il appréciait fort, à savoir

la fille du roi Cymosque, trouvée parmi les nombreux prisonniers qu’on

avait faits.

Il prétendit aussi qu’il voulait la donner pour femme à son frère encore

mineur. Le sénateur romain partit le même jour que Birène mit à la

voile; et il ne voulut emporter de tant de dépouilles gagnées par lui

rien autre chose que cet instrument qui, comme nous l’avons dit,

produisait tous les effets de la foudre.

Son intention, en le prenant, n’était pas d’en user pour sa défense, car

il avait toujours estimé qu’il n’appartenait qu’à une âme lâche de se

lancer dans une entreprise quelconque avec un avantage sur son

adversaire. Mais il voulait la jeter dans un lieu où elle ne pourrait

plus jamais nuire à personne. C’est pourquoi il emporta avec lui la

poudre, les balles et tout ce qui servait à cette arme.

Et, dès qu’il fut sorti du port, et qu’il se vit arrivé à l’endroit où

la mer était la plus profonde, de sorte que, sur l’un et l’autre rivage,

on n’apercevait aucun signe lointain, il la prit et dit: «--Afin que

plus jamais chevalier ne se confie à toi, et que le lâche ne se puisse

vanter de valoir plus que le brave, reste engloutie ici.

«O maudite, abominable invention, forgée au plus profond du Tartare par

les mains mêmes du malin Belzébuth, dans l’intention de couvrir le monde

de ruines, je te renvoie à l’enfer d’où tu es sortie.--» Ainsi disant,

il la jette dans l’abîme, pendant que les voiles, gonflées par le vent,

le poussent sur le chemin de l’île cruelle.

Le paladin est pressé d’un tel désir de savoir si sa dame s’y trouve, sa

dame qu’il aime plus que tout l’univers ensemble, et sans laquelle il ne

peut pas vivre une heure joyeux, qu’il ne met pas le pied en Ibernie, de

peur d’être obligé de consacrer son temps à une œuvre nouvelle et d’être

réduit plus tard à dire: Hélas! pourquoi ne me suis-je point hâté

davantage!

Il ne permet pas non plus d’aborder en Angleterre ni en Irlande, ni sur

les rivages opposés. Mais laissons-le aller où l’envoie l’Archer qui l’a

blessé au cœur. Avant de parler encore de lui, je veux retourner en

Hollande, et je vous invite à y retourner avec moi. Je sais qu’il vous

déplairait autant qu’à moi que les noces s’y fissent sans nous.

Les noces furent belles et somptueuses, mais elles seront encore

surpassées par celles qui, dit-on se préparent en Zélande. Cependant, je

ne vous propose pas de venir à celles-ci, car elles doivent être

troublées par de nouveaux incidents dont je vous parlerai dans l’autre

chant, si à l’autre chant vous venez m’entendre.

Roland Furieux, tome 1 · 第 15 / 42 题