ARGUMENT.--Après avoir surmonté divers obstacles, Roger s’enfuit de
l’île d’Alcine. Mélisse rend sa forme première à Astolphe, lui fait
retrouver ses armes et tous deux se rendent chez Logistilla où Roger
arrive aussi peu après.--Renaud passe d’Écosse en Angleterre et obtient
des secours pour Charles assiégé dans Paris.--Angélique est transportée
dans l’île d’Ébude pour y être dévorée par un monstre marin.--Roland,
trompé par un songe, sort déguisé de Paris, et va à la recherche
d’Angélique.
Oh! combien d’enchanteresses, combien d’enchanteurs sont parmi nous, que
nous ne connaissons pas, et qui, par leur adresse à changer de visage,
se sont fait aimer des hommes et des femmes! Ce n’est pas en évoquant
les esprits, ni en observant les étoiles, qu’ils font de tels
enchantements; c’est par la dissimulation, le mensonge et les ruses,
qu’ils lient les cœurs d’indissolubles nœuds.
Celui qui possèderait le talisman d’Angélique, ou plutôt celui de la
raison, pourrait voir le visage de chacun dépouillé de tout artifice et
de toute fiction. Tel nous paraît beau et bon, qui, le masque tombé,
nous semblerait peut-être laid et méchant. Ce fut un grand bonheur pour
Roger d’avoir l’anneau qui lui découvrit la vérité.
Roger, comme je disais, armé et monté sur Rabican, était arrivé en
dissimulant jusqu’à la porte. Il prit les gardes au dépourvu et quand il
fut arrivé au milieu d’eux, il ne garda pas son épée au flanc. Laissant
les uns morts, les autres fort maltraités, il franchit le pont, rompit
la herse et prit le chemin de la forêt; mais il ne courut pas longtemps
sans rencontrer un des serviteurs de la fée.
Ce serviteur avait au poing un gerfaut qu’il s’amusait à faire voler
chaque jour, tantôt dans la plaine, tantôt sur un étang voisin, où il
trouvait toujours une proie facile. Il avait pour compagnon son chien
fidèle, et chevauchait un roussin assez mal équipé. Il pensa bien que
Roger s’enfuyait, quand il le vit venir en si grande hâte:
Il se porta à sa rencontre, et, d’un ton hautain, lui demanda pourquoi
il s’en allait si précipitamment. Le bon Roger ne voulut pas lui
répondre. C’est pourquoi, de plus en plus certain qu’il s’enfuyait, le
chasseur résolut de l’arrêter. Étendant le bras gauche, il dit: «--Que
dirais-tu, si je t’arrêtais subitement, et si contre cet oiseau tu ne
pouvais te défendre?--»
Il lance son oiseau, et celui-ci bat si rapidement des ailes, que
Rabican ne peut le devancer. Le chasseur saute à bas de son palefroi, en
lui enlevant du même coup le mors, et le cheval part comme la flèche
chassée de l’arc, mordant et lançant des ruades formidables. Le
serviteur se met à courir après lui, aussi rapide que s’il était porté
par le vent et la foudre.
Le chien ne veut pas paraître en retard; il suit Rabican avec
l’impétuosité du léopard qui poursuit un lièvre. Roger a honte de ne pas
les attendre; il se retourne vers celui qui arrive d’un pied si hardi,
et, ne lui voyant d’autre arme qu’une baguette avec laquelle il dresse
son chien à obéir, il dédaigne de tirer son épée.
Le chasseur s’approche et le frappe vigoureusement; en même temps le
chien le mord au pied gauche. Le destrier débridé secoue trois ou quatre
fois sa croupe, et rue sur son flanc droit. L’oiseau tourbillonne,
décrit mille cercles et le déchire souvent avec ses ongles, de telle
sorte que Rabican s’effraye de tout ce vacarme et n’obéit plus à la main
ni à l’éperon.
Roger est enfin forcé de tirer le fer, et, pour se débarrasser de cette
désagréable agression, il menace tantôt les bêtes, tantôt le vilain, de
la pointe de son épée. Cette engeance importune ne l’en presse que
davantage, et deçà, delà, se multiplie sur toute la route. Roger voit
déshonneur et danger pour lui à ce qu’ils l’arrêtent plus longtemps.
Il sait que, s’il reste un peu plus en cette place, il aura sur les
épaules Alcine et toute sa populace. Déjà une grande rumeur de
trompettes, de tambours et de cloches se fait entendre par toute la
vallée. Pourtant, contre un serviteur sans armes et contre un chien, il
lui semble inutile de se servir de son épée. Le meilleur et le plus
prompt est donc de découvrir l’écu, œuvre d’Atlante.
Il lève le drap rouge dont l’écu était resté pendant plusieurs jours
couvert, et la lumière, dès qu’elle frappe les yeux, produit l’effet
mille fois expérimenté. Le chasseur reste privé de ses sens; le chien et
le roussin tombent, et les ailes de l’oiseau ne peuvent plus le soutenir
en l’air. Roger, joyeux, les laisse en proie au sommeil.
Alcine, qui pendant tout cela avait été prévenue que Roger avait forcé
la porte et occis bon nombre des gardes, vaincue de douleur, resta comme
morte. Elle déchire ses vêtements, se frappe le visage, et s’accuse de
stupidité et de maladresse. Elle fait appeler sur-le-champ aux armes et
rassemble autour d’elle tous ses gens.
Puis elle les divise en deux troupes: elle envoie l’une sur la route que
suit Roger; elle conduit l’autre en toute hâte au port, l’embarque et
lui fait prendre la mer. Sous les voiles ouvertes, les flots
s’assombrissent. Avec cette troupe s’en va la désespérée Alcine, et le
désir de retrouver Roger la ronge tellement, qu’elle laisse sa ville
sans garde aucune.
Elle ne laisse personne à la garde du palais. Cela donne à Mélisse, qui
se tenait prête, une grande commodité, une grande facilité pour arracher
de ce royaume funeste les malheureux qui y étaient retenus. Elle va,
cherchant à son aise de tous côtés, brûlant les images, rompant les
charmes, détruisant les nœuds, les caractères magiques et tous les
artifices.
Puis, accélérant ses pas à travers la campagne, elle fait revenir à leur
forme première les anciens amants d’Alcine qui étaient, en foule
nombreuse, changés en fontaines, en bêtes, en arbres, en rochers.
Ceux-ci, dès qu’ils furent délivrés, suivirent tous les traces du bon
Roger et se réfugièrent chez Logistilla. De là, ils retournèrent chez
les Scythes, les Perses, les Grecs et les Indiens.
Mélisse les renvoya dans leur pays, après leur avoir fait promettre
d’être désormais moins imprudents. Le duc des Anglais fut le premier
qu’elle fit revenir à la forme humaine. Sa parenté avec Bradamante et
les prières courtoises de Roger lui furent très utiles en cette
occasion. Outre les prières que Roger avait adressées à Mélisse à ce
sujet, il lui avait donné l’anneau pour qu’elle pût mieux lui venir en
aide.
C’est donc grâce aux prières de Roger que le paladin fut remis en sa
forme première. Mélisse ne crut son œuvre achevée que lorsqu’elle lui
eut fait retrouver ses armes, et cette lance d’or qui, du premier coup,
jette hors de selle tous ceux qu’elle touche. D’abord à l’Argail, elle
appartint ensuite à Astolphe, et l’un et l’autre s’étaient acquis
beaucoup d’honneur en France avec elle.
Mélisse retrouva cette lance d’or qu’Alcine avait remisée dans le
palais, ainsi que toutes les autres armes qui avaient été enlevées au
duc dans cette maison maudite. Puis elle monta le destrier du
nécromancien maure et prit en croupe Astolphe. De là, elle se dirigea
vers la demeure de Logistilla, où elle arriva une heure avant Roger.
Entre temps, Roger s’achemine vers la sage Fée, à travers les durs
rochers, les ronces touffues, de précipice en précipice, et par des
chemins âpres, solitaires, inhospitaliers et sauvages. Enfin il arrive,
à l’heure ardente de midi, sur une plage exposée au sud entre la
montagne et la mer, aride, nue, stérile et déserte.
Le soleil ardent frappe la colline voisine, et sous la chaleur produite
par la réflexion, l’air et le sable bouillent. Il n’en faudrait pas tant
pour rendre le verre liquide. Tous les oiseaux se taisent sous l’ombre
molle; seule, la cigale, cachée dans les herbes touffues, assourdit de
son chant monotone les montagnes et les vallées, la mer et le ciel.
La chaleur, la soif et la fatigue qu’il éprouvait à parcourir cette
route de sable faisaient à Roger grave et ennuyeuse compagnie sur la
plage déserte et exposée au soleil. Mais, comme je ne puis ni ne veux
m’occuper toujours du même sujet, je laisserai Roger dans cette
fournaise, et j’irai en Écosse retrouver Renaud.
Renaud était très bien vu du roi, de sa fille et de tout le pays. Le
paladin exposa à loisir et clairement le motif de sa venue qui était de
réclamer, au nom de son roi, l’appui des royaumes d’Écosse et
d’Angleterre, et il crut devoir appuyer la demande de Charles des
raisons les plus justes.
Le roi lui répondit sans retard qu’autant que ses forces le lui
permettaient, il était disposé à agir pour le service et pour l’honneur
de Charles et de l’empire. Dans peu de jours il aurait levé le plus de
cavaliers qu’il pourrait, et s’il n’était pas aujourd’hui si vieux, il
aurait pris lui-même le commandement de ses troupes.
Une semblable raison ne lui paraîtrait pas toutefois suffisante pour le
faire rester chez lui, s’il n’avait son fils, à qui il donnerait le
commandement, comme au plus digne pour la vigueur et l’habileté. Bien
qu’il ne se trouvât pas alors dans le royaume, il espérait qu’il serait
revenu avant que les troupes fussent réunies. Dans tous les cas, une
fois l’armée prête, il saurait bien trouver son fils.
Puis il envoya dans tous ses États ses trésoriers pour lever des
cavaliers et des gens de guerre, et fit approvisionner ses vaisseaux de
munitions, de vivres et d’argent. Pendant ce temps, Renaud passa en
Angleterre, et le roi l’accompagna courtoisement à son départ jusqu’à
Berwick, et on le vit pleurer quand il le quitta.
Ayant le vent favorable en poupe, Renaud s’embarqua après avoir dit
adieu à tous. Le pilote démarra les câbles pour le voyage, et l’on fit
voile jusqu’à ce qu’on fût arrivé à l’endroit où le beau fleuve de la
Tamise voit ses eaux devenir amères au contact des flots salés. Poussés
par le grand flux de la mer, les navigateurs s’avancèrent par un chemin
sûr, à la voile et à la rame, jusqu’à Londres.
Renaud avait reçu de Charles et du roi Othon, assiégé avec Charles dans
Paris, des lettres authentiques, contresignées du sceau de l’État, pour
être remises au prince de Galles. Ces lettres portaient que tout ce
qu’on pourrait lever dans le pays de fantassins et de cavaliers devait
être dirigé sur Calais, pour porter secours à la France et à Charles.
Le prince dont je parle, et qui occupait, en l’absence d’Othon, le siège
royal, rendit à Renaud fils d’Aymon de tels honneurs, qu’il n’en aurait
pas fait autant pour son roi. Pour satisfaire à sa demande, il ordonna à
tous les gens de guerre de la Bretagne et des îles voisines de se
trouver sur le rivage à jour fixe.
Seigneur, il convient que je fasse comme le virtuose habile qui, sur son
instrument flexible, change souvent de corde et varie de ton, prenant
tantôt le grave, tantôt l’aigu. Pendant que je suis occupé à parler de
Renaud, je me suis souvenu de la gentille Angélique que j’ai laissée
fuyant loin de lui, et qui venait de rencontrer un ermite.
Je vais poursuivre un instant son histoire. J’ai dit qu’elle avait
demandé avec une vive anxiété comment elle pourrait rejoindre le rivage,
car elle avait une telle peur de Renaud, qu’elle se croyait en danger de
mort si elle ne mettait pas la mer entre elle et lui, et qu’elle ne
pensait pas être en sûreté tant qu’elle serait en Europe. Mais l’ermite
cherchait à l’amuser, parce qu’il avait du plaisir à rester avec elle.
Cette rare beauté lui a allumé le cœur et réchauffé les moelles
engourdies. Mais, quand il voit que cela ne lui réussit pas, et qu’elle
ne veut pas rester plus longtemps avec lui, il accable son âne de cent
coups pour activer son pas tardif. Le plus souvent au pas, quelquefois
au trot, il va sans permettre à sa bête de s’arrêter.
Et comme Angélique s’était tellement éloignée que, d’un peu plus, il
aurait perdu sa trace, le moine retourne à sa grotte obscure et évoque
une troupe de démons. Il en choisit un dans toute la bande, et, tout
d’abord, l’informe de ce qu’il aura à faire; puis il le fait entrer dans
le corps du coursier qui emporte loin de lui sa dame et son cœur.
Souvent un chien bien dressé et habitué à chasser sur la montagne les
renards et les lièvres, voyant la bête aller d’un côté, prend par un
autre, et semble dédaigner de suivre la trace. Mais à peine le voit-on
arrivé au passage, qu’il l’a dans la gueule, lui ouvre le flanc et la
dévore. Ainsi l’ermite, par une voie détournée, rejoindra la dame où
qu’elle aille.
Ce que peut être son dessein, je le comprends fort bien, et je vous le
dirai aussi, mais dans un autre moment. Angélique ne soupçonnant en rien
ce danger, cheminait, faisant chaque jour une plus ou moins longue
étape. Et déjà, le démon est caché dans son cheval. Ainsi, parfois, le
feu couve, puis devient un si grave incendie, qu’on ne peut l’éteindre
et qu’on y échappe avec peine.
Quand la dame fut arrivée près de la grande mer qui baigne les rivages
gascons, elle fit marcher son destrier tout près de la vague, là où
l’humidité rendait la voie plus ferme. Celui-ci fut soudain entraîné
dans les flots par le démon féroce, au point d’être obligé de nager. La
timide donzelle ne sait que faire, si ce n’est se tenir ferme sur la
selle.
Elle a beau tirer la bride, elle ne peut le faire tourner, et de plus en
plus il s’avance vers la haute mer. Elle tenait sa robe relevée pour ne
pas la mouiller, et levait les pieds. Sur ses épaules, sa chevelure
flottait toute défaite, caressée par la brise lascive. Les grands vents
se taisaient, ainsi que la mer, comme pour contempler sans doute tant de
beauté.
Elle tournait en vain vers la terre ses beaux yeux qui baignaient de
pleurs son visage et sa poitrine. Et elle voyait le rivage s’enfuir
toujours plus loin, décroître peu à peu et disparaître. Le destrier qui
nageait sur la droite, après un grand détour, la porta sur un écueil
parsemé de roches noires et de grottes effroyables. Et déjà la nuit
commençait à obscurcir le ciel.
Quand elle se vit seule dans ce lieu désert, dont la seule vue lui
faisait peur, à l’heure où Phébus couché dans la mer laissait l’air et
la terre dans une obscurité profonde, elle resta immobile, dans une
attitude qui aurait fait douter quiconque aurait vu sa figure, si elle
était une femme véritable et douée de vie, ou bien un rocher ayant cette
forme.
Stupide et les yeux fixés sur le sable mouvant, les cheveux dénoués et
en désordre, les mains jointes et les lèvres immobiles, elle tenait ses
regards languissants levés vers le ciel, comme si elle accusait le grand
Moteur d’avoir déchaîné tous les destins à sa perte. Elle resta un
moment immobile et comme atterrée; puis elle dénoua sa langue à la
plainte, et ses yeux aux pleurs.
Elle disait: «--Fortune, que te reste-t-il encore à faire pour avoir
rassasié sur moi tes fureurs et assouvi ta soif de vengeance? Que
puis-je te donner de plus désormais, si ce n’est cette misérable vie?
Mais tu n’en veux pas. N’as-tu pas été prompte tout à l’heure à
m’arracher à la mer, quand je pouvais y trouver la fin de mes tristes
jours! Pourquoi sembles-tu désirer me voir encore livrée à de nouveaux
tourments, avant que je meure?
«Mais je ne vois pas que tu puisses me nuire plus que tu ne m’as nui
jusqu’ici. Par toi j’ai été chassée du royal séjour où je n’espère plus
jamais retourner. J’ai perdu l’honneur, ce qui est pis; car si je n’ai
pas en réalité commis de faute, j’ai pourtant donné lieu, par mes
courses vagabondes, à ce que chacun dise que je suis une impudique.
«Quel bien peut-il rester au monde à une femme qui a perdu sa réputation
de chasteté? Hélas! mon malheur est d’être jeune et de passer pour
belle, que ce soit vrai ou faux. Je ne saurais rendre grâce au ciel de
ce don funeste, d’où provient aujourd’hui toute ma perte. C’est lui qui
a causé la mort de mon frère Argail, auquel ses armes enchantées
servirent peu.
«C’est à cause de lui que le roi de Tartarie Agrican a défait mon père
Galafron qui, dans l’Inde, était grand khan du Cathay; et depuis j’en
suis réduite à changer d’asile soir et matin. Puisque tu m’as ravi
fortune, honneur, famille, et puisque tu m’as fait tout le mal que tu
peux me faire, à quelles douleurs nouvelles veux-tu me réserver encore?
«Si tu n’as pas jugé assez cruel de me faire périr dans la mer, je
consens, pour te rassasier, à ce que tu m’envoies quelque bête qui me
dévore, mais sans m’outrager davantage. Quel que soit le martyre que tu
me destines, pourvu que j’en meure, je ne pourrai trop t’en rendre
grâces.--» Ainsi disait la dame, au milieu d’abondantes larmes, quand
elle aperçut l’ermite à côté d’elle.
De la cime d’une roche élevée, l’ermite avait vu Angélique, au comble de
l’affliction et de l’épouvante, aborder à l’extrémité de l’écueil. Il
était lui-même arrivé six jours auparavant, car un démon l’y avait porté
par un chemin peu fréquenté. Il vint à elle, avec un air plus dévot que
n’eurent jamais Paul ou Hilarion.
A peine la dame l’a-t-elle aperçu, que, ne le reconnaissant pas, elle
reprend courage; peu à peu sa crainte s’apaise, bien qu’elle ait encore
la pâleur au visage. Dès qu’il est près d’elle, elle dit: «--Ayez pitié
de moi, mon père, car je suis arrivée dans un mauvais port.--» Et d’une
voix interrompue par les sanglots, elle lui raconte ce qu’il savait
parfaitement.
L’ermite commence par la rassurer par de belles et dévotes paroles, et,
pendant qu’il parle, il promène des mains audacieuses tantôt sur son
sein, tantôt sur ses joues humides. Puis, devenu plus hardi, il va pour
l’embrasser. Mais elle, tout indignée, lui porte vivement la main à la
poitrine et le repousse, et son visage se couvre tout entier d’une
honnête rougeur.
Il avait à son côté une poche; il l’ouvre et il en tire une fiole pleine
de liqueur. Sur ces yeux puissants, où Amour a allumé sa plus brûlante
flamme, il en jette légèrement une goutte qui suffit à endormir
Angélique. La voilà gisant, renversée sur le sable, livrée à tous les
désirs du lubrique vieillard.
Il l’embrasse et la palpe à plaisir; et elle dort et ne peut faire
résistance. Il lui baise tantôt le sein, tantôt la bouche; personne ne
peut le voir en ce lieu âpre et désert. Mais, dans cette rencontre, son
destrier trébuche, et le corps débile ne répond point au désir. Il avait
peu de vigueur, ayant trop d’années, et il peut d’autant moins qu’il
s’essouffle davantage.
Il tente toutes les voies, tous les moyens. Mais son roussin paresseux
se refuse à sauter; en vain il lui secoue le frein, en vain il le
tourmente; il ne peut lui faire tenir la tête haute. Enfin il s’endort
près de la dame qu’un nouveau danger menace encore. La Fortune ne
s’arrête pas pour si peu, quand elle a pris un mortel pour jouet.
Il faut d’abord que je vous parle d’une chose qui va me détourner un peu
de mon droit chemin. Dans la mer du Nord, du côté de l’Occident et par
delà l’Islande, s’étend une île nommée Ébude[50], dont la population a
considérablement diminué, depuis qu’elle est détruite par une orque
sauvage et d’autres monstres marins que Protée y a conduits pour se
venger.
Les anciennes chroniques, vraies ou fausses, racontent que jadis un roi
puissant régna sur cette île. Il eut une fille dont la grâce et la
beauté, dès qu’elle se montra sur le rivage, enflammèrent Protée
jusqu’au milieu des ondes. Celui-ci, un jour qu’il la trouva seule, lui
fit violence et la laissa enceinte de lui.
Cet événement causa au père beaucoup de douleur et de souci, car il
était plus que tout autre impitoyable et sévère. Ni les excuses, ni la
pitié ne purent lui faire pardonner, tant son courroux était grand. La
grossesse de sa fille ne l’arrêta même pas dans l’accomplissement de son
cruel dessein, et, dès qu’il fut né, il fit, avant elle, mourir son
petit-fils, qui cependant n’avait point péché.
Le dieu marin Protée, pasteur des monstrueux troupeaux de Neptune roi
des ondes, ressentit un grand chagrin de la mort de sa dame, et, dans sa
grande colère, il rompit l’ordre et les lois de la nature. Il s’empressa
d’envoyer sur l’île les orques et les phoques, et tout son troupeau
marin, qui détruisirent non seulement les brebis et les bœufs, mais les
villes et les bourgs avec leurs habitants.
Ils vinrent également assiéger la capitale qui était fortifiée; les
habitants furent obligés de se tenir nuit et jour sous les armes et dans
des alarmes perpétuelles. Tous avaient abandonné les campagnes. Enfin,
pour trouver remède à leurs maux, ils allèrent consulter l’oracle.
Celui-ci répondit:
Qu’il leur fallait trouver une jeune fille qui n’eût pas sa pareille en
beauté, et qu’ils devaient l’offrir sur le rivage à Protée, en échange
de celle qu’on avait fait mourir. Si elle lui semblait suffisamment
belle, il s’en contenterait et ne reviendrait plus les troubler; mais,
s’il ne s’en contentait pas, il faudrait lui en présenter tour à tour
une nouvelle, jusqu’à ce qu’il fût satisfait.
C’est ainsi que commença une dure condition pour celles qui étaient les
plus jolies, car chaque jour une d’elles était offerte à Protée, jusqu’à
ce qu’il en eût trouvé une qui lui plût. La première et toutes les
autres reçurent la mort, dévorées par une orque qui resta à demeure fixe
sur le rivage, après que tout le reste du farouche troupeau se fut
retiré.
Que l’histoire de Protée fût vraie ou fausse, je ne sais qui pourrait me
l’affirmer; toujours est-il que cette ancienne loi, si barbare envers
les femmes, se perpétua sur cette île dans toute sa rigueur. Chaque
jour, une orque monstrueuse vient sur le rivage et se nourrit de leur
chair. Si naître femme est, dans tout pays, un malheur, c’en était là un
bien plus grand.
Malheureuses les jeunes filles, que leur mauvaise fortune poussait sur
ce rivage funeste! Les habitants se tenaient sur le bord de la mer,
prêts à faire des étrangères un impitoyable holocauste; car, plus on
mettait d’étrangères à mort, moins le nombre de leurs jeunes filles
diminuait. Mais, comme le vent ne leur amenait pas chaque jour une
proie, ils allaient en chercher sur tous les rivages.
Ils parcouraient la mer sur des fustes, des brigantins et autres légers
navires, cherchant au loin et dans leur voisinage un soulagement à leur
martyre. Ils avaient pris de nombreuses femmes par force, par rapine,
quelques-unes par ruse, d’autres à prix d’or, toutes provenant de
régions diverses. Et ils en avaient rempli leurs tours et leurs prisons.
Une de leurs fustes étant venue à passer devant le rivage solitaire où,
parmi les ronces et les herbes, dormait l’infortunée Angélique,
quelques-uns des rameurs descendirent à terre pour en rapporter du bois
et de l’eau, et ils trouvèrent cette fleur de grâce et de beauté
endormie dans les bras du saint ermite.
O trop chère et trop précieuse proie pour des gens si barbares et si
grossiers! ô Fortune cruelle, qui pourra croire que ta puissance sur les
choses humaines aille jusqu’à te permettre de livrer en pâture à un
monstre la grande beauté qui, dans l’Inde, fit accourir le roi Agrican
des confins du Caucase jusqu’au milieu de la Scythie, où il trouva la
mort!
La grande beauté pour laquelle Sacripant exposa son honneur et son beau
royaume; la grande beauté qui ternit l’éclatante renommée et la haute
intelligence du puissant seigneur d’Anglante; la grande beauté qui
bouleversa tout le Levant et l’apaisa d’un signe, est maintenant si
délaissée, qu’elle n’a personne qui puisse l’aider même d’une parole.
La belle dame, plongée dans un profond sommeil, fut enchaînée avant
qu’elle se fût réveillée. On la porta, ainsi que l’ermite enchanteur,
dans la fuste remplie d’une troupe affligée et chagrine. La voile,
déployée au haut du mât, ramena le navire à l’île funeste où l’on
enferma la dame dans une dure prison, jusqu’au jour où le sort l’aurait
désignée.
Mais elle était si belle, qu’elle émut de pitié ce peuple cruel. Pendant
plusieurs jours ils différèrent sa mort, la réservant pour un plus
pressant besoin; et tant qu’ils purent trouver au dehors quelque autre
jeune fille, ils épargnèrent cette angélique beauté. Enfin elle fut
conduite au monstre, toute la population pleurant derrière elle.
Qui racontera ses angoisses, ses pleurs, ses cris et les reproches
qu’elle envoie jusqu’au ciel? Je m’étonne que le rivage ne se soit pas
entr’ouvert quand elle fut placée sur la froide pierre, où, couverte de
chaînes, privée de tout secours, elle attendait une mort affreuse,
horrible. Je n’entreprendrai pas de le dire, car la douleur m’émeut
tellement, qu’elle me force à tourner mes rimes ailleurs,
Et à trouver des vers moins lugubres, jusqu’à ce que mon esprit se soit
reposé. Les pâles couleuvres, le tigre aveuglé par la rage qui le
consume, et tous les reptiles venimeux qui courent sur le sable brûlant
des rivages de l’Atlas, n’auraient pu voir, ni s’imaginer, sans en avoir
le cœur attendri, Angélique liée à l’écueil nu.
Oh! si son Roland l’avait su, lui qui était allé à Paris pour la
retrouver! S’ils l’avaient su, les deux chevaliers que trompa le rusé
vieillard, grâce au messager venu des rives infernales! A travers mille
morts, pour lui porter secours, ils auraient cherché ses traces
angéliques. Mais que feraient-ils, même s’ils le savaient, étant si
loin!
Cependant Paris, assiégé par le fameux fils du roi Trojan, était arrivé
à une extrémité si grande, qu’un jour il faillit tomber aux mains de
l’ennemi. Et si le ciel, touché par les prières des assiégés, n’avait
pas inondé la plaine d’une pluie épaisse, le saint Empire et le grand
nom de France succombaient ce jour-là sous la lance africaine.
Le souverain Créateur abaissa ses regards à la juste plainte du vieux
Charles, et, par une pluie soudaine, il éteignit l’incendie qu’aucune
force humaine n’aurait pu, ni su conjurer sans doute. Sage est celui qui
se tourne toujours vers Dieu, car personne ne peut mieux lui venir en
aide. Le pieux roi vit bien qu’il devait son salut à l’assistance
divine.
La nuit, Roland confie à sa couche solitaire ses tumultueuses pensées.
Il les porte tantôt ici, tantôt là, ou bien il les rassemble sur un seul
point, sans pouvoir les fixer jamais. Ainsi la lumière tremblante de
l’eau claire frappée par le soleil ou les rayons de la lune, court le
long des toits avec un continuel scintillement, à droite, à gauche, en
bas, en haut.
Sa dame qui lui revient à l’esprit--elle n’en était à vrai dire jamais
sortie--lui rallume dans le cœur, et rend plus ardente la flamme qui,
pendant le jour, semble assoupie. Elle était venue avec lui des confins
du Cathay jusqu’en Occident, et là, il l’avait perdue, et il n’avait
plus retrouvé trace d’elle, depuis la défaite de Charles à Bordeaux.
De cela, Roland avait grande douleur; il se rappelait en vain à lui-même
sa propre faiblesse: «--O mon cœur--disait-il--comme je me suis conduit
lâchement à ton égard! Hélas! combien il m’est cruel de penser que,
pouvant t’avoir près de moi nuit et jour, puisque ta bonté ne me
refusait pas cette faveur, je t’ai laissé remettre aux mains de Naymes,
et que je n’ai pas su m’opposer à une telle injure!
«Combien de raisons n’aurais-je pas eues pour excuser ma hardiesse!
Charles ne m’en aurait peut-être pas blâmé, ou, s’il m’avait blâmé, qui
aurait pu me contraindre? Quel est celui qui aurait voulu t’enlever à
moi malgré moi? Ne pouvais-je pas plutôt recourir aux armes, me laisser
plutôt arracher le cœur de la poitrine? Mais ni Charles, ni toute son
armée n’auraient pas été assez puissants pour t’enlever à moi de force.
«Si du moins, je l’avais placée sous bonne garde, à Paris ou dans
quelque château fort! Qu’on l’ait donnée à Naymes, voilà ce qui me
désole, car c’est ainsi que je l’ai perdue. Qui mieux que moi l’aurait
gardée? Personne; car je devais me faire tuer pour elle, et la défendre
plus que mon cœur, plus que mes yeux. Je devais et je pouvais le faire,
et pourtant je ne l’ai pas fait.
«Où es-tu restée sans moi, ô ma douce vie, si jeune et si belle! Telle,
quand la lumière du jour a disparu, la brebis égarée reste dans les
bois, et, dans l’espoir d’être entendue du berger, s’en va bêlant de
côté et d’autre, jusqu’à ce que le loup l’ait entendue de loin; alors,
le malheureux berger pleure en vain sa perte.
«O mon espoir, où es-tu, où es-tu maintenant? Peut-être vas-tu encore
errante et seule. Peut-être les loups mauvais t’ont-ils trouvée, alors
que tu n’avais plus ton fidèle Roland pour te garder. Et cette fleur qui
pouvait me faire l’égal des dieux dans le ciel, la fleur que je
conservais intacte de peur de troubler ton âme chaste, hélas! ils
l’auront cueillie de force et profanée!
«Infortuné, malheureux! Quelle autre chose ai-je à désirer que de
mourir, s’ils ont cueilli ma belle fleur! Souverain Dieu, fais-moi
souffrir tous les maux avant celui-là. Mais, si ce dernier malheur
arrive, de mes propres mains je m’ôte la vie et je damne mon âme
désespérée.--» Ainsi se parlait, en répandant de grosses larmes et
poussant de grands soupirs, le douloureux Roland.
Déjà, de toutes parts, les êtres animés reposaient leurs esprits
fatigués, les uns sur la plume, les autres sur les durs rochers, ceux-ci
dans les herbes, ceux-là sur les hêtres ou les myrtes. Toi, Roland, à
peine as-tu clos tes paupières, que tu es oppressé de pensers aigres et
irritants. Tu ne peux pas même trouver le repos dans un court et fugitif
sommeil.
Roland se voit transporté sur une verte rive, toute diaprée de fleurs
odoriférantes. Il croit admirer le bel ivoire, la pourpre naturelle
répandue par la main même de l’Amour, et les deux claires étoiles dans
les lacs desquelles Amour retenait son âme captive. Je veux parler des
beaux yeux et du beau visage qui lui ont ôté le cœur de la poitrine.
Il éprouve le plus grand plaisir, la plus grande joie que puisse jamais
éprouver un amant heureux; mais voici venir une tempête qui détruit
soudain et abat fleurs et plantes. On n’en voit pas de semblable, même
quand l’Aquilon, le vent du nord ou du levant luttent ensemble. Il
semble à Roland qu’il erre en vain par un désert pour trouver quelque
refuge.
Pendant ce temps, le malheureux--il ne sait comment--perd sa dame à
travers l’air obscurci. Deçà, delà, il fait retentir la campagne et les
bois de ce doux nom, disant en vain: «--Malheureux que je suis! qui donc
a changé en poison la douceur que je goûtais?--» Et il entend sa dame
qui pleure, lui demande secours et se recommande à lui.
A l’endroit d’où paraît venir le cri, il va rapide, et s’épuise de
fatigue à courir dans tous les sens. Oh! combien sa douleur est amère et
cruelle, quand il voit qu’il ne peut retrouver ses doux rayons. Tout à
coup, voici que d’un autre endroit, il entend une autre voix lui crier:
«--N’espère plus en jouir sur la terre!--» A cet horrible cri, il se
réveille et se trouve tout baigné de pleurs.
Sans réfléchir que les images vues en songe sont fausses, et que c’est
la crainte ou le désir qui produisent les rêves, il est dans une telle
inquiétude au sujet de la donzelle, qu’il se persuade que sa vie ou son
honneur sont en danger. Plein de fureur, il s’élance hors de son lit,
endosse plastron et cotte de mailles, et selle Bride-d’Or. Il ne veut
accepter le service d’aucun écuyer.
Et, pour lui permettre de pénétrer partout sans que sa dignité en soit
compromise, il ne veut point prendre le célèbre bouclier aux armes
écartelées d’argent et de gueules. Il en choisit un orné de noir, sans
doute parce qu’il semble en rapport avec sa douleur. Il l’avait
autrefois enlevé à un Amostan[51] qu’il occit de sa main, quelques
années auparavant.
Au milieu de la nuit, il part en silence, sans aller saluer ni prévenir
son oncle. Il ne dit pas même adieu à son fidèle compagnon Brandimart
qu’il aimait tant. Mais, dès que le soleil, avec ses cheveux d’or épars,
fut sorti de la riche demeure de Tithon, et eut fait s’enfuir la nuit
humide et noire, le roi s’aperçut que le paladin n’était plus au camp.
A son grand déplaisir, Charles s’aperçut que son neveu était parti
pendant la nuit, alors qu’il avait le plus besoin de lui et de son aide.
Il ne put retenir sa colère. Il se répandit en plaintes, en reproches et
en menaces à son égard, disant que, s’il ne revenait pas, il le ferait
repentir d’une conduite si coupable.
Brandimart, qui aimait Roland comme soi-même, ne voulut pas rester après
son départ, soit qu’il espérât le faire revenir, soit qu’il lui eût
déplu de l’entendre blâmer et menacer. A peine le jour se fut-il
obscurci, que dédaignant de rester davantage, il sortit du camp sans
rien dire à Fleur-de-Lys, de peur qu’elle ne s’opposât à son dessein.
Celle-ci était une dame qu’il chérissait beaucoup, et dont on aurait
difficilement trouvé la pareille; charmante de manières, de grâce et de
visage, elle était douée de prudence et de sagesse. S’il était parti
sans son assentiment, c’est parce qu’il espérait revenir près d’elle le
jour même. Mais il lui arriva des aventures qui le retardèrent dans ses
projets.
Lorsque Fleur-de-Lys eut attendu en vain pendant un mois, et qu’elle ne
l’eut pas vu revenir, elle fut tellement saisie du désir de le revoir,
qu’elle partit sans escorte et sans guide. Elle le chercha dans beaucoup
de pays, comme cette histoire le dira en son lieu. Sur tous les deux, je
ne vous en dis pas maintenant davantage, car il m’importe beaucoup plus
de m’occuper du chevalier d’Anglante.
Celui-ci, après qu’il eut changé les glorieux insignes d’Almont contre
d’autres armes, alla vers la porte, et dit à l’oreille du capitaine qui
commandait le poste de garde: «--Je suis le comte.--» Et s’étant fait
abaisser le pont, par la route qui menait au camp des ennemis, il prit
droit son chemin. Ce qui suivit est raconté dans l’autre chant.