Thérèse s'était-elle aperçue de ma déception? Elle tournait autour de
moi, caquetait, affectueuse et gaie; il me semblait maintenant qu'elle
s'évertuait à parer ce rôle un peu sévère de l'amie qu'elle avait pris
et qu'elle aurait voulu, sans doute, que j'agrée de bon coeur. A défaut
d'une explication qu'elle n'aurait eu garde d'aborder, son attitude me
laissait deviner son désir. Ne pouvant pas être tout pour moi, elle
tenait cependant à être quelque chose; elle s'efforçait de reculer
jusqu'aux limites permises la place qu'elle s'était assignée dans ma vie
et dans mon coeur. Tout ce qu'elle me disait en témoignait, et jusqu'à
sa façon de le dire. Jamais elle n'avait été plus libre avec moi, plus
confiante; jamais elle ne m'avait plus ouvertement initié aux détails de
sa vie, aux secrets de sa pensée. C'était d'elle à moi un abandon
charmant, une sécurité parfaite. Son geste m'invitait à la suivre dans
ce chemin de l'amitié par où nous étions passés au début de notre
liaison. L'amitié actuelle était seulement plus intime.
Thérèse me parlait de sa mère, de son frère comme à un proche, avec des
familiarités, des particularités sur leur santé, sur leur caractère, qui
supposaient de ma part, pour que je m'y intéresse, un attachement déjà
ancien. Elle insistait de manière à m'émouvoir, à me mettre de moitié
dans son dévouement, sur la faiblesse, l'incapacité à gouverner de sa
mère. Surtout elle travaillait à écarter de mon esprit l'idée d'une
rivalité possible de Marc et d'une rivalité heureuse. Cela à demi-mot,
en sous-entendus; mais si adroitement qu'elle la déguisât, son
application à me rassurer ne m'échappait pas; et je l'expliquais à ma
manière. Marc allait arriver; à tout prix il fallait éviter un choc, une
reprise de mes préventions, de mon hostilité contre lui.
J'étais loin de lui faciliter sa tâche. Blessé par elle, j'essayais de
la blesser à mon tour. Je trompais ses habiletés, je déroutais ses
stratagèmes. Je faisais celui qui ne comprend pas, qui ne veut pas
comprendre. J'allais au delà du sacrifice qu'elle me demandait, je
dédaignais ce rôle d'ami où elle s'évertuait à me cantonner; je jouais
l'indifférence, je m'éloignais d'elle, je devenais le visiteur,
l'invité, je me condamnais,--et elle avec moi,--aux banalités de la
conversation mondaine. Elle se dépitait alors, elle aussi. Elle me
boudait, et des silences se prolongeaient entre nous dont la
signification s'aggravait de minute en minute. Évidemment elle avait
tout dit, elle avait épuisé ses ressources. Il fallait renoncer à mon
amitié ou courir avec moi les risques de l'amour. Mon entêtement ne lui
laissait pas d'autre alternative. Le temps lui manquait d'ailleurs pour
se retourner, pour chercher une meilleure issue. La brave fille se
désespérait et moi je prenais une joie mauvaise à son désespoir.
Cependant sa souffrance constatée m'amenait bientôt à une conclusion
consolante, encourageante même pour mon amour-propre. Tout n'était pas
fini. Thérèse tenait encore à moi, et, dès lors, que m'importait le
caractère qu'il lui plaisait de donner à son sentiment? Étais-je assez
dépravé d'esprit, assez gâté de coeur, pour faire un crime à la chère
créature de vouloir accorder son affection avec ses devoirs? Cette
passion qui avait été pour moi un jeu, un exercice d'imagination, une
entreprise de platonisme suspect, bientôt dégénéré en exaltation
voluptueuse, elle essayait, elle, de la purifier, de la transformer en
un lien bienfaisant à nous deux, innocent aux autres, et je lui en
aurais voulu, et j'aurais opposé à sa noble tentative la résistance de
mon égoïsme déçu!
Je me soumis, je dépouillai cette apparence de raideur qui la
suppliciait; je fis assaut avec elle de gaieté, de tendre enjouement.
Notre visite à l'appartement finit en éclats de rire... La petite bonne
venait de rentrer. Il s'agissait d'organiser avec elle, sous les ordres
de Thérèse et d'après mes souvenirs de Marsous, la confection des
fameuses crêpes de blé noir. Mes souvenirs n'étaient malheureusement pas
très précis, et la compétence de Thérèse se trouvait un peu courte. La
naïveté de nos combinaisons, jointe à l'ahurissement de la trop jeune
cuisinière, nous furent une occasion de bouffonneries intarissables.
Marc arriva à propos pour nous tirer d'embarras. De notre vague
empirisme il déduisit une recette pratique; il indiqua les proportions
et les doses et la durée plausible de la cuisson. Un historien devait
être bon à tout, affirmait-il. Malgré sa gaieté apparente et son égalité
d'humeur, je le trouvai changé, cet inaltérable Marc. Sa philosophie, je
le sus un peu plus tard, avait été mise à une dure épreuve. Sa santé,
outil précieux dont il avait abusé peut-être, s'était gâtée tout à coup.
Sa vue était menacée; on le lui avait donné à comprendre, et cet
avertissement l'obligeait à des ménagements, à des repos contrariants
pour un laborieux comme lui et qui avait besoin pour réussir de tout
l'effort de son travail. Marc n'avait d'ailleurs remisé aucune de ses
ambitions; mais si le but était le même et la certitude de l'atteindre,
il ne pouvait pas se dissimuler que l'étape serait plus longue. Le
bonheur s'éloignait, le mariage prévu, combiné, devenait, pour quelque
temps encore, irréalisable. Ainsi la sagesse de Marc se trouvait logée à
la même enseigne que ma folie; sa tendresse légitime pour Thérèse, aussi
bien que ma passion coupable, était réduite à s'alimenter de rêves.
Est-il nécessaire d'ajouter que mon voyage à Toulouse, dont le but
véritable ne pouvait pas échapper à sa clairvoyance, n'était pas pour le
rasséréner, encore moins pour le disposer à me faire fête. Il eut la
poignée de mains correcte et l'abord bienséant. Je ne pouvais pas lui en
demander davantage.
Je le négligeai d'ailleurs pour m'occuper de Julien qui rentrait avec
son mentor. C'était un enfant délicat, une figure fine et mobile avec
des yeux de fièvre et un sourire féminin d'une grâce presque morbide. Il
me fit un accueil à la fois timide et fier, calin et inquiet. Tout de
suite, aux premiers mots échangés, à son attitude avec sa soeur et avec
sa mère, j'eus la révélation d'une nature vibrante et sèche, égoïste
sous une enveloppe de séductions et de caresses. Sa mère le gâtait; elle
était flattée de sa joliesse, de ses élégances précoces; leurs goûts
s'associaient, leurs vanités se portaient secours. Je les devinais en
lutte tous les deux contre Thérèse: la grande soeur prêchant la raison
et le travail à Julien, la mère toujours prête à excuser ses
étourderies, à favoriser ses caprices. Marc encore plus que Thérèse
était leur bête noire. Trop faibles pour secouer l'autorité qu'il avait
pris dans la maison, ils soulageaient leur antipathie en une guerre à
coups d'épingles.
Ce fut, ce soir-là, à propos d'un léger mal à la tête dont se plaignait
l'enfant, et Mme Romée ne manquait pas de l'attribuer à la visite au
musée qu'il venait de faire sous la conduite de Marc.
--Quelle idée d'aller lui montrer des tableaux le dimanche, après qu'il
a passé toute la semaine le nez dans ses livres. Il aurait été plus
simple et plus hygiénique de le conduire au Grand-Rond.
--Tourner comme au manège pendant une heure! riposta Marc; voilà un
genre de distraction auquel je n'aurais jamais songé. D'ailleurs ce
n'est sûrement pas le musée qui a fatigué Julien. Nous nous sommes
contentés de faire un tour de cloître; nous avons examiné quelques
bustes d'empereurs romains, deux ou trois autels votifs, une stèle
funéraire. Je voudrais qu'il voie les choses en même temps qu'on les lui
enseigne; c'est le bon moyen pour les fixer dans la mémoire.
--Et quand il se sera fourré tout ça dans la tête, il sera bien avancé,
le pauvre petit, si toutes ces acquisitions se réalisent aux dépens de
sa santé.
--Monsieur Échette, intervins-je, n'a peut-être pas assez de temps à lui
pour faire promener votre fils. Si vous le voulez bien, je serai son
compagnon de route. Nous visiterons ensemble la banlieue de Toulouse que
je ne connais pas très bien. Au besoin, s'il veut accepter mes leçons,
je lui ferai un cours de bicyclette. Les jours de congé, nous pédalerons
ensemble... Qu'en dites-vous, monsieur Julien?
--Julien se fâchera si vous lui donnez du monsieur, répondit Thérèse en
m'envoyant son frère qui me sauta au cou au lieu de me répondre.
--A la bonne heure! prononça Mme Romée. Vive le grand air et l'exercice!
Il n'y a rien de tel pour les enfants. Cependant, vous le sortirez bien
quelquefois en ville, n'est-ce pas, monsieur Lavernose? Il n'est jamais
trop tôt pour s'habituer à se bien tenir, à marcher, à saluer comme tout
le monde. Et vous me permettrez de vous accompagner quelquefois, quand
il y aura quelque chose à voir, une tombola, un concert de charité, une
de ces réunions où l'on est sûr de se rencontrer avec des gens comme il
faut. Marc aussi viendra avec nous; nous les convertirons, Thérèse et
lui; nous les empêcherons de s'encroûter dans leur sauvagerie.
--Mlle Thérèse se convertira peut-être, répondit Marc avec un sourire un
peu amer; mais moi! Avant que vous m'ayez appris à nouer ma cravate!...
Il s'interrompit pour regarder l'heure à la pendule et, faisant signe à
Julien: nous avons encore une heure avant le dîner pour repasser tes
verbes grecs, dit-il. Allons, viens.