XXV

Thérèse s'était-elle aperçue de ma déception? Elle tournait autour de

moi, caquetait, affectueuse et gaie; il me semblait maintenant qu'elle

s'évertuait à parer ce rôle un peu sévère de l'amie qu'elle avait pris

et qu'elle aurait voulu, sans doute, que j'agrée de bon coeur. A défaut

d'une explication qu'elle n'aurait eu garde d'aborder, son attitude me

laissait deviner son désir. Ne pouvant pas être tout pour moi, elle

tenait cependant à être quelque chose; elle s'efforçait de reculer

jusqu'aux limites permises la place qu'elle s'était assignée dans ma vie

et dans mon coeur. Tout ce qu'elle me disait en témoignait, et jusqu'à

sa façon de le dire. Jamais elle n'avait été plus libre avec moi, plus

confiante; jamais elle ne m'avait plus ouvertement initié aux détails de

sa vie, aux secrets de sa pensée. C'était d'elle à moi un abandon

charmant, une sécurité parfaite. Son geste m'invitait à la suivre dans

ce chemin de l'amitié par où nous étions passés au début de notre

liaison. L'amitié actuelle était seulement plus intime.

Thérèse me parlait de sa mère, de son frère comme à un proche, avec des

familiarités, des particularités sur leur santé, sur leur caractère, qui

supposaient de ma part, pour que je m'y intéresse, un attachement déjà

ancien. Elle insistait de manière à m'émouvoir, à me mettre de moitié

dans son dévouement, sur la faiblesse, l'incapacité à gouverner de sa

mère. Surtout elle travaillait à écarter de mon esprit l'idée d'une

rivalité possible de Marc et d'une rivalité heureuse. Cela à demi-mot,

en sous-entendus; mais si adroitement qu'elle la déguisât, son

application à me rassurer ne m'échappait pas; et je l'expliquais à ma

manière. Marc allait arriver; à tout prix il fallait éviter un choc, une

reprise de mes préventions, de mon hostilité contre lui.

J'étais loin de lui faciliter sa tâche. Blessé par elle, j'essayais de

la blesser à mon tour. Je trompais ses habiletés, je déroutais ses

stratagèmes. Je faisais celui qui ne comprend pas, qui ne veut pas

comprendre. J'allais au delà du sacrifice qu'elle me demandait, je

dédaignais ce rôle d'ami où elle s'évertuait à me cantonner; je jouais

l'indifférence, je m'éloignais d'elle, je devenais le visiteur,

l'invité, je me condamnais,--et elle avec moi,--aux banalités de la

conversation mondaine. Elle se dépitait alors, elle aussi. Elle me

boudait, et des silences se prolongeaient entre nous dont la

signification s'aggravait de minute en minute. Évidemment elle avait

tout dit, elle avait épuisé ses ressources. Il fallait renoncer à mon

amitié ou courir avec moi les risques de l'amour. Mon entêtement ne lui

laissait pas d'autre alternative. Le temps lui manquait d'ailleurs pour

se retourner, pour chercher une meilleure issue. La brave fille se

désespérait et moi je prenais une joie mauvaise à son désespoir.

Cependant sa souffrance constatée m'amenait bientôt à une conclusion

consolante, encourageante même pour mon amour-propre. Tout n'était pas

fini. Thérèse tenait encore à moi, et, dès lors, que m'importait le

caractère qu'il lui plaisait de donner à son sentiment? Étais-je assez

dépravé d'esprit, assez gâté de coeur, pour faire un crime à la chère

créature de vouloir accorder son affection avec ses devoirs? Cette

passion qui avait été pour moi un jeu, un exercice d'imagination, une

entreprise de platonisme suspect, bientôt dégénéré en exaltation

voluptueuse, elle essayait, elle, de la purifier, de la transformer en

un lien bienfaisant à nous deux, innocent aux autres, et je lui en

aurais voulu, et j'aurais opposé à sa noble tentative la résistance de

mon égoïsme déçu!

Je me soumis, je dépouillai cette apparence de raideur qui la

suppliciait; je fis assaut avec elle de gaieté, de tendre enjouement.

Notre visite à l'appartement finit en éclats de rire... La petite bonne

venait de rentrer. Il s'agissait d'organiser avec elle, sous les ordres

de Thérèse et d'après mes souvenirs de Marsous, la confection des

fameuses crêpes de blé noir. Mes souvenirs n'étaient malheureusement pas

très précis, et la compétence de Thérèse se trouvait un peu courte. La

naïveté de nos combinaisons, jointe à l'ahurissement de la trop jeune

cuisinière, nous furent une occasion de bouffonneries intarissables.

Marc arriva à propos pour nous tirer d'embarras. De notre vague

empirisme il déduisit une recette pratique; il indiqua les proportions

et les doses et la durée plausible de la cuisson. Un historien devait

être bon à tout, affirmait-il. Malgré sa gaieté apparente et son égalité

d'humeur, je le trouvai changé, cet inaltérable Marc. Sa philosophie, je

le sus un peu plus tard, avait été mise à une dure épreuve. Sa santé,

outil précieux dont il avait abusé peut-être, s'était gâtée tout à coup.

Sa vue était menacée; on le lui avait donné à comprendre, et cet

avertissement l'obligeait à des ménagements, à des repos contrariants

pour un laborieux comme lui et qui avait besoin pour réussir de tout

l'effort de son travail. Marc n'avait d'ailleurs remisé aucune de ses

ambitions; mais si le but était le même et la certitude de l'atteindre,

il ne pouvait pas se dissimuler que l'étape serait plus longue. Le

bonheur s'éloignait, le mariage prévu, combiné, devenait, pour quelque

temps encore, irréalisable. Ainsi la sagesse de Marc se trouvait logée à

la même enseigne que ma folie; sa tendresse légitime pour Thérèse, aussi

bien que ma passion coupable, était réduite à s'alimenter de rêves.

Est-il nécessaire d'ajouter que mon voyage à Toulouse, dont le but

véritable ne pouvait pas échapper à sa clairvoyance, n'était pas pour le

rasséréner, encore moins pour le disposer à me faire fête. Il eut la

poignée de mains correcte et l'abord bienséant. Je ne pouvais pas lui en

demander davantage.

Je le négligeai d'ailleurs pour m'occuper de Julien qui rentrait avec

son mentor. C'était un enfant délicat, une figure fine et mobile avec

des yeux de fièvre et un sourire féminin d'une grâce presque morbide. Il

me fit un accueil à la fois timide et fier, calin et inquiet. Tout de

suite, aux premiers mots échangés, à son attitude avec sa soeur et avec

sa mère, j'eus la révélation d'une nature vibrante et sèche, égoïste

sous une enveloppe de séductions et de caresses. Sa mère le gâtait; elle

était flattée de sa joliesse, de ses élégances précoces; leurs goûts

s'associaient, leurs vanités se portaient secours. Je les devinais en

lutte tous les deux contre Thérèse: la grande soeur prêchant la raison

et le travail à Julien, la mère toujours prête à excuser ses

étourderies, à favoriser ses caprices. Marc encore plus que Thérèse

était leur bête noire. Trop faibles pour secouer l'autorité qu'il avait

pris dans la maison, ils soulageaient leur antipathie en une guerre à

coups d'épingles.

Ce fut, ce soir-là, à propos d'un léger mal à la tête dont se plaignait

l'enfant, et Mme Romée ne manquait pas de l'attribuer à la visite au

musée qu'il venait de faire sous la conduite de Marc.

--Quelle idée d'aller lui montrer des tableaux le dimanche, après qu'il

a passé toute la semaine le nez dans ses livres. Il aurait été plus

simple et plus hygiénique de le conduire au Grand-Rond.

--Tourner comme au manège pendant une heure! riposta Marc; voilà un

genre de distraction auquel je n'aurais jamais songé. D'ailleurs ce

n'est sûrement pas le musée qui a fatigué Julien. Nous nous sommes

contentés de faire un tour de cloître; nous avons examiné quelques

bustes d'empereurs romains, deux ou trois autels votifs, une stèle

funéraire. Je voudrais qu'il voie les choses en même temps qu'on les lui

enseigne; c'est le bon moyen pour les fixer dans la mémoire.

--Et quand il se sera fourré tout ça dans la tête, il sera bien avancé,

le pauvre petit, si toutes ces acquisitions se réalisent aux dépens de

sa santé.

--Monsieur Échette, intervins-je, n'a peut-être pas assez de temps à lui

pour faire promener votre fils. Si vous le voulez bien, je serai son

compagnon de route. Nous visiterons ensemble la banlieue de Toulouse que

je ne connais pas très bien. Au besoin, s'il veut accepter mes leçons,

je lui ferai un cours de bicyclette. Les jours de congé, nous pédalerons

ensemble... Qu'en dites-vous, monsieur Julien?

--Julien se fâchera si vous lui donnez du monsieur, répondit Thérèse en

m'envoyant son frère qui me sauta au cou au lieu de me répondre.

--A la bonne heure! prononça Mme Romée. Vive le grand air et l'exercice!

Il n'y a rien de tel pour les enfants. Cependant, vous le sortirez bien

quelquefois en ville, n'est-ce pas, monsieur Lavernose? Il n'est jamais

trop tôt pour s'habituer à se bien tenir, à marcher, à saluer comme tout

le monde. Et vous me permettrez de vous accompagner quelquefois, quand

il y aura quelque chose à voir, une tombola, un concert de charité, une

de ces réunions où l'on est sûr de se rencontrer avec des gens comme il

faut. Marc aussi viendra avec nous; nous les convertirons, Thérèse et

lui; nous les empêcherons de s'encroûter dans leur sauvagerie.

--Mlle Thérèse se convertira peut-être, répondit Marc avec un sourire un

peu amer; mais moi! Avant que vous m'ayez appris à nouer ma cravate!...

Il s'interrompit pour regarder l'heure à la pendule et, faisant signe à

Julien: nous avons encore une heure avant le dîner pour repasser tes

verbes grecs, dit-il. Allons, viens.

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