XXIV

J'étais à Toulouse; quelques pas à peine me séparaient de mon amie. Et

au moment de la revoir, dans sa rue déjà, presque à sa porte,

j'hésitais, je n'osais plus avancer. Pour la première fois, depuis mon

départ d'Argelès, des doutes me venaient. Quel accueil allais-je

recevoir? Malgré mon application à lire entre les lignes des lettres que

Thérèse adressait à Cyprienne, je n'y avais jamais rien découvert qui

confirmât les demi-aveux qu'elle avait laissé échapper en quittant

Argelès. Pas plus après qu'avant la nouvelle communiquée par ma femme de

mon prochain voyage, elle n'avait écrit un mot que je ne pusse

interpréter comme un encouragement à la rejoindre. Était-ce oubli,

était-ce excès de prudence? Je ne savais trop qu'en penser. J'avais beau

m'échauffer sur le passé, évoquer les paroles, les attitudes les plus

significatives, je ne parvenais pas à me rassurer tout à fait. Ce qui

avait été pouvait très bien ne plus être; et, m'aimât-elle encore, il se

pouvait que calmée par quatre mois d'absence Thérèse vît avec peine,

avec terreur peut-être, revenir l'auteur de la blessure que le temps

commençait à cicatriser. Plus d'une fois, en d'autres circonstances de

ma vie, j'avais eu l'occasion de constater à mes dépens les brusques

variations, les reniements subits de l'âme féminine; plus d'une fois,

j'avais retrouvé glacé par l'indifférence, froncé par le dédain, le

visage que j'avais quitté la veille enfiévré de mes caresses, baigné des

larmes de la volupté reconnaissante: trahisons à demi involontaires d'un

être d'instinct que sa légèreté seule défend contre les suites de ses

faiblesses. Qu'aurais-je à m'étonner si la vertu en péril se servait des

mêmes armes que la prudence égoïste?

Plus j'y réfléchissais et plus s'aggravaient mes craintes. Le coeur me

manquait pour aborder Thérèse. Elle habitait alors rue du

Pont-de-Tounis,--une petite rue qui relie Toulouse avec l'île formée par

la Garonne et le canal de fuite du moulin du Château, qu'on appelle

aussi la Garonnette. Sa maison était à côté du pont. Je la

reconnaissais, telle qu'elle me l'avait décrite, à la véranda qu'elle

portait en encorbellement sur ce diminutif de fleuve qui s'en allait,

rapide comme un gave, bordé de jardins en terrasse dont les saules

laissaient pendre par endroits leurs branches au fil de l'eau. Des

détails d'intérieur, des couleurs de tentures, des dorures de cadres se

révélaient à travers les larges baies vitrées; des silhouettes se

mouvaient; une fenêtre s'ouvrit, une figure se pencha: Thérèse. Je me

retournai vivement, je m'enfuis. Je remontai la rue de la Fonderie, je

longeai des façades de vieux hôtels, des rez-de-chaussée obscurs, des

portes de couvents. Une cloche se mit à sonner les vêpres. C'était un

dimanche. Le trottoir devant moi s'animait, se peuplait peu à peu. Au

bout de la rue, je me heurtai à de la foule. Des éventaires errants

charriaient des gâteaux et des confiseries populaires; des roues de

moulin en papier multicolore viraient aux mains des tout petits, et, de

loin, à larges ondées de cuivre, arrivait l'écho d'une musique

militaire. Je me mêlai à la cohue; je me laissai porter vers la grille

ouverte du Grand-Rond. Là, des couples de bourgeois somptueux, des dames

caparaçonnées, des brochettes de jeunes filles rieuses, le nez dans la

tiédeur du manchon, tournaient sous les ormeaux effeuillés, autour du

jet d'eau. Un rayon de soleil mouillé glissait entre les nuages, et, à

travers la vapeur diffuse de novembre, des blancheurs de statues se

levaient de la perspective verte des pelouses.

Après un intervalle de repos, la musique allait reprendre. Des cuivres

étincelaient, rangés en cercle sur la plate-forme du kiosque. Les

promeneurs en même temps ralentissaient le pas; des groupes

s'arrêtaient; un moment oscillante, la foule se fixait, attentive.

Brusquement, sur un motif de fanfare orgueilleux et brutal éclata

l'introduction de _Carmen_, et le rêve aussitôt jeta son décor

d'illusion sur la vie. La sensation de l'hiver s'abolit; les colorations

espagnoles s'épanouirent ardentes, sur la grisaille du ciel toulousain;

reléguant les frivolités de la parade mondaine, la passion s'affirma, la

folie d'aimer insinua son vertige. Des rythmes de danses exotiques, avec

le retour de leur cadence voluptueuse endormaient les volontés; des

appels exaltés au bonheur, à l'ivresse de l'instinct brisaient les

résistances, tandis qu'en une plainte haletante,--tel l'éclair rouge

d'un coup de poignard asséné par le destin,--la tragédie se déchaînait,

le châtiment allongeait sa main sur les coupables. Et le drame expirait.

Un sanglot final allait le long des voûtes d'arbres vers la ville,

porter aux coeurs troublés la suggestion de l'amour.

Déjà les groupes d'écouteurs se dispersaient, la rumeur des paroles et

des rires montait de nouveau, confuse.

Je me remis à marcher, moi aussi, mais rapidement cette fois, au plus

court, vers Thérèse. Au souffle de la musique, mes hésitations avaient

fondu, l'Image m'avait ressaisi. J'étais José; plus coupable déserteur,

transfuge de la famille et du devoir, je me rendais au rendez-vous

assigné par la passion.

Rue du Pont-de-Tounis, ce fut Thérèse qui vint m'ouvrir. La petite

servante était à vêpres; Julien était sorti avec Marc qui vouait ses

après-midi du dimanche à lui montrer les musées ou à le promener au bon

air de la campagne. Thérèse, qui les accompagnait quelquefois, était

restée ce jour-là auprès de sa mère un peu souffrante.

--Enfin! s'exclama-t-elle en m'apercevant. Depuis quand à Toulouse? Et

Cyprienne? et Jacques? et Mme Lavernose? Cyprienne aurait dû vous

accompagner. Elle n'aime pas voyager, n'est-ce pas? Tant pis; vous

auriez dû l'emmener de force. Mais je bavarde, conclut-elle, et maman

s'impatiente peut-être. Il lui tarde tant de vous voir!

Je regardais, j'écoutais Thérèse, et il me semblait que ce n'était plus

elle. Confrontée avec l'image que je m'étais fabriquée de mémoire et que

l'excès de mon adoration avait déformée sans doute, elle me déroutait;

et je restais hésitant entre les deux, paralysé par la nécessité de

mettre d'accord la réalité et le rêve. Cette minute du revoir, si

souvent vécue par moi en pensée, si passionnément attendue, commençait

par un mécompte. Les puissances de mon être qui auraient dû chanceler,

tressaillaient, à peine, effleurées par la secousse. Thérèse d'ailleurs

n'avait pas l'air plus bouleversé que moi. La nuance même de son

contentement excluait toute idée de trouble. Ainsi manifestée, cette

joie me navrait, elle confirmait mes mauvais pressentiments. Thérèse

était en train de m'oublier.

--Cyprienne vous avait annoncé; nous vous espérions depuis huit jours,

me dit-elle. D'ailleurs vous savez bien que même arrivant chez nous à

l'improviste, vous auriez été attendu. Venez, ma mère sera si heureuse

de vous rendre un peu des bontés que vous avez eues pour sa fille!

--Des bontés! me récriai-je, et j'allais en dire davantage; mais Thérèse

avait ouvert une porte intérieure; j'étais en présence de Mme Romée.

--M. Lavernose, annonça Thérèse.

La dame se souleva de son fauteuil. Sur des épaules copieuses, alourdies

de fichus et de châles, se balançait parmi les fanfreluches une tête,

majestueuse, éclairée de deux yeux fureteurs et d'un sourire où

l'aménité se faisait condescendante.

--Cher monsieur André! s'exclama-t-elle en me tendant une main

chatoyante de bagues, quel bonheur de vous avoir, de vous dire toute

notre reconnaissance. D'un geste épanoui elle me montrait Thérèse

debout, appuyée à son fauteuil. Et bien, comment la trouvez-vous, notre

malade, ajouta-t-elle. Superbe, n'est-ce pas? Et elle n'a jamais tant

travaillé. Dix leçons par jour! Si je n'y veillais, elle ne prendrait

pas le temps de manger, ni de dormir. L'air d'Argelès nous l'a

transformée. Seulement elle se fatigue trop, voyez-vous. Elle n'est pas

raisonnable. Vous nous aiderez à la distraire, monsieur Lavernose; elle

vous écoutera peut-être. Une soirée au théâtre, un tour de promenade le

dimanche. Il faut bien se montrer un peu, tenir son rang. Le malheur

nous a forcés à sortir de notre monde; mais ma fille y rentrera un jour

ou l'autre. Avec son nom et sa figure on n'est pas en peine de

s'établir.

--Laissez donc, mère, interrompit Thérèse; vous savez bien que je n'ai

aucune envie de vous quitter.

--Ni moi de te voir partir, reprit Mme Romée. C'est égal, à ton âge, je

ne me serais pas arrangée d'une vie aussi triste que la tienne. Quand je

pense qu'en arrivant à Toulouse, ton père et moi, nous fîmes plus de

cent cinquante visites. Encore ne voyions-nous que les chefs de service

et les officiers supérieurs. Il y a des situations qui obligent! se

rengorgea-t-elle. A dix-sept ans, Thérèse avait déjà fait son entrée

dans le monde, à un bal blanc chez notre directeur. Elle était

d'ailleurs aussi grande qu'aujourd'hui, et encore plus jolie, si c'est

possible!

--Maman! gronda doucement Thérèse.

--Eh bien, quoi? maman! Ne faudrait-il pas qu'on te trouve laide pour

ménager ta modestie! C'est M. Lavernose qui protesterait alors! Puis,

avisant mon chapeau que j'avais gardé à la main: Ah çà! dit-elle, vous

pensiez donc nous quitter au bout d'un quart d'heure? Posez-moi ça, s'il

vous plaît, installez-vous; vous savez que vous dînez ici. Oh! sans

façon, Marc et vous et mes enfants: un dîner de famille. Oui, comme vous

êtes, répondit-elle à une vague excuse de mon geste indiquant

l'incorrection de ma tenue. Votre veston autorisera ma robe de chambre

de malade. Vous n'êtes pas à vous gêner avec Thérèse, et quant à Marc,

vous n'ignorez pas son mépris pour ces futilités. Voulez-vous le menu

pour vous décider? Poule au pot, filet de boeuf... Un coup de sonnette

interrompit l'énumération. Thérèse, qui était allée ouvrir revint avec

un paquet.

--De la part de M. Lavernose, dit-elle, en l'offrant à sa mère.

--C'est le dessert qui arrive, expliquai-je; une idée de ma femme, elle

a voulu vous faire goûter nos friandises locales. Devinez, mademoiselle

Romée, dis-je, en déficelant le colis que j'avais donné l'ordre, en

quittant l'hôtel, de porter à l'adresse de ces dames. Thérèse battait

des mains:

--Du miel de Marsous, de la farine de blé noir. Bravo! nous allons faire

des crêpes. Et ceci? interrogea-t-elle en déballant la clarine de

cuivre.

--Une sonnette pour la salle à manger, expliquai-je.

--Dites plutôt un outil de magicien pour évoquer la montagne. Écoutez!

Elle secouait la clochette, et comme par une écluse ouverte le carillon

bondissait: une cascade de sons rauques d'une fêlure tout à fait

suggestive. Vous souvenez-vous de notre promenade au Bergonz, monsieur

Lavernose?

--Et de votre souhait d'hiverner dans la grange? Parfaitement, je n'ai

rien oublié, mademoiselle. Et s'il vous prenait jamais fantaisie de

réaliser votre rêve, voici, lui dis-je, de quoi occuper vos veillées.

J'avais démailloté la quenouille de frêne. Thérèse s'extasia sur les

peintures dont elle était décorée; elle avait vu les mêmes couleurs, les

mêmes dessins sur de la faïence persane, et c'était bien sans doute la

même origine; une tradition d'art oriental léguée par les pâtres arabes

aux bergers celtibériens, et qui s'était transmise fidèlement jusqu'à

nos gardeurs de moutons.

Mme Romée examina l'objet à son tour, mais pas au même point de vue.

--Oh! le joli manche d'ombrelle! s'exclama-t-elle; avec de la soie à

mille raies, style directoire, ce serait d'un effet!

--Une ombrelle! merci bien; quenouille elle restera, protesta Thérèse.

Je veux la charger d'étoupes et m'exercer à filer cet hiver. En

attendant, je vais la suspendre dans mon atelier. Venez-vous m'aider,

monsieur Lavernose?

--C'est ça, allez, insista Mme Romée. Thérèse vous montrera notre

appartement. Oh! rien de beau à voir. Ce n'est pas comme il y a six ans,

quand nous habitions rue d'Alsace! Là, par exemple, nous aurions eu de

la place pour vous recevoir: dix croisées de façade sur la rue! Ah! qui

m'aurait dit alors qu'un jour viendrait où je me contenterais d'un petit

logement rue du Pont-de-Tounis!

--Ne dites pas de mal de notre rue, reprit Thérèse. Croyez-vous que je

n'aime pas mieux voir passer de la belle eau vive sous mes fenêtres que

vos tramways de la rue d'Alsace! Et notre appartement n'est pas si mal.

Vous allez en juger, monsieur Lavernose. Dites-moi si cet atelier ne

donne pas l'envie de travailler?

C'était la véranda vitrée qui servait d'atelier à Thérèse. Son bureau,

très petit, en acajou bruni par l'âge, un vieux serviteur, occupait un

angle du côté de la rivière. Quelques romans à couverture jaune, un ou

deux volumes de poésie, un bouquet d'héliotropes d'hiver dans un cornet

de cristal, meublaient ce coin préféré où l'artiste venait se délasser

des assauts donnés aux touches blanches et noires, des corps à corps

avec Liszt ou avec Chopin.

En bonne place, juste au-dessus du bureau, s'étalait une vue d'Argelès,

prise de la gare. La petite ville s'y trouvait reproduite assez

minutieusement pour qu'on pût lire les enseignes des hôtels, désigner

l'emplacement de chaque maison. La nôtre s'y reconnaissait au berceau de

clématite planté à l'angle de la terrasse, au tendelet de coutil qui

barrait la façade blanche d'une mince ligne d'ombre.

--Vous voyez que votre pays est toujours resté devant mes yeux, me fit

remarquer Thérèse. Avec une loupe, on arriverait peut-être à vous

retrouver dans ce point noir qui bouche la porte à vitres de votre

salon.

C'était dit d'un air aisé, sans embarras, sans mystère, et l'attitude

était d'accord avec la parole. Il fallait bien me rendre à l'évidence.

De la Thérèse qui m'était apparue un matin à Argelès, de la figure

bouleversée par la passion naissante, il ne restait plus rien. La

distance, le temps, la réflexion avaient fait leur oeuvre. La guérison

avait peut-être été lente, mais elle paraissait complète. Thérèse avait

cessé d'être à moi. J'arrivais trop tard; j'avais laissé passer l'heure;

celle que je venais chercher n'y était plus. Je n'avais qu'à chercher un

prétexte honnête pour abréger mon séjour à Toulouse et à me donner une

contenance jusqu'au moment du départ.

L'image · 第 29 / 53 题