J'étais à Toulouse; quelques pas à peine me séparaient de mon amie. Et
au moment de la revoir, dans sa rue déjà, presque à sa porte,
j'hésitais, je n'osais plus avancer. Pour la première fois, depuis mon
départ d'Argelès, des doutes me venaient. Quel accueil allais-je
recevoir? Malgré mon application à lire entre les lignes des lettres que
Thérèse adressait à Cyprienne, je n'y avais jamais rien découvert qui
confirmât les demi-aveux qu'elle avait laissé échapper en quittant
Argelès. Pas plus après qu'avant la nouvelle communiquée par ma femme de
mon prochain voyage, elle n'avait écrit un mot que je ne pusse
interpréter comme un encouragement à la rejoindre. Était-ce oubli,
était-ce excès de prudence? Je ne savais trop qu'en penser. J'avais beau
m'échauffer sur le passé, évoquer les paroles, les attitudes les plus
significatives, je ne parvenais pas à me rassurer tout à fait. Ce qui
avait été pouvait très bien ne plus être; et, m'aimât-elle encore, il se
pouvait que calmée par quatre mois d'absence Thérèse vît avec peine,
avec terreur peut-être, revenir l'auteur de la blessure que le temps
commençait à cicatriser. Plus d'une fois, en d'autres circonstances de
ma vie, j'avais eu l'occasion de constater à mes dépens les brusques
variations, les reniements subits de l'âme féminine; plus d'une fois,
j'avais retrouvé glacé par l'indifférence, froncé par le dédain, le
visage que j'avais quitté la veille enfiévré de mes caresses, baigné des
larmes de la volupté reconnaissante: trahisons à demi involontaires d'un
être d'instinct que sa légèreté seule défend contre les suites de ses
faiblesses. Qu'aurais-je à m'étonner si la vertu en péril se servait des
mêmes armes que la prudence égoïste?
Plus j'y réfléchissais et plus s'aggravaient mes craintes. Le coeur me
manquait pour aborder Thérèse. Elle habitait alors rue du
Pont-de-Tounis,--une petite rue qui relie Toulouse avec l'île formée par
la Garonne et le canal de fuite du moulin du Château, qu'on appelle
aussi la Garonnette. Sa maison était à côté du pont. Je la
reconnaissais, telle qu'elle me l'avait décrite, à la véranda qu'elle
portait en encorbellement sur ce diminutif de fleuve qui s'en allait,
rapide comme un gave, bordé de jardins en terrasse dont les saules
laissaient pendre par endroits leurs branches au fil de l'eau. Des
détails d'intérieur, des couleurs de tentures, des dorures de cadres se
révélaient à travers les larges baies vitrées; des silhouettes se
mouvaient; une fenêtre s'ouvrit, une figure se pencha: Thérèse. Je me
retournai vivement, je m'enfuis. Je remontai la rue de la Fonderie, je
longeai des façades de vieux hôtels, des rez-de-chaussée obscurs, des
portes de couvents. Une cloche se mit à sonner les vêpres. C'était un
dimanche. Le trottoir devant moi s'animait, se peuplait peu à peu. Au
bout de la rue, je me heurtai à de la foule. Des éventaires errants
charriaient des gâteaux et des confiseries populaires; des roues de
moulin en papier multicolore viraient aux mains des tout petits, et, de
loin, à larges ondées de cuivre, arrivait l'écho d'une musique
militaire. Je me mêlai à la cohue; je me laissai porter vers la grille
ouverte du Grand-Rond. Là, des couples de bourgeois somptueux, des dames
caparaçonnées, des brochettes de jeunes filles rieuses, le nez dans la
tiédeur du manchon, tournaient sous les ormeaux effeuillés, autour du
jet d'eau. Un rayon de soleil mouillé glissait entre les nuages, et, à
travers la vapeur diffuse de novembre, des blancheurs de statues se
levaient de la perspective verte des pelouses.
Après un intervalle de repos, la musique allait reprendre. Des cuivres
étincelaient, rangés en cercle sur la plate-forme du kiosque. Les
promeneurs en même temps ralentissaient le pas; des groupes
s'arrêtaient; un moment oscillante, la foule se fixait, attentive.
Brusquement, sur un motif de fanfare orgueilleux et brutal éclata
l'introduction de _Carmen_, et le rêve aussitôt jeta son décor
d'illusion sur la vie. La sensation de l'hiver s'abolit; les colorations
espagnoles s'épanouirent ardentes, sur la grisaille du ciel toulousain;
reléguant les frivolités de la parade mondaine, la passion s'affirma, la
folie d'aimer insinua son vertige. Des rythmes de danses exotiques, avec
le retour de leur cadence voluptueuse endormaient les volontés; des
appels exaltés au bonheur, à l'ivresse de l'instinct brisaient les
résistances, tandis qu'en une plainte haletante,--tel l'éclair rouge
d'un coup de poignard asséné par le destin,--la tragédie se déchaînait,
le châtiment allongeait sa main sur les coupables. Et le drame expirait.
Un sanglot final allait le long des voûtes d'arbres vers la ville,
porter aux coeurs troublés la suggestion de l'amour.
Déjà les groupes d'écouteurs se dispersaient, la rumeur des paroles et
des rires montait de nouveau, confuse.
Je me remis à marcher, moi aussi, mais rapidement cette fois, au plus
court, vers Thérèse. Au souffle de la musique, mes hésitations avaient
fondu, l'Image m'avait ressaisi. J'étais José; plus coupable déserteur,
transfuge de la famille et du devoir, je me rendais au rendez-vous
assigné par la passion.
Rue du Pont-de-Tounis, ce fut Thérèse qui vint m'ouvrir. La petite
servante était à vêpres; Julien était sorti avec Marc qui vouait ses
après-midi du dimanche à lui montrer les musées ou à le promener au bon
air de la campagne. Thérèse, qui les accompagnait quelquefois, était
restée ce jour-là auprès de sa mère un peu souffrante.
--Enfin! s'exclama-t-elle en m'apercevant. Depuis quand à Toulouse? Et
Cyprienne? et Jacques? et Mme Lavernose? Cyprienne aurait dû vous
accompagner. Elle n'aime pas voyager, n'est-ce pas? Tant pis; vous
auriez dû l'emmener de force. Mais je bavarde, conclut-elle, et maman
s'impatiente peut-être. Il lui tarde tant de vous voir!
Je regardais, j'écoutais Thérèse, et il me semblait que ce n'était plus
elle. Confrontée avec l'image que je m'étais fabriquée de mémoire et que
l'excès de mon adoration avait déformée sans doute, elle me déroutait;
et je restais hésitant entre les deux, paralysé par la nécessité de
mettre d'accord la réalité et le rêve. Cette minute du revoir, si
souvent vécue par moi en pensée, si passionnément attendue, commençait
par un mécompte. Les puissances de mon être qui auraient dû chanceler,
tressaillaient, à peine, effleurées par la secousse. Thérèse d'ailleurs
n'avait pas l'air plus bouleversé que moi. La nuance même de son
contentement excluait toute idée de trouble. Ainsi manifestée, cette
joie me navrait, elle confirmait mes mauvais pressentiments. Thérèse
était en train de m'oublier.
--Cyprienne vous avait annoncé; nous vous espérions depuis huit jours,
me dit-elle. D'ailleurs vous savez bien que même arrivant chez nous à
l'improviste, vous auriez été attendu. Venez, ma mère sera si heureuse
de vous rendre un peu des bontés que vous avez eues pour sa fille!
--Des bontés! me récriai-je, et j'allais en dire davantage; mais Thérèse
avait ouvert une porte intérieure; j'étais en présence de Mme Romée.
--M. Lavernose, annonça Thérèse.
La dame se souleva de son fauteuil. Sur des épaules copieuses, alourdies
de fichus et de châles, se balançait parmi les fanfreluches une tête,
majestueuse, éclairée de deux yeux fureteurs et d'un sourire où
l'aménité se faisait condescendante.
--Cher monsieur André! s'exclama-t-elle en me tendant une main
chatoyante de bagues, quel bonheur de vous avoir, de vous dire toute
notre reconnaissance. D'un geste épanoui elle me montrait Thérèse
debout, appuyée à son fauteuil. Et bien, comment la trouvez-vous, notre
malade, ajouta-t-elle. Superbe, n'est-ce pas? Et elle n'a jamais tant
travaillé. Dix leçons par jour! Si je n'y veillais, elle ne prendrait
pas le temps de manger, ni de dormir. L'air d'Argelès nous l'a
transformée. Seulement elle se fatigue trop, voyez-vous. Elle n'est pas
raisonnable. Vous nous aiderez à la distraire, monsieur Lavernose; elle
vous écoutera peut-être. Une soirée au théâtre, un tour de promenade le
dimanche. Il faut bien se montrer un peu, tenir son rang. Le malheur
nous a forcés à sortir de notre monde; mais ma fille y rentrera un jour
ou l'autre. Avec son nom et sa figure on n'est pas en peine de
s'établir.
--Laissez donc, mère, interrompit Thérèse; vous savez bien que je n'ai
aucune envie de vous quitter.
--Ni moi de te voir partir, reprit Mme Romée. C'est égal, à ton âge, je
ne me serais pas arrangée d'une vie aussi triste que la tienne. Quand je
pense qu'en arrivant à Toulouse, ton père et moi, nous fîmes plus de
cent cinquante visites. Encore ne voyions-nous que les chefs de service
et les officiers supérieurs. Il y a des situations qui obligent! se
rengorgea-t-elle. A dix-sept ans, Thérèse avait déjà fait son entrée
dans le monde, à un bal blanc chez notre directeur. Elle était
d'ailleurs aussi grande qu'aujourd'hui, et encore plus jolie, si c'est
possible!
--Maman! gronda doucement Thérèse.
--Eh bien, quoi? maman! Ne faudrait-il pas qu'on te trouve laide pour
ménager ta modestie! C'est M. Lavernose qui protesterait alors! Puis,
avisant mon chapeau que j'avais gardé à la main: Ah çà! dit-elle, vous
pensiez donc nous quitter au bout d'un quart d'heure? Posez-moi ça, s'il
vous plaît, installez-vous; vous savez que vous dînez ici. Oh! sans
façon, Marc et vous et mes enfants: un dîner de famille. Oui, comme vous
êtes, répondit-elle à une vague excuse de mon geste indiquant
l'incorrection de ma tenue. Votre veston autorisera ma robe de chambre
de malade. Vous n'êtes pas à vous gêner avec Thérèse, et quant à Marc,
vous n'ignorez pas son mépris pour ces futilités. Voulez-vous le menu
pour vous décider? Poule au pot, filet de boeuf... Un coup de sonnette
interrompit l'énumération. Thérèse, qui était allée ouvrir revint avec
un paquet.
--De la part de M. Lavernose, dit-elle, en l'offrant à sa mère.
--C'est le dessert qui arrive, expliquai-je; une idée de ma femme, elle
a voulu vous faire goûter nos friandises locales. Devinez, mademoiselle
Romée, dis-je, en déficelant le colis que j'avais donné l'ordre, en
quittant l'hôtel, de porter à l'adresse de ces dames. Thérèse battait
des mains:
--Du miel de Marsous, de la farine de blé noir. Bravo! nous allons faire
des crêpes. Et ceci? interrogea-t-elle en déballant la clarine de
cuivre.
--Une sonnette pour la salle à manger, expliquai-je.
--Dites plutôt un outil de magicien pour évoquer la montagne. Écoutez!
Elle secouait la clochette, et comme par une écluse ouverte le carillon
bondissait: une cascade de sons rauques d'une fêlure tout à fait
suggestive. Vous souvenez-vous de notre promenade au Bergonz, monsieur
Lavernose?
--Et de votre souhait d'hiverner dans la grange? Parfaitement, je n'ai
rien oublié, mademoiselle. Et s'il vous prenait jamais fantaisie de
réaliser votre rêve, voici, lui dis-je, de quoi occuper vos veillées.
J'avais démailloté la quenouille de frêne. Thérèse s'extasia sur les
peintures dont elle était décorée; elle avait vu les mêmes couleurs, les
mêmes dessins sur de la faïence persane, et c'était bien sans doute la
même origine; une tradition d'art oriental léguée par les pâtres arabes
aux bergers celtibériens, et qui s'était transmise fidèlement jusqu'à
nos gardeurs de moutons.
Mme Romée examina l'objet à son tour, mais pas au même point de vue.
--Oh! le joli manche d'ombrelle! s'exclama-t-elle; avec de la soie à
mille raies, style directoire, ce serait d'un effet!
--Une ombrelle! merci bien; quenouille elle restera, protesta Thérèse.
Je veux la charger d'étoupes et m'exercer à filer cet hiver. En
attendant, je vais la suspendre dans mon atelier. Venez-vous m'aider,
monsieur Lavernose?
--C'est ça, allez, insista Mme Romée. Thérèse vous montrera notre
appartement. Oh! rien de beau à voir. Ce n'est pas comme il y a six ans,
quand nous habitions rue d'Alsace! Là, par exemple, nous aurions eu de
la place pour vous recevoir: dix croisées de façade sur la rue! Ah! qui
m'aurait dit alors qu'un jour viendrait où je me contenterais d'un petit
logement rue du Pont-de-Tounis!
--Ne dites pas de mal de notre rue, reprit Thérèse. Croyez-vous que je
n'aime pas mieux voir passer de la belle eau vive sous mes fenêtres que
vos tramways de la rue d'Alsace! Et notre appartement n'est pas si mal.
Vous allez en juger, monsieur Lavernose. Dites-moi si cet atelier ne
donne pas l'envie de travailler?
C'était la véranda vitrée qui servait d'atelier à Thérèse. Son bureau,
très petit, en acajou bruni par l'âge, un vieux serviteur, occupait un
angle du côté de la rivière. Quelques romans à couverture jaune, un ou
deux volumes de poésie, un bouquet d'héliotropes d'hiver dans un cornet
de cristal, meublaient ce coin préféré où l'artiste venait se délasser
des assauts donnés aux touches blanches et noires, des corps à corps
avec Liszt ou avec Chopin.
En bonne place, juste au-dessus du bureau, s'étalait une vue d'Argelès,
prise de la gare. La petite ville s'y trouvait reproduite assez
minutieusement pour qu'on pût lire les enseignes des hôtels, désigner
l'emplacement de chaque maison. La nôtre s'y reconnaissait au berceau de
clématite planté à l'angle de la terrasse, au tendelet de coutil qui
barrait la façade blanche d'une mince ligne d'ombre.
--Vous voyez que votre pays est toujours resté devant mes yeux, me fit
remarquer Thérèse. Avec une loupe, on arriverait peut-être à vous
retrouver dans ce point noir qui bouche la porte à vitres de votre
salon.
C'était dit d'un air aisé, sans embarras, sans mystère, et l'attitude
était d'accord avec la parole. Il fallait bien me rendre à l'évidence.
De la Thérèse qui m'était apparue un matin à Argelès, de la figure
bouleversée par la passion naissante, il ne restait plus rien. La
distance, le temps, la réflexion avaient fait leur oeuvre. La guérison
avait peut-être été lente, mais elle paraissait complète. Thérèse avait
cessé d'être à moi. J'arrivais trop tard; j'avais laissé passer l'heure;
celle que je venais chercher n'y était plus. Je n'avais qu'à chercher un
prétexte honnête pour abréger mon séjour à Toulouse et à me donner une
contenance jusqu'au moment du départ.