André Lavernose m'avait attiré dès le premier jour. Une sympathie se
dégageait pour moi de cette âme de sous-préfecture, un peu pâle et
résignée, mais qu'on sentait supérieure à ses limites. Avec la facilité
que donne la vie désoeuvrée des eaux, nous eûmes bientôt fait de lier
connaissance. Il ne se passait guère de jours qu'on ne nous vît ensemble
devisant sur la galerie de sa maison,--et en face de nous alors, le
spectacle de l'ombre déclinante sur les pelouses du Davantaïgue,--ou,
bâton en main, gravissant les pentes ombragées, les herbages rocheux de
Saint-Savin ou de Balandrau.
Septembre cette année-là finissait en beauté dans la montagne. A des
matins d'argent, ruisselants de soleil et de brume, succédaient des
après-midi en or, noyés de ces rayons tièdes, épais, languissants, qui
sont comme les dernières caresses de l'automne. Les bruyères roussies
par la gelée aurorale mettaient déjà leur pourpre au sommet du
Davantaïgue, et dans l'air saturé d'humidité, à travers le vide des
futaies à demi dépouillées, le galoubet des pâtres, les sonnailles des
troupeaux tintaient plus longuement, vibraient d'un son délicat et
attendri.
Quand ses occupations d'agriculteur lui avaient pris sa journée, André
Lavernose venait me chercher le soir à la sortie de la table d'hôte. On
bavardait un moment, debout sur le seuil, parmi les groupes de robes
claires agitées et minaudantes. Puis mes voisins de table, le garde
général et le percepteur, nous quittaient, remontaient la rue vers la
béatitude du domino quotidien, et nous descendions, mon nouvel ami et
moi, vers la solitude de la route qui va, coupant les prairies et les
blés noirs, d'Argelès à Pierrefitte.
Bientôt les maisons s'espaçaient; les noires cascades de sapins qui
voilent le château d'Ourroust s'abîmaient dans la nuit, puis c'était la
sous-préfecture moisie dans l'obscurité des acacias-boules. La
grand'route ensuite. Des peupliers la bordaient, et entre leurs cloisons
légères, frissonnantes, un peu de ciel pâle reculait, barré au fond par
la noire pyramide du pic de Soulom.
Nous avancions, et à mesure que nous nous enfoncions dans la vallée, la
fraîcheur de l'herbe nous gagnait; des vapeurs flottaient au-dessus des
prés bordés d'eaux vives dont la musique rapide rythmait, pressait notre
marche. Mais bientôt une voix plus puissante couvrait leur gazouillement
enfantin. C'était la plainte, plus émouvante dans le silence nocturne,
du gave d'Arrens, une voix de supplice, de révolte, de fuite éperdue et
furieuse... Penchés sur le pont, nous regardions s'en aller cette eau
malheureuse. Sans un reflet, sans un regard, assourdie au fracas de sa
course, elle se précipitait gémissante sous ses voiles épars, comme
uniquement attentive à sa destinée, indifférente à ses rivages.
Cette rencontre était l'événement de notre promenade. Après le pont, la
voix s'affaiblissait; nous retrouvions la paix endormie de l'herbage.
Avec la nuit vite tombée, la route s'esseulait, plus mince entre les
montagnes plus hautes. De très loin, nous entendions venir les voitures
attardées à la descente de Cauterets sur Lourdes. Le tintement des
grelots nous avertissait; puis brusquement, dans le jet de clarté des
lanternes, des figures de voyageurs, de voyageuses apparaissaient: faces
inquiètes de malades racontant les déceptions du traitement thermal,
attitudes abandonnées de jeunes ménages en voyage. Quelquefois c'était,
venant vers nous, un piétinement sourd comme un bruit d'eau roulant sur
une pente: la rumeur s'enflait, et à un tournant de la route, une ramade
de brebis nous enveloppait tout à coup. Les sonnailles tintaient,
l'odeur âcre du suint nous montait à la gorge, et pendant des minutes,
la rivière des toisons coulait à flots égaux et pressés; des bêlements
d'agneaux planaient au-dessus, en plainte douce, continue, sanglotante.
Puis tout s'en allait. Pareille à un orage en fuite, la nuée blanche
disparaissait avec le bruit adouci des sonnailles et les bêlements,
comme des soupirs légers exhalés vers la nuit...