L'IMAGE

I

Ce fut à Argelès, à l'hôtel de France, où il dînait ce soir-là, invité

par mon voisin le garde général, que je rencontrai André Lavernose.

Le repas finissait, la salle autour de nous se vidait peu à peu. Sur un

air de harpe lointain, un concert d'ambulants qui montait affaibli de

l'extrémité de la rue, défilaient les longues Anglaises à tête

chevaline, les clergymens onctueux et boutonnés, les alpinistes

désinvoltes et barbus, les vieux messieurs bedonnants à la joue laquée

de vermillon, les valétudinaires en deuil de leur estomac: tout le

baragouin et le discord cosmopolites. Ils passaient, les yeux allumés du

feu des nourritures, du frôlement des flirts, de tout ce bas lyrisme que

suggère la vie des eaux.

Nous nous attardions cependant, à notre coin de table, à discuter une

menue question d'archéologie locale. La statue de la Vierge Mère en bois

doré qu'on voit dans l'église romane de Saint-Savin, nichée au-dessus du

sarcophage du grand ermite, est-elle contemporaine de l'église ou, plus

ancienne, a-t-elle été, comme le veut la tradition, rapportée de quelque

basilique d'Orient à l'époque des croisades?

Les avis étaient partagés. Du haut de sa fraise en dentelle mi-partie

blanche et noire, ma voisine de gauche, miss Héléna, une esthète de

Dublin retour de Florence, tenait pour l'origine la plus reculée. La

dureté triste de l'expression, la raideur géométrique de la forme le

disaient suffisamment. Le roman n'avait pas au même degré ce quelque

chose de massif, d'impérieux et d'abstrait qui est la caractéristique de

Byzance. La tradition d'ailleurs l'attestait, et la tradition...

--La tradition a bon dos, ripostait le garde général; mais on lui en

donne quelquefois un peu trop lourd à porter... Qu'en pensez-vous,

Lavernose?

L'interpellé se tourna vers nous. C'était, non pas peut-être tel que je

le vis ce soir-là, mais tel qu'il m'apparaît maintenant résumé dans le

souvenir, une figure encore jeune, à peine flétrie, d'homme de quarante

ans: une physionomie rompue, nuancée, mobile, des yeux d'enfant étonnés,

avides de spectacles, une bouche indulgente et lasse de sceptique...

Argelésien et archéologue, ainsi que nous présentait le garde général,

Lavernose avait double qualité pour conclure. Il s'en défendit d'abord.

Pourquoi ne pas laisser à la statue le bénéfice du doute, le mystère de

son origine comme un charme de plus à sa beauté un peu fruste? Cependant

il tenait pour la date la plus récente. Et il nous donnait ses raisons.

Plus qu'ailleurs peut-être, en ces provinces reculées, loin des centres

d'art, des modèles et des maîtres, les styles avaient été lents à

évoluer. Et il fallait tenir compte aussi de la rudesse de la race

pyrénéenne, de ce qu'elle avait pu ajouter à la dureté du type. Quelque

naïf ouvrier, un compagnon passant, qui sait? un menuisier de village se

haussant pour un jour à une volonté d'art, s'était évertué à sculpter

cette souche de tilleul, et la raideur de l'image était bien dans son

idée, mais elle était aussi dans ses doigts, byzantins sans le

vouloir...

A l'appui de sa thèse, l'archéologue citait le cas d'une sainte Vierge

destinée au maître-autel de l'église de Vidalos. Le travail, ainsi qu'il

résultait d'un vieux livre de comptes, avait été fait en plein XVIe

siècle, et à voir la gaucherie naïve et la lourdeur hiératique de

l'image, on l'aurait dit d'un gothique commençant...

--Vous pourrez vous en convaincre quand vous passerez à Vidalos, ajouta

M. Lavernose en s'adressant à moi. Mais la course est longue et l'église

médiocre; si la photographie de la Vierge peut vous suffire, je serai

heureux de vous la montrer...

--Et tant d'autres belles choses avec... un vrai musée, soulignait le

garde général.

Mais l'archéologue se récriait.

--Un musée! quatre ou cinq morceaux de sculpture, un lot de vieilles

ferrailles et des faïences dont quelques-unes ont eu des malheurs! Non;

le seul intérêt de ces petites choses pyrénéennes est de raconter les

déformations des styles à travers le goût et l'imagination d'une

province. Mais il faut avoir bien du temps à perdre pour s'appliquer à

ces minuties.

Je le constatai dès le lendemain; André Lavernose avait raison d'être

modeste pour ses bibelots: cuivres, bois sculptés, orfèvrerie, il n'en

aurait pas tiré deux cents louis à l'Hôtel des Ventes. Un reliquaire en

étain excepté, d'un travail gothique assez rare, et encore un fragment

de vitrail antérieur aux vitraux de la cathédrale d'Auch, une merveille

où des anges longs vêtus pinçaient du luth en des attitudes alanguies,

avec des mignardises de doigté d'une grâce presque japonaise, on ne

voyait là que des objets de petite élégance, de décoration pauvre, des

meubles ou des ustensiles d'usage, plutôt que d'apparat. Leur mérite

était d'être en place, pas étalés, en accord intime avec l'honnêteté

sommeillante et l'aisance discrète du logis où ils semblaient avoir

toujours vécu.

C'était, ce logis, une des maisons les plus anciennes d'Argelès: une

façade de plain-pied avec la Grande-Place, l'autre en suspens sur la

vallée, légère celle-là, avec ses galeries de bois à chaque étage et son

jardinet en terrasse bâti sur les anciens remparts, qui portaient encore

à chaque angle des amorces de tourelles... Là fleurissaient, sous la

garde sévère des buis taillés, les fleurs d'autrefois, les lis, les

tournesols, les coquelourdes... Détail précieux, les mêmes fleurs

avaient servi de motifs aux tailleurs de pierre et aux sculpteurs sur

bois qui avaient travaillé à édifier ou à meubler la maison. Le lis

simplifié, presque végétal, s'érigeait en relief sur le tympan en marbre

bleu de la porte d'entrée; il s'épanouissait en écusson au centre des

cheminées en vieux chêne, il s'étirait aminci aux portes des bahuts...

Et c'était partout, amplifiant la majesté Louis quatorzième,

entortillant en de plus compliquées et plus mousseuses volutes les

élégances du temps de Louis XV, je ne sais quelle invention

particulière, un goût plus fastueux où passait, franchissant la

frontière, le souffle héroïque et galant de l'Espagne.

André Lavernose me faisait toucher du doigt ces provincialismes; il

m'initiait d'un mot, d'un geste, à son esthétique pyrénéenne. Sans

grande érudition, avec des dessous de lecture assez minces, il avait

cependant des chemins à lui, des raccourcis imprévus ou des circuits de

paresseux qui allaient vers la beauté. De système, peu ou point; mais

des intuitions, des concordances, découvertes par un regard plus

patient, plus amoureux, fixé sur les spectacles quotidiens.

Comment, par quelle cristallisation, les lignes, les couleurs d'un

paysage entrent-elles dans l'imagination d'une race, et de là dans la

forme de ses meubles, effilant les lignes d'une gargoulette, contournant

le pied d'une table? un album devant lui, chargé de dessins et de notes,

avec quelquefois une fleur de montagne séchée entre les pages, M.

Lavernose me dévoilait ce mystère. Ses explications étaient ingénieuses

et naïves tout ensemble; mais la passion qu'il mettait à la développer

suppléait aux lacunes de son esthétique. Rien qu'à sa façon de faire

sonner les noms de son pays, ces noms d'or ou de cristal: Luz, Isaby,

Bergonz, Boô-Silhen, on sentait que ces syllabes magiques ouvraient pour

lui comme des portiques de bonheur.

--Comme vous les aimez vos Pyrénées, lui dis-je, et comme vous les

connaissez! Vous n'avez pas dû les quitter souvent...

--Une seule fois, mais peu s'en est fallu que ce ne fût pour toujours...

Il me parlait penché à la fenêtre, le visage tourné vers la vallée

crépusculaire où fumaient déjà les premiers brouillards d'automne. Ses

yeux tout à coup se voilèrent et il demeura un moment immobile, visité

par le souvenir.

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