IV

Londres, le 25 juillet 1815.

_Le Directeur de l'Institution des Sourds-muets; Administrateur des

Hospices de Bienfaisance; Membre de l'Institut de France et de

plusieurs Académies; Chanoine de l'Église de Paris._

On ne m'a pas laissé ignorer, cher et bon ami, tout ce que nous devons

de reconnaissance pour votre dévouement sans bornes pour notre

institution. Nous vous devons, je le sais, d'avoir été préservés du

pillage de la populace. Vous n'avez épargné ni soins, ni peines pour

nous en garantir. Je n'attends pas, pour vous en remercier, d'être rendu

auprès de vous, et je m'empresse de remplir un devoir aussi sacré et

aussi cher à mon coeur.

Je quitte Londres, ce soir, pour me rendre avec mes élèves au port de

Brighton qui est à une journée de cette grande cité, pour aller m'y

embarquer pour Dieppe, par le premier paquebot qui en partira. J'espère

être rendu à Paris samedi au soir, 29 de ce mois, ou dimanche, ou pour

le plus tard lundi, 31 du courant.

Que de choses n'aurai-je pas à vous dire de cette belle métropole! Et

surtout de ses nombreuses institutions de bienfaisance et d'instruction

publique! j'ai vu les établissements du docteur _Bell_ et de

_Lancaster_, et je les ai vus avec le plus grand soin, de manière à

pouvoir donner là-dessus les plus grands renseignements. Je les ai

visités avec mon ami M. Laffon Ladébat qui prend le plus vif intérêt à

tout ce qui est utile. Vous aviez bien raison de me parler de ces utiles

écoles. Il faudra nous occuper de les établir dans notre patrie. Vous me

trouverez bien disposé à être votre collaborateur. Je vous ferai

connoître tout ce qui est fondé ici pour le soulagement et l'instruction

du malheur et de l'enfance, et vous cesserez d'être surpris de la

prospérité de ce vaste empire. L'admiration va toujours croissant, à

mesure qu'on visite les établissements sans nombre, que la piété des

particuliers y forme sans cesse avec un enthousiasme de bienfaisance qui

ne connoît ni bornes, ni mesure.

Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de l'aimable et bonne Annette, ni

auprès de mes chers collègues qu'il me tarde de revoir pour ne plus en

être séparé, et agréez mes tendres amitiés pour votre propre compte.

Permettez que je vous charge aussi de bien des amitiés pour les bons

Salvan et Mauclerc et nos angéliques maîtresses, et pour nos chers et

chères enfants.

L'abbé SICARD.

Faites-moi l'amitié de dire à Mademoiselle Salmon que j'ai reçu, hier,

sa lettre qui m'a fait un grand plaisir.

V

Paris, le 13 décembre 1818.

_Le Directeur général de l'Institution royale des Sourds-muets de

naissance, l'un des quarante de l'Académie française._

Ne croyez-vous pas, mon cher collègue, que le temps de nous occuper de

l'organisation de notre maison d'instruction est enfin venu? Tous nos

collègues avec lesquels nous devons faire ce travail si important et si

nécessaire sont, en ce moment, à Paris. Vous savez que nous attendions

leur retour pour cela.

J'ai beaucoup pensé à cette amélioration, et voici le résultat de mes

réflexions. Je désirerais que nous proposassions au ministre de rétablir

dans l'enseignement le mode qui fut établi, par l'Assemblée

constituante, lors de la fondation de l'institution, en l'année 1791. Il

fut créé un chef de l'enseignement, et je fus nommé à cette première

place, à laquelle fut attaché, quelques années après la création, le

titre de directeur général, par un arrêté du ministre.

2º Il fut créé une 2e place d'instituteur sous le titre de second

instituteur, au traitement de 3,000 fr.

3º Puis deux places d'instituteurs-adjoints, au traitement, chacun, de

2,400 fr.

4º Puis deux places de répétiteurs, chacun, au traitement de 600 fr.

5º Puis enfin deux places de surveillants, au traitement de 400 fr.

Voilà, mon cher collègue, quelle fut la première organisation.

Quelques années après, un ministre jugea à propos de porter le nombre

des répétiteurs à 4, et de supprimer les deux instituteurs-adjoints et

c'est là l'organisation actuelle. Il voulut opérer dans l'institution de

Bordeaux le même changement. Mais tous les employés opposèrent une

très-grande résistance, et le ministre n'insista pas. De sorte que

l'organisation de l'école de Bordeaux resta telle qu'elle était dans son

principe, et qu'elle a les mêmes employés qui lui furent donnés sur le

modèle de celle de Paris, avec le même traitement qu'ils avaient.

Ainsi, mon cher collègue, nous ne demandons pas une chose nouvelle, en

demandant que le ministre rétablisse les places d'employés, telles

qu'elles étoient avant la création des 4 répétiteurs. Le ministre est

trop juste pour vouloir que l'École royale de Paris ait l'humiliation de

voir celle de Bordeaux plus honorée qu'elle ne l'est. Celle de Bordeaux

n'a que deux répétiteurs et deux instituteurs-adjoints auxquels le

traitement primitif a été conservé (et c'est 2,400 fr. pour chacun).

Nous devons demander le même privilége, et nous le devons d'autant plus

qu'un des 4 répétiteurs de notre école est un sujet des plus distingués,

qu'il a un zèle incomparable; qu'il est toute mon espérance.

Enfin si le malheur des temps ne permettait pas au ministre de rétablir

les deux places d'instituteurs-adjoints telles qu'elles étaient à

l'école de Paris et qu'elles sont encore à celle de Bordeaux, je me

contenterais du rétablissement d'une de ces places, et je voudrais que

ce fût en faveur de M. Bébian, dont vous connoissez, aussi bien que moi,

la passion pour l'avancement des élèves, le zèle infatigable et les

talents éminents. Le jeune homme ne peut rester dans l'institution

qu'autant qu'il jouira de cette faveur. Son père ne cessera de lui

faire une guerre durable qu'autant qu'il ne le verra pas dans

l'humiliation du titre de répétiteur. Ainsi nous le perdrions si le

ministre nous refusait cet acte de justice. Ainsi, mon cher collègue,

après nous avoir accordé le changement des heures des classes et des

ateliers d'une manière si aimable, je ne puis craindre que la demande du

rétablissement d'une place d'_instituteur-adjoint_ me soit refusée.

Enfin, si le rétablissement du traitement paroissait, à raison de la

gêne actuelle de nos finances, devoir être ajournée, j'attendrais pour

ce rétablissement un temps plus heureux, et je me contenterais de celui

de la place unique d'instituteur-adjoint, sans demander d'autre

traitement que celui qui est attaché aux places de répétiteur.

Je compte donc, mon cher ami, sur votre amour pour notre maison, et je

ne puis pas penser que ce que je demande avec tant de _concessions_ ne

me soit pas accordé. Je ne demande point d'innovation, rien dont ne

jouisse l'école de Bordeaux, organisée sur le modèle de la première

école, aucun sacrifice d'argent. Ainsi, encore une fois, je ne dois pas

être refusé.

Voilà donc, cher collègue, ce qui vous reste à faire pour l'école que je

dirige, et ma reconnoissance pour ce dernier bienfait sera sans bornes

comme mon amitié.

L'abbé SICARD.

L'abbé Sicard célèbre instituteur des sourds-muets, successeur immédiat de l'abbé de l'Épée · 第 83 / 115 题