On conçoit sans doute que ces lettres sont toutes familières. Le style
n'a rien à y voir; mais, telles qu'elles sont, elles montrent, sous leur
jour le plus favorable, l'inépuisable bonté, le dévouement sans bornes
de l'auteur pour ses intéressants élèves.
«_A Mme Robert._
«Vous écrivez, madame, de si jolies lettres, qu'on ne peut vous en
garder le secret. Je dois vous avouer que je n'ai pu m'empêcher de lire
la vôtre à quelques amis, qui m'en ont demandé des copies, et qui
désirent la voir imprimée, pour la partie seulement qui regarde M.
Fabre. On m'a fait promettre de vous en demander la permission.
J'acquitte ma promesse. J'ai vu ce M. Fabre, et j'ai obtenu qu'il me
recevrait une seconde fois. Ne vous dérangez pas! Attendez-moi vendredi
prochain, vers sept ou huit heures, et je vous rendrai compte de ce que
j'aurai vu et de ce qu'on m'aura dit. Suspendez d'ici là tout jugement!
«En attendant, il n'y aurait pas de mal à permettre l'insertion de la
lettre de ce savant dans quelque journal. Il en serait flatté, et cela
pourrait servir à l'intéresser à vos enfants; il consentirait ainsi à
faire des expériences sur eux.
«Agréez, ma chère dame, l'assurance d'un dévouement sans bornes.
«L'abbé SICARD.»
_Réponse de Mme Robert à l'abbé Sicard, sans date, mais évidemment du 4
mars 1811._
«Pourriez-vous, monsieur, me donner l'explication d'un article inséré
dans la _Gazette de France_ d'hier (3 mars 1811)? On y annonce un
miracle qui m'intéresse d'autant plus qu'il a été opéré sur un de vos
élèves nommé Grivel, et c'est à un M. Fabre d'Olivet, très-profond dans
la science de la cabale qu'on prétend en être redevable il a rendu,
dit-on, l'_ouïe_ à ce jeune sourd-muet de _naissance_, par des moyens
inconnus des modernes et très-familiers aux prêtres d'Égypte. Il paraît
que les mystères d'_Isis_ lui ont été dévoilés et qu'il a des relations
fréquentes avec le Père Éternel. Ayant deux sujets dans ma famille, sur
lesquels ce savant cabaliste pourrait exercer ses talents distingués,
j'ai voulu vous consulter, monsieur, avant de lui confier les oreilles
de mes enfants. S'il fait des miracles, vous me le direz franchement,
et, s'il est _sorcier_, vous m'absoudrez du péché que l'amour maternel
m'aura fait commettre; car je ne vous cache pas que j'emploierai les
moyens les plus diaboliques, dussé-je en faire pénitence toute ma vie.»
* * * * *
* * * * *
_Nouvelle lettre de l'abbé Sicard à la même,
évidemment aussi du mois de mars 1811._
«Je viens de lire, ma chère dame, l'article de la _Gazette de France_,
dont vous avez pris la peine de me parler. Je n'ai plus vu le jeune
Grivel depuis qu'il a quitté l'Institution pour aller essayer des moyens
curatifs qui, dit-on, lui ont rendu l'ouïe et, par suite, la parole. Je
tâcherai d'engager sa mère à me le confier pour la séance du 16, et si
je puis l'obtenir, je vous en préviendrai. Vous savez qu'on exagère
tout. Je doute fort de l'entier succès, tant vanté par l'auteur de
l'article. Je m'en assurerai et vous épargnerai la peine d'aller la
première à la découverte.
«En attendant, recevez mes tendres remercîments de ce que vous avez fait
auprès de M. Laujon[30]. Je ne doute pas que vous n'ayez contribué,
pour beaucoup, au succès de M. de Chateaubriand. Vous ne pouvez vous
faire une idée de tout ce que mon _Anacréon_ a eu à éprouver de mauvais
traitements de la part du parti contraire. M. de Chateaubriand
n'ignorera pas tout ce qu'il vous doit.
«Agréez mes tendres hommages,
«L'abbé SICARD.»
_Nouvelle lettre à Mme Robert._
L'en-tête est ainsi conçu:
Paris, le 25 juin 1816.
_Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur des
hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France et de
plusieurs académies, chanoine de l'église de Paris._
«Je dois commencer, madame, par vous demander mille fois pardon d'avoir
si longtemps différé de répondre à votre aimable lettre. Je puis enfin y
répondre.
«Je n'ai, madame, aucune connaissance d'un sourd-muet qui ait recueilli
quelque bienfaisant effet du magnétisme, et auquel on ait fait éprouver
l'application de ce moyen. Ce n'est pas que je ne croie à l'existence de
cet agent merveilleux, ni que je doute de ses effets. Je vous confesse
que j'ai la bêtise de croire et à l'existence de l'un et à celle des
autres, quoi qu'en dise en plaisantant M. Hoffman, dans le _Journal des
Débats_.
«Agréez, ma chère dame, l'assurance de mon inaltérable et respectueux
attachement.
«L'abbé SICARD.»