_Copie de deux lettres autographes inédites de l'abbé de l'Épée, ne
portant pas de signature, adressées à l'abbé Sicard, secrétaire du
Musée, et instituteur gratuit des sourds-muets, maison Saint-Rome,
à Toulouse (cachet de l'abbé de l'Épée, en cire rouge, presque
effacé)._
Ces lettres ont été découvertes par le sourd-muet Griolet, de Nîmes,
aussi connu des amateurs d'autographes que des numismates, dans la
bibliothèque du Musée britannique, lors de son séjour à Londres, en juin
1859, avec M. Rieu, de Genève, architecte de cet immense établissement.
Elles se trouvaient dans une collection formée à Paris par feu Francis
lord Egerton, à la fin du dernier siècle, et qu'il avait léguée, en
1829, par testament, au _British Museum de Londres_.
Le sourd-muet à l'obligeance duquel nous devons la communication de ces
deux précieux documents, suppose qu'ils ont dû être donnés par l'abbé
Sicard à lord Egerton.
Livre Egerton, vol. VIII, nº 22, plut CLXVII. F. (_Note de M. Griolet_).
«Ce 22 avril 1786.
«Monsieur et très-cher confrère,
«J'ai l'honneur de vous envoyer mon _Dictionnaire des sourds-muets_ dans
l'état d'imperfection où il se trouve, eu égard aux corrections, aux
transpositions et aux additions que j'y ai faites à diverses époques.
Vous me ferez plaisir de le faire copier et de me le renvoyer au plus
tôt, parce que je n'en ai d'autre copie que celle de M. Muller, dont la
plus grande partie des corrections n'est pas lisible.
«Je tâcherai de mettre la dernière main à cet ouvrage, les vacances
prochaines, si ma santé me le permet, et la Préface rendra compte des
raisons qui m'ont fait supprimer un grand nombre de mots et de la
manière dont on doit s'y prendre pour trouver l'explication de ceux qui
sembleraient avoir besoin de plus grands détails dans les passages du
Dictionnaire où ils se trouvent, mais qui, selon moi, seraient
superflus.
«J'ai tâché de le réduire autant qu'il m'a été possible, parce que je
suis persuadé que cet ouvrage ne sera point de débit, et que je ne suis
ni dans la disposition ni dans l'état d'en faire les frais; mais, d'un
autre côté, je ne veux pas m'exposer aux reproches d'un imprimeur qui
n'y trouverait pas son compte.
«Je vous envoie en même temps les instructions que j'ai données aux
sourds-muets dès le commencement, et que j'ai débarrassées des premières
entraves à mesure que leur faculté de concevoir s'est développée; je
n'en ai point pris copie, je n'ai pas eu assez de patience pour cela;
chacune a été le fruit de ma réflexion en les dictant: et ce n'a été que
sur les cahiers communiqués par des sourds-muets qu'on les a
transcrites. Vous concevez combien il doit y avoir de défauts dans des
instructions qui, chaque jour, n'étaient de ma part qu'une oeuvre
d'improvisation, ayant d'ailleurs trop d'autres affaires pour pouvoir
apporter à celle-ci la préparation convenable.
«Je n'ai pas le temps de revoir ces différents cahiers; vous y trouverez
sans doute: 1º des fautes d'orthographe; 2º des omissions; 3º peut-être
même quelques contresens; mais tous ces défauts ne vous feront aucune
impression. Je les ai fait copier par mon domestique (elles contiennent
622 pages), en lui adjugeant un sol par page; je lui ai donné 31
livres, et 3 livres qu'il avait dépensées pour le papier, cela fait en
tout 34 livres. Si vous trouvez que je l'ai payé trop grassement, vous
en diminuerez tout ce qu'il vous plaira, parce que je donne ce qu'il me
plaît à mon serviteur que j'emploie, et personne n'est obligé de suivre
mon exemple.
«Vous vous en tiendrez donc, cher confrère, à faire écrire les 126 pages
du _Dictionnaire_ qui sont également de son écriture et que je lui ai
payées séparément, au prix que votre copiste vous demandera pour chacune
de ces pages, et vous serez parfaitement quitte avec moi, parce que je
n'ai pas dû faire la charité à vos dépens; mais surtout renvoyez-moi ce
_Dictionnaire_ au plus tôt.
«Vous ne sauriez, monsieur, faire apprendre trop promptement à vos
jeunes élèves les conjugaisons des verbes et les déclinaisons des noms:
je ne crois point que cette connaissance soit au-dessus de leur portée:
il suffit qu'ils sachent seulement griffonner pour les appliquer tous
les jours à ce genre de travail. En leur donnant un modèle très-bien
écrit du verbe _porter_ dans ses personnes, ses nombres, ses temps, ses
modes; et les obligeant à écrire chaque jour sur ce modèle quelqu'un ou
quelques-uns des temps d'un autre verbe de la même conjugaison, vous
serez étonné vous-même de la facilité avec laquelle ils suivront cette
marche et exécuteront en même temps les signes de chacune des parties de
ces verbes. Vous pouvez confier l'examen de leur travail journalier à
quelqu'un de vos plus habiles, et cela n'exigera de lui que peu de
minutes d'attention. Mais assurez-vous qu'ils soient bientôt en état de
suivre vos leçons en répétant, je veux dire en faisant répéter devant
eux cinq ou six fois de suite chaque demande et chaque réponse, et leur
faisant faire les mêmes signes qu'ils auront vu faire aux autres. Nous
avons de jeunes enfants qui s'en tirent assez bien de cette manière.
«J'ai voulu vous écrire celle-ci de ma main lourde et tremblante; je me
servirai toujours dans la suite de celle de mon domestique.
«J'ai l'honneur d'être, avec une parfaite considération, monsieur,
«V. T. h. et très-obéis. serv. ***.»
Ce 12 avril.
Ce 20 décembre.
«Monsieur et très-cher confrère,
«Causons un peu en tête à tête, comme il convient à deux instituteurs
qui s'expliquent l'un avec l'autre sur la science qu'ils professent. A
quelque endroit que j'ouvre un des volumes de ma Bible italienne, je la
lis couramment en françois aux personnes présentes: je l'entends donc.
Cependant s'il m'eût fallu composer moi-même en italien cette phrase que
je viens de traduire si facilement, j'aurais eu besoin de mon
dictionnaire pour y réussir. Il est donc plus aisé d'entendre une langue
que d'avoir présents à l'esprit tous les mots qui la composent, et il
est encore plus difficile de retenir l'orthographe de chacun de ces
mots.
«Je crois, monsieur, que nous devons être contents lorsque nos
sourds-muets comprennent tous les mots que nous leur avons donnés sur
leurs cartes, et que nous ne devons pas exiger qu'ils en retiennent
l'orthographe. Il suffit qu'ils ne les confondent pas les uns avec les
autres.
«La plupart des femmes et des filles estropient la moitié des mots
qu'elles écrivent, et cependant elles n'en confondent point la
signification. Aussi ne se trompent-elles point sur nos phrases, quoique
nous les écrivions autrement qu'elles. Contentons-nous, dans les
commencements, de voir nos sourds-muets en savoir autant que toutes ces
personnes. Où en serions-nous, s'il fallait que tous les enfants
auxquels on fait apprendre les premiers éléments de notre religion
sussent en orthographier tous les mots, et nous imaginerons-nous _qu'il
n'en laiz autant pa parseu qu'il n'en lais peux pa egrirgore leu mau_.
Quel doit être, monsieur, notre but avec les sourds-muets, c'est de leur
faire comprendre et non de les faire écrire, c'est-à-dire, composer
d'eux-mêmes. Vos enfants devroient déjà savoir plusieurs centaines de
mots, comme ceux de M. Guyot, et il paraît qu'ils sont bien éloignés de
compte. Vous martelez la tête de vos élèves pendant qu'il étend et
développe les idées des siens. Vous prenez vous-même et vous leur donnez
une peine totalement inutile pour leur apprendre une science que nous
n'enseignons jamais à nos disciples, et qu'ils n'apprennent que par un
usage quotidien. Tous ceux que vous avez vus chez moi ne l'ont pas
apprise autrement, et nos plus jeunes suivent la même route. Mais en
voulant assujettir les vôtres dès le commencement à savoir ce qu'ils ne
doivent apprendre que par un long usage, vous risquez de les dégoûter,
et c'est un des inconvénients le plus à craindre dans l'instruction des
sourds-muets.
«Il y a déjà longtemps, monsieur, que vos élèves devraient avoir appris
les conjugaisons des verbes actifs. Vous auriez vu, par expérience,
combien cette opération ouvre l'esprit, eu égard au nombre de petites
phrases qu'elle donne occasion d'expliquer aux sourds-muets, et qu'on
peut leur apprendre à composer eux-mêmes, après leur avoir fait
conjuguer plusieurs autres verbes sur le modèle du verbe _porter_, qu'on
leur laisse sous les yeux pendant un temps assez long.
«Ayant appliqué et fait appliquer plusieurs fois aux sourds-muets les
signes qui conviennent aux personnes, aux nombres, aux temps et aux
modes de ce verbe, vos élèves marcheront tout seuls lorsque vous leur
dicterez par signes: _je pousse la table_, _tu tirais le rideau_, _il a
fermé la fenêtre_, _nous avions allumé le feu_, _vous arrangerez les
chaises_, _ils mangeront la soupe_, etc., etc.
«Vous observerez, monsieur, qu'ils ne feront point de fautes
d'orthographe dans les verbes parce qu'ils les écriront nécessairement
quand ils auront appris à les conjuguer d'après le modèle du verbe
_porter_, et s'ils s'en écartent, vous les y ramenerez, en mettant votre
doigt dessus. Dès lors, ils se corrigeront eux-mêmes. Ils ne feront
point non plus de fautes dans les noms, parce que, sur vos signes, ils
les écriront, non d'après leur mémoire, mais d'après leurs cartes, sur
lesquelles ils sont correctement orthographiés.
«Vous verrez, monsieur, le plaisir que vos élèves prendront à ces
opérations. Souvenez-vous que vous ne pourrez les instruire qu'autant
que vous les amuserez!
«Je vous envoie une lettre que j'ai reçue de M. Guyot, je crois que vous
serez bien aise de la lire. Je le sommerai, comme vous, de supprimer le
titre de _maître_, ou je n'écrirai plus, n'étant et ne voulant être
autre chose, que votre très-cher ami et très-simple confrère dans
l'institution des sourds-muets.
_P. S._ «Monseigneur votre archevêque est à même de former en France le
premier établissement pour ces infortunés, en faisant entrer à votre
hôpital les douze sourds-muets qu'on vous présente. On dit qu'il est sur
son départ. Je lui en dirai quelques mots, si je puis avoir l'honneur de
le voir.
«Amitiés, compliments, respects, que je n'ai pas le temps de détailler.»
* * * * *
On trouve, en outre, dans le _Cours d'instruction d'un sourd-muet_, un
extrait d'une lettre de l'abbé de l'Épée au même, du 25 novembre 1785,
et une autre lettre du premier, du 18 décembre de la même année.