NOTE =F.=

Paris, le 4 frimaire, an VI de la République française.

«_Au citoyen ......_

«Ce que vous me dites avoir écrit à votre fils, mon cher citoyen, est

infiniment raisonnable. Il ne faut adopter une religion qu'autant qu'on

est convaincu qu'elle est la seule bonne. Les motifs humains ne doivent

entrer pour rien dans un choix aussi important. L'autorité même d'un

père devient ici nulle; car si le père est dans l'erreur, il n'a pas le

droit de la commander à la conscience de son fils. Ces principes sont

évidents et certainement convenus entre vous et moi.

«Le citoyen Rey Lacroix[29] en est sans doute convaincu comme vous et

moi, et ne mérite pas qu'on l'accuse d'avoir proposé un acte

d'hypocrisie. Pourquoi a-t-il offert en mariage à votre fils sa jeune

fille sourde-muette? C'est qu'il craindrait, en la donnant à un autre,

qu'on ne la prît pour le bien qu'elle doit avoir, et il voudrait qu'il y

eût entre les deux époux égalité d'infortune, pour que l'un n'eût rien à

reprocher à l'autre, et que leur amour ne trouvât jamais dans leur

infirmité un motif de refroidissement.

«Quant à la religion, Rey Lacroix a pensé qu'il fallait aussi qu'elle

fût la même à cause des dangers qui menacent l'union de deux personnes

d'opinions diverses sur ce point qui revient à tous les moments de la

vie.

«En demandant à votre fils de suivre la religion catholique, il n'a pas

cru lui demander ni de changer de religion, ni d'en adopter une

contraire à ses idées.

«1º Rey Lacroix savait qu'un sourd-muet, avant d'avoir reçu mes leçons,

ne saurait avoir fait choix d'aucune religion, puisque personne ne peut,

sans mes moyens, faire entrer une seule idée semblable dans de pareils

esprits. Il regarde donc la tête et le coeur de votre fils comme une

table rase sur laquelle nul n'avait pu graver encore aucune croyance

semblable; et comme je professe la religion catholique, il s'imagine que

ce serait celle que je lui enseignerais, quand je le croirais

susceptible de recevoir de pareilles idées. Rey Lacroix n'a donc pu

proposer aucun changement à quelqu'un qui n'était pas encore en état de

choisir.

«2º Il n'a pu proposer une croyance contraire aux idées de votre fils.

Car quelles idées peut avoir un sourd-muet sur la religion, lui qui,

avant que je lui en parle, ignore s'il en existe une, lui qui ne sait

pas même s'il y a un Dieu; et qui, arrivé sur la terre quand tout est

créé, ne sait pas, puisque personne n'a pu l'instruire, si tout ce qu'il

voit n'a pas toujours été, sans que personne ait donné l'être à quoi que

ce soit. Ainsi la religion chrétienne et romaine ne serait pas plus

contraire aux idées de votre fils, qu'elle ne l'est aux idées des

enfants des catholiques. Ce serait donc condamner un pareil être à

n'avoir aucune religion que de le laisser maître d'en choisir une. Car,

pour choisir, il faut comparer, pour comparer, il faut connaître, pour

connaître, il faut étudier toutes les croyances. Or cette étude,

très-longue et très-difficile pour tout homme, est à peu près impossible

à un sourd-muet. Il faut choisir pour lui, et après avoir choisi, lui

prouver que le choix est bon. C'est ce que j'aurais fait, si vous

m'aviez laissé maître de l'éducation chrétienne de votre fils, et si

vous ne lui eussiez pas expressément défendu tout acte de catholicisme;

alors je lui aurais enseigné la religion chrétienne catholique,

apostolique et romaine, qu'il aurait trouvée aussi bonne et aussi

raisonnable qu'elle l'est pour moi qui l'étudie depuis l'âge de raison,

et ainsi il aurait professé la religion que Rey Lacroix désirait qu'il

eût pour épouser sa fille. Votre fils n'eût point embrassé cette

religion pour se marier, mais parce que je la lui aurais enseignée; et

il se serait marié parce qu'il eût été catholique.

«Mais vous ne le voulez pas catholique. Eh bien! je respecterai vos

volontés. Vous le désirez protestant. A vous de le pousser dans cette

voie! Car ne connaissant que la croyance religieuse que je professe,

vous ne pouvez exiger que j'entreprenne une tâche que désavouerait ma

conscience. Au reste, la religion romaine et la religion protestante

seraient pour lui sur la même ligne, et l'une ne contrarierait pas moins

ses idées que l'autre, puisque toute religion contrarie nécessairement

nos idées. Dites plutôt que vous tenez à ce qu'il ait votre religion,

comme vous avez celle de votre père. Nous aurions la même, vous et moi,

mon cher citoyen, si vos ancêtres avaient tous dit comme vous.

«J'ai cru cette explication nécessaire pour votre satisfaction et pour

l'acquit de ma conscience. Votre fils n'ira point à la messe puisque

vous le lui défendez expressément. Vous lui dites que si, contre votre

attente, on voulait _le forcer à y aller, il n'aurait qu'à vous l'écrire

sur le champ_ (je copie vos propres expressions).

«Soyez tranquille. La religion romaine n'est pas une religion de

contrainte et de violence, comme certains de ses infortunés ennemis l'en

accusent. Elle invite et ne force jamais. Ainsi votre fils n'aura pas à

vous dénoncer le moindre acte de violence d'aucun de nous.

«C'est M. Bonnefoux, un de mes adjoints, qui me remplace en ce moment.

Il est aussi tolérant que moi. Il aime, comme moi, vos chers enfants

dont nous sommes très-satisfaits.

«Je m'occupe, à l'heure qu'il est, de faire apprendre la gravure à votre

fils aîné. J'ai préféré pour lui cet état à celui d'imprimeur que je

voulais d'abord lui donner, puisqu'il a déjà fait et qu'il continue à

faire dans le dessin des progrès sensibles, et qu'il ne faut pas

contrarier de si heureuses dispositions, ni courir risque que le temps

qu'il a consacré à cette étude ne soit perdu. Quand l'éducation du frère

puîné sera plus avancée, je l'occuperai à l'imprimerie. Nous en avons

une dans la maison. Vous pouvez vous rassurer sur ma tendresse pour ces

enfants qui sont devenus les miens. Ils ont un excellent caractère et

annoncent assez par là que c'est d'une tige heureuse qu'ils sortent. Le

père d'enfants aussi doux doit être un excellent homme. J'ai à la

disposition du citoyen Damin les 66 francs que je vous dois pour les

bas. Je les fournirai à mesure que les besoins des enfants l'exigeront.

«Quant à moi, je ne suis pas _renfermé_, Dieu merci! Je me tiens

seulement caché par prudence et par respect pour l'autorité supérieure,

jusqu'à ce qu'on ait examiné mon affaire, qui cessera d'en être une,

quand on pourra s'en occuper. Je continue de communiquer avec mon

institution. Votre fils m'écrit, je lui réponds. Je vois tous les jours

les citoyens Bonnefoux et Damin. Je vous remercie bien du tendre intérêt

que vous me témoignez, et je vous prie de croire que mes sentiments pour

vous et pour nos chers enfants ne changeront jamais, quoique nos

opinions religieuses ne soient pas les mêmes.

«J'ai causé avec un graveur de la proposition dont je vous entretiens à

l'autre page. Il y a actuellement trop peu d'ouvrage pour un graveur par

suite de l'abolition des armoiries, et cet état est trop long à

apprendre pour qu'il y faille penser. On serait d'avis qu'il apprît à

peindre en miniature ou à l'huile. C'est une étude de plusieurs années;

et encore ne peut-on répondre que le jeune homme aura assez de talent

pour gagner de sitôt sa vie à ce métier. En lui donnant l'état

d'imprimeur, on risque de lui faire perdre tout ce qu'il a appris dans

le dessin. Si vous avez à Nîmes des manufactures de soieries où il

faille des dessinateurs, comme à Lyon et à Jouy, ce serait excellent. On

y fait des bas, il pourrait apprendre à en faire. Mais voilà encore le

dessin devenu inutile. Songeons cependant à lui donner une profession

qui lui convienne dans sa partie, qui le fasse vivre et qui n'exige pas

plusieurs années d'apprentissage. Car le décret de fondation de l'École

des sourds-muets porte qu'après cinq ans révolus, on renvoie chez lui

chaque élève. Je ne suis pas le maître de faire une exception. Il écrit

toujours fort bien, mais sa vue est faible. Pesez tout cela dans votre

sagesse, et faites-moi connaître vos intentions par votre prochaine

lettre.

«Je crois, tout bien examiné, bien pesé, que le métier de faiseur de bas

serait celui qui lui conviendrait le mieux. Je vous ai tout dit

là-dessus. C'est à vous de décider. Faites entrer dans votre calcul

cette considération, que le jeune homme ne peut passer que cinq années

dans l'établissement. Le décret est formel à cet égard.»

L'abbé Sicard célèbre instituteur des sourds-muets, successeur immédiat de l'abbé de l'Épée · 第 63 / 115 题