_Sourds-Muets._ _Liberté._ _Égalité._
Paris, le 4 pluviôse an IX de la République
française une et indivisible.
_Le directeur de l'institution nationale des Sourds-Muets de
naissance au citoyen Dubois, préfet de la police de Paris._
«Citoyen préfet,
«J'aurais quitté les intéressantes occupation qui remplissent ma vie
pour suivre jusqu'à votre tribunal le citoyen Brylot que vous y avez
mandé, si j'avais pu me flatter que votre entourage vous permettrait de
me recevoir et de m'entendre. Mais vous aurez moins de peine à me lire
puisque je vous enlèverai moins de temps.
«Le citoyen Brylot que vous citez est le gouverneur d'un de mes élèves,
sourd-muet, de Lisbonne, qui eût été victime des massacres du 2
septembre, s'il ne s'y fût soustrait en obéissant à la loi de
déportation, car celui qui le remplaçait dans mon institution a été
égorgé à mes côtés, dans la prison de l'Abbaye.
«L'exilé n'est rentré en France que pour venir reprendre sa place auprès
de mes élèves, et c'est le sénateur Perregaux qui a obtenu du ministre
de la police générale cet acte de justice que j'avais sollicité. Il
devait se représenter deux mois après avoir fait preuve de soumission à
la Constitution de l'an VIII. Il l'a négligé sur l'assurance du citoyen
Perregaux qu'il pouvait être tranquille, et qu'il déposerait ses papiers
entre les mains du ministre lui-même, pour terminer une affaire qui
n'aurait pas dû en être une. Ces papiers ont été réellement remis dans
les bureaux de ce haut fonctionnaire; et c'est au moment où le citoyen
Brylot attendait cet acte de justice qu'on ne lui refusera pas quand on
aura le temps de le lui rendre, qu'il est appelé auprès de vous. Il y va
avec la confiance que doit inspirer à tous les innocents la réputation
d'impartialité et de droiture dont vous jouissez.
«Le sénateur Perregaux ne le laissera pas longtemps, sans doute, sans
défense. C'est lui qui lui a inspiré une confiance qui lui a fait
négliger une formalité essentielle, c'est lui sans doute qui ira se
placer entre sa tête et le glaive de la loi, dont tous les bons citoyens
se félicitent de vous voir armé. Je vous recommande mon ami qui va
devant vous, accompagné de l'élève qui ne peut être séparé de son
maître.
«Salut et respect.
«SICARD.»