L'habile instituteur sert d'interprète à un sourd-muet de naissance
ne sachant ni lire ni écrire, François du Val, accusé de vol, et à
un faux sourd-muet, Victor de Travanait.--Il est nommé
administrateur de l'_Hospice des Quinze-Vingts_ et de
_l'Institution des Jeunes Aveugles_.--Chanoine honoraire de
_Notre-Dame de Paris_, grâce au cardinal Maury.--Un mot de M.
Thiers sur la réception du prélat par l'abbé Sicard.
Dix-huit jours avant la visite du Saint-Père (le 5 février) le célèbre
instituteur avait failli être victime d'un accident. Il passait, entre
huit et neuf heures du soir, de la rue de Richelieu (ancienne rue de la
Loi), à la rue Saint-Honoré, lorsqu'une voiture attelée de deux chevaux
fougueux le heurta, le terrassa dans le ruisseau, et lui passa sur le
corps. Par un hasard aussi heureux qu'inexplicable, il n'y eut ni
dislocation, ni fracture, ni la moindre contusion. Il ne se plaignit que
d'un mal de reins assez violent pour le retenir au lit, mais il ne
tarda pas à se rétablir.
Il déclara, du reste, dans une feuille publique, qu'il devait, en grande
partie, l'existence à M. Vertueil, oncle de Mlle Georges, de la Comédie
française, et à M. Edme Berthelont, garçon tailleur, qui, sans calculer
le péril qu'ils couraient, avaient arrêté intrépidement les chevaux au
moment où _l'évolution allait achever son tour sur sa poitrine_. Une
clef, qui se trouvait à l'ouverture droite du devant de son habit, fut
presque cassée au premier choc de la roue.
L'abbé Sicard avait été appelé à remplir le rôle d'interprète auprès
d'un sourd-muet de naissance illettré à l'audience du 3 fructidor an
VIII du tribunal de la Seine. François du Val était prévenu d'avoir pris
un sac d'argent et de s'être caché ensuite sous le lit du citoyen
Geoffroy, où il avait été découvert.
Assisté de Massieu, le célèbre instituteur mit dans cette affaire un peu
de cette solennité théâtrale qu'il abdiquait rarement.
Une autre affaire lui fournit l'occasion de donner une nouvelle preuve
de sa sagacité.
En 1806, le maire de La Rochelle fit arrêter un vagabond qui exploitait
la charité publique en étalant une pancarte sur laquelle étaient écrits
ces mots: _Victor de Travanait, sourd-muet de naissance, élève de l'abbé
Sicard_.
On avait conçu quelques doutes sur la double infirmité dont cet
infortuné se plaignait: on lui fit subir différentes épreuves pour le
forcer à parler, elles furent infructueuses. Un officier du 66e, en
garnison à La Rochelle, persuadé qu'on soupçonnait à tort ce malheureux,
écrivit en sa faveur une lettre qui fut insérée dans plusieurs journaux.
Averti par cette publicité, l'abbé Sicard entra en correspondance avec
le maire de la ville en question: il ne se souvenait nullement d'avoir
eu Victor de Travanait parmi ses disciples; il demanda qu'on lui fît
parvenir quelques lignes de son écriture.
A la simple lecture d'un billet que le maire lui envoya, il déclara
aussitôt que non-seulement Victor de Travanait n'avait jamais été son
élève, mais qu'il n'était pas même sourd-muet de naissance, et il
fondait cette dernière assertion sur la manière d'orthographier de cet
individu.--Il écrivait ainsi: _Je jure devandieux, ma mer est né an
nautriche_.--QUONDUIT pour CONDUITE; ESSESPOIRE pour ESPOIR; _j'ai tai
presan, je an porte en core les marque_, etc.
«Vous remarquerez, écrivit l'abbé Sicard dans le _Moniteur_ du 20
février 1807, la lettre Q substituée à la lettre C, ce qui prouve, de la
manière la plus évidente, que celui qui met l'une à la place de l'autre
a entendu, et qu'il a appris que le son de ces deux gutturales est le
même.
«Je pourrais, ajoutait-il, accumuler les preuves, si celle-ci ne valait
pas une démonstration rigoureuse. Ainsi, monsieur, n'en doutez pas, ce
jeune homme n'est pas né sourd, et par conséquent n'est pas muet.»
On mit Victor de Travanait à la disposition de l'abbé Sicard, qui
parvint bientôt à lui faire rompre le silence. Il lui fit lire en
public, à haute et intelligible voix, un récit de sa vie.
Il y avait quatre ans que personne ne l'avait entendu parler. Son
véritable nom était Victor Foy; c'était le fils d'un pâtissier de
Luzarches, près de Paris. Il s'était présenté pour remplacer un conscrit
en l'an XII, et il avait été admis. Depuis, ayant déserté, il avait
parcouru l'Espagne, l'Allemagne, la Suisse, la France, et partout il
s'était fait passer pour sourd-muet.
Vers cette époque, l'abbé Sicard entra dans la commission du
_Dictionnaire de l'Académie française_, et fut nommé administrateur de
_l'Hospice des Quinze-Vingts_ et de l'_Institution des jeunes Aveugles_
(arrêté ministériel en date du 5 brumaire an XIII), lesquels venaient
annuellement, à l'occasion de sa fête, mêler leurs hommages à ceux de
leurs frères les sourds-muets, et chanoine honoraire de Notre-Dame de
Paris, faveur dont il était redevable au crédit du cardinal Maury, à qui
la reconnaissance et l'affection l'attachèrent toute sa vie.
Il fut chargé de répondre, pour _la classe de la langue et de la
littérature françaises de l'Institut de France_, au discours de
réception de ce prince de l'Église, prononcé le 6 mai 1807. D'après les
exigences de Son Éminence, et contrairement à la loi d'égalité observée
parmi tous les membres de l'illustre corps, il eut la faiblesse de le
qualifier de _Monseigneur_, titre que, du reste, Fontenelle, en 1722,
n'avait pas balancé à donner au fameux cardinal Dubois.
On nous excusera d'oser reproduire, à ce sujet, les propres expressions
de M. Thiers, dans son _Histoire du Consulat et de l'Empire_ (t. VII, p.
426).
......«L'abbé SICARD, recevant le cardinal Maury, s'était exprimé sur
Mirabeau en termes malséants. Le récipiendaire n'en avait pas mieux
parlé, et cette séance académique était devenue l'occasion d'une sorte
de déchaînement contre la révolution et les révolutionnaires. Napoléon,
désagréablement affecté, écrivit au ministre Fouché:
«Je vous recommande qu'il n'y ait point de réaction dans l'opinion
publique. Faites parler de Mirabeau avec éloge. Il y a bien des choses
dans cette séance de l'Académie, qui ne me plaisent pas. Quand donc
serons-nous sages?... Quand serons-nous animés de la véritable charité
chrétienne, et quand nos actions auront-elles pour but de n'humilier
personne? Quand nous abstiendrons-nous de réveiller des souvenirs qui
vont au coeur de tant de gens?»