«Barbicane! Barbicane!»

Nulle réponse. Ardan se précipita vers son ami; mais, au moment où il

allait lui saisir le bras, il s'arrêta court en poussant un cri de

surprise.

Barbicane, le crayon à la main, traçait des formules et des figures

géométriques sur un carnet, tandis que son fusil désarmé gisait à terre.

Absorbé dans son travail, le savant, oubliant à son tour son duel et sa

vengeance, n'avait rien vu, rien entendu.

Mais quand Michel Ardan posa sa main sur la sienne, il se leva et le

considéra d'un oeil étonné.

«Ah! s'écria-t-il enfin, toi! ici! J'ai trouvé, mon ami! J'ai trouvé!

--Quoi?

--Mon moyen!

--Quel moyen?

--Le moyen d'annuler l'effet du contre-coup au départ du projectile!

--Vraiment? dit Michel en regardant le capitaine du coin de l'oeil.

--Oui! de l'eau! de l'eau simple qui fera ressort... Ah! Maston! s'écria

Barbicane, vous aussi!

--Lui-même, répondit Michel Ardan, et permets que je te présente en même

temps le digne capitaine Nicholl!

--Nicholl! s'écria Barbicane, qui fut debout en un instant. Pardon,

capitaine, dit-il, j'avais oublié... je suis prêt...»

Michel Ardan intervint sans laisser aux deux ennemis le temps de

s'interpeller.

«Parbleu! dit-il, il est heureux que de braves gens comme vous ne se

soient pas rencontrés plus tôt! Nous aurions maintenant à pleurer l'un

ou l'autre. Mais, grâce à Dieu qui s'en est mêlé, il n'y a plus rien à

craindre. Quand on oublie sa haine pour se plonger dans des problèmes de

mécanique ou jouer des tours aux araignées, c'est que cette haine n'est

dangereuse pour personne.»

Et Michel Ardan raconta au président l'histoire du capitaine.

«Je vous demande un peu, dit-il en terminant, si deux bons êtres comme

vous sont faits pour se casser réciproquement la tête à coup de

carabine?»

Il y avait dans cette situation, un peu ridicule, quelque chose de si

inattendu, que Barbicane et Nicholl ne savaient trop quelle contenance

garder l'un vis-à-vis de l'autre. Michel Ardan le sentit bien, et il

résolut de brusquer la réconciliation.

«Mes braves amis, dit-il en laissant poindre sur ses lèvres son meilleur

sourire, il n'y a jamais eu entre vous qu'un malentendu. Pas autre

chose. Eh bien! pour prouver que tout est fini entre vous, et puisque

vous êtes gens à risquer votre peau, acceptez franchement la proposition

que je vais vous faire.

--Parlez, dit Nicholl.

--L'ami Barbicane croit que son projectile ira tout droit à la Lune.

--Oui, certes, répliqua le président.

--Et l'ami Nicholl est persuadé qu'il retombera sur la terre.

--J'en suis certain, s'écria le capitaine.

--Bon! reprit Michel Ardan. Je n'ai pas la prétention de vous mettre

d'accord; mais je vous dis tout bonnement:--Partez avec moi, et venez

voir si nous resterons en route.

--Hein!» fit J.-T. Maston stupéfait.

Les deux rivaux, à cette proposition subite, avaient levé les yeux l'un

sur l'autre. Ils s'observaient avec attention. Barbicane attendait la

réponse du capitaine. Nicholl guettait les paroles du président.

«Eh bien? fit Michel de son ton le plus engageant. Puisqu'il n'y a plus

de contre-coup à craindre!

--Accepté!» s'écria Barbicane.

Mais, si vite qu'il eût prononcé ce mot, Nicholl l'avait achevé en même

temps que lui.

«Hurrah! bravo! vivat! hip! hip! hip! s'écria Michel Ardan en tendant la

main aux deux adversaires. Et maintenant que l'affaire est arrangée, mes

amis, permettez-moi de vous traiter à la française. Allons déjeuner.»

CHAPITRE XXII

LE NOUVEAU CITOYEN DES ÉTATS-UNIS.

Ce jour-là toute l'Amérique apprit en même temps l'affaire du capitaine

Nicholl et du président Barbicane, ainsi que son singulier dénoûment. Le

rôle joué dans cette rencontre par le chevaleresque Européen, sa

proposition inattendue qui tranchait la difficulté, l'acceptation

simultanée des deux rivaux, cette conquête du continent lunaire à

laquelle la France et les États-Unis allaient marcher d'accord, tout se

réunit pour accroître encore la popularité de Michel Ardan. On sait avec

quelle frénésie les Yankees se passionnent pour un individu. Dans un

pays où de graves magistrats s'attèlent à la voiture d'une danseuse et

la traînent triomphalement, que l'on juge de la passion déchaînée par

l'audacieux Français! Si l'on ne détela pas ses chevaux, c'est

probablement parce qu'il n'en avait pas, mais toutes les autres marques

d'enthousiasme lui furent prodiguées. Pas un citoyen qui ne s'unît à lui

d'esprit et de coeur! _Ex pluribus unum_, suivant la devise des

États-Unis.

A dater de ce jour, Michel Ardan n'eut plus un moment de repos. Des

députations venues de tous les coins de l'Union le harcelèrent sans fin

ni trêve. Il dut les recevoir bon gré mal gré. Ce qu'il serra de mains,

ce qu'il tutoya de gens ne peut se compter; il fut bientôt sur les

dents; sa voix, enrouée dans des speechs innombrables, ne s'échappait

plus de ses lèvres qu'en sons inintelligibles, et il faillit gagner une

gastro-entérite à la suite des toasts qu'il dut porter à tous les comtés

de l'Union. Ce succès eût grisé un autre dès le premier jour, mais lui

sut se contenir dans une demi-ébriété spirituelle et charmante.

Parmi les députations de toute espèce qui l'assaillirent, celle des

«lunatiques» n'eut garde d'oublier ce qu'elle devait au futur conquérant

de la Lune. Un jour quelques-uns de ces pauvres gens, assez nombreux en

Amérique, vinrent le trouver et demandèrent à retourner avec lui dans

leur pays natal. Certains d'entre eux prétendaient parler «le sélénite»

et voulurent l'apprendre à Michel Ardan. Celui-ci se prêta de bon

coeur à leur innocente manie et se chargea de commissions pour leurs

amis de la Lune.

«Singulière folie! dit-il à Barbicane après les avoir congédiés, et

folie qui frappe souvent les vives intelligences. Un de nos plus

illustres savants, Arago, me disait que beaucoup de gens très-sages et

très-réservés dans leurs conceptions se laissaient aller à une grande

exaltation, à d'incroyables singularités, toutes les fois que la Lune

les occupait. Tu ne crois pas à l'influence de la Lune sur les maladies?

--Peu, répondit le président du Gun-Club.

--Je n'y crois pas non plus, et cependant l'histoire a enregistré des

faits au moins étonnants. Ainsi, en 1693, pendant une épidémie, les

personnes périrent en plus grand nombre le 21 janvier, au moment d'une

éclipse. Le célèbre Bacon s'évanouissait pendant les éclipses de la Lune

et ne revenait à la vie qu'après l'entière émersion de l'astre. Le roi

Charles VI retomba six fois en démence pendant l'année 1399, soit à la

nouvelle, soit à la pleine Lune. Des médecins ont classé le mal caduc

parmi ceux qui suivent les phases de la Lune. Les maladies nerveuses ont

paru subir souvent son influence. Mead parle d'un enfant qui entrait en

convulsions quand la Lune entrait en opposition. Gall avait remarqué que

l'exaltation des personnes faibles s'accroissait deux fois par mois, aux

époques de la nouvelle et de la pleine Lune. Enfin il y a encore mille

observations de ce genre sur les vertiges, les fièvres malignes, les

somnambulismes, tendant à prouver que l'astre des nuits a une

mystérieuse influence sur les maladies terrestres.

--Mais comment? pourquoi? demanda Barbicane.

--Pourquoi? répondit Ardan. Ma foi, je te ferai la même réponse qu'Arago

répétait dix-neuf siècles après Plutarque:--«C'est peut-être parce que

ça n'est pas vrai!»

Au milieu de son triomphe, Michel Ardan ne put échapper à aucune des

corvées inhérentes à l'état d'homme célèbre. Les entrepreneurs de succès

voulurent l'exhiber. Barnum lui offrit un million pour le promener de

ville en ville dans tous les États-Unis et le montrer comme un animal

curieux. Michel Ardan le traita de cornac et l'envoya promener lui-même.

Cependant, s'il refusa de satisfaire ainsi la curiosité publique, ses

portraits, du moins, coururent le monde entier et occupèrent la place

d'honneur dans les albums; on en fit des épreuves de toutes dimensions,

depuis la grandeur naturelle jusqu'aux réductions microscopiques des

timbres-poste. Chacun pouvait posséder son héros dans toutes les poses

imaginables, en tête, en buste, en pied, de face, de profil, de

trois-quarts, de dos. On en tira plus de quinze cent mille exemplaires,

et il avait là une belle occasion de se débiter en reliques, mais il

n'en profita pas. Rien qu'à vendre ses cheveux un dollar la pièce, il

lui en restait assez pour faire fortune!

Pour tout dire, cette popularité ne lui déplaisait pas. Au contraire. Il

se mettait à la disposition du public et correspondait avec l'univers

entier. On répétait ses bons mots, on les propageait, surtout ceux qu'il

ne faisait pas. On lui en prêtait, suivant l'habitude, car il était

riche de ce côté.

Non-seulement il eut pour lui les hommes, mais aussi les femmes. Quel

nombre infini de «beaux mariages» il aurait faits, pour peu que la

fantaisie l'eût pris de «se fixer.» Les vieilles missess surtout, celles

qui depuis quarante ans séchaient sur pied, rêvaient nuit et jour devant

ses photographies.

Il est certain qu'il eût trouvé des compagnes par centaines, même s'il

leur avait imposé la condition de le suivre dans les airs. Les femmes

sont intrépides quand elles n'ont pas peur de tout. Mais son intention

n'était pas de faire souche sur le continent lunaire, et d'y

transplanter une race croisée de Français et d'Américains. Il refusa

donc.

«Aller jouer là-haut, disait-il, le rôle d'Adam avec une fille d'Ève,

merci! Je n'aurais qu'à rencontrer des serpents!...»

Dès qu'il put se soustraire enfin aux joies trop répétées du triomphe,

il alla, suivi de ses amis, faire une visite à la Columbiad. Il lui

devait bien cela. Du reste, il était devenu très-fort en balistique,

depuis qu'il vivait avec Barbicane, J.-T. Maston et _tutti quanti_. Son

plus grand plaisir consistait à répéter à ces braves artilleurs qu'ils

n'étaient que des meurtriers aimables et savants. Il ne tarissait pas en

plaisanteries à cet égard. Le jour où il visita la Columbiad, il

l'admira fort et descendit jusqu'au fond de l'âme de ce gigantesque

mortier qui devait bientôt le lancer vers l'astre des nuits.

«Au moins, dit-il, ce canon-là ne fera de mal à personne,--ce qui est

déjà assez étonnant de la part d'un canon. Mais quant à vos engins qui

détruisent, qui incendient, qui brisent, qui tuent, ne m'en parlez pas,

et surtout ne venez jamais me dire qu'ils ont «une âme,» je ne vous

croirais pas!»

Il faut rapporter ici une proposition relative à J.-T. Maston. Quand le

secrétaire du Gun-Club entendit Barbicane et Nicholl accepter la

proposition de Michel Ardan, il résolut de se joindre à eux et de faire

«la partie à quatre.» Un jour il demanda à être du voyage. Barbicane,

désolé de refuser, lui fit comprendre que le projectile ne pouvait

emporter un aussi grand nombre de passagers. J.-T. Maston, désespéré,

alla trouver Michel Ardan, qui l'invita à se résigner et fit valoir des

arguments _ad hominem_.

«Vois-tu, mon vieux Maston, lui dit-il, il ne faut pas prendre mes

paroles en mauvaise part; mais vraiment, là, entre nous, tu es trop

incomplet pour te présenter dans la Lune!

[Illustration: «Partez avec moi, et venez voir» (p. 132).]

--Incomplet! s'écria le vaillant invalide.

--Oui! mon brave ami! Songe au cas où nous rencontrerions des habitants

là-haut. Voudrais-tu donc leur donner une aussi triste idée de ce qui se

passe ici-bas, leur apprendre ce que c'est que la guerre, leur montrer

qu'on emploie le meilleur de son temps à se dévorer, à se manger, à se

casser bras et jambes, et cela sur un globe qui pourrait nourrir cent

milliards d'habitants, et où il y en a douze cents millions à peine?

Allons donc, mon digne ami, tu nous ferais mettre à la porte!

[Illustration: Le chat retiré de la bombe (p. 138).]

--Mais si vous arrivez en morceaux, répliqua J.-T. Maston, vous serez

aussi incomplets que moi!

--Sans doute, répondit Michel Ardan, mais nous n'arriverons pas en

morceaux!»

En effet, une expérience préparatoire, tentée le 18 octobre, avait donné

les meilleurs résultats et fait concevoir les plus légitimes espérances.

Barbicane, désirant se rendre compte de l'effet de contre-coup au moment

du départ d'un projectile, fit venir un mortier de trente-deux pouces

(--0,75 cent.) de l'arsenal de Pensacola. On l'installa sur le rivage de

la rade d'Hillisboro, afin que la bombe retombât dans la mer et que sa

chute fût amortie. Il ne s'agissait que d'expérimenter la secousse au

départ et non le choc à l'arrivée.

Un projectile creux fut préparé avec le plus grand soin pour cette

curieuse expérience. Un épais capitonnage, appliqué sur un réseau de

ressorts faits du meilleur acier, doublait ses parois intérieures.

C'était un véritable nid soigneusement ouaté.

«Quel dommage de ne pouvoir y prendre place!» disait J.-T. Maston en

regrettant que sa taille ne lui permît pas de tenter l'aventure.

Dans cette charmante bombe, qui se fermait au moyen d'un couvercle à

vis, on introduisit d'abord un gros chat, puis un écureuil appartenant

au secrétaire perpétuel du Gun-Club, et auquel J.-T. Maston tenait

particulièrement. Mais on voulait savoir comment ce petit animal, peu

sujet au vertige, supporterait ce voyage expérimental.

Le mortier fut chargé avec cent soixante livres de poudre et la bombe

placée dans la pièce. On fit feu.

Aussitôt le projectile s'enleva avec rapidité, décrivit majestueusement

sa parabole, atteignit une hauteur de mille pieds environ, et par une

courbe gracieuse alla s'abîmer au milieu des flots.

Sans perdre un instant, une embarcation se dirigea vers le lieu de sa

chute; des plongeurs habiles se précipitèrent sous les eaux, et

attachèrent des câbles aux oreillettes de la bombe, qui fut rapidement

hissée à bord. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées entre le moment où

les animaux furent enfermés et le moment où l'on dévissa le couvercle de

leur prison.

Ardan, Barbicane, Maston, Nicholl se trouvaient sur l'embarcation, et

ils assistèrent à l'opération avec un sentiment d'intérêt facile à

comprendre. A peine la bombe fut-elle ouverte, que le chat s'élança au

dehors, un peu froissé, mais plein de vie, et sans avoir l'air de

revenir d'une expédition aérienne. Mais d'écureuil point. On chercha.

Nulle trace. Il fallut bien alors reconnaître la vérité. Le chat avait

mangé son compagnon de voyage.

J.-T. Maston fut très-attristé de la perte de son pauvre écureuil, et se

proposa de l'inscrire au martyrologe de la science.

Quoi qu'il en soit, après cette expérience, toute hésitation, toute

crainte disparurent; d'ailleurs les plans de Barbicane devaient encore

perfectionner le projectile et anéantir presque entièrement les effets

de contre-coup. Il n'y avait donc plus qu'à partir.

Deux jours plus tard, Michel Ardan reçut un message du président de

l'Union, honneur auquel il se montra particulièrement sensible.

A l'exemple de son chevaleresque compatriote le marquis de La Fayette,

le gouvernement lui décernait le titre de citoyen des États-Unis

d'Amérique.

CHAPITRE XXIII

LE WAGON-PROJECTILE.

Après l'achèvement de la célèbre Columbiad, l'intérêt public se rejeta

immédiatement sur le projectile, ce nouveau véhicule destiné à

transporter à travers l'espace les trois hardis aventuriers. Personne

n'avait oublié que, par sa dépêche du 30 septembre, Michel Ardan

demandait une modification aux plans arrêtés par les membres du Comité.

Le président Barbicane pensait alors avec raison que la forme du

projectile importait peu, car, après avoir traversé l'atmosphère en

quelques secondes, son parcours devait s'effectuer dans le vide absolu.

Le Comité avait donc adopté la forme ronde, afin que le boulet pût

tourner sur lui-même et se comporter à sa fantaisie. Mais, dès l'instant

qu'on le transformait en véhicule, c'était une autre affaire. Michel

Ardan ne se souciait pas de voyager à la façon des écureuils; il voulait

monter la tête en haut, les pieds en bas, ayant autant de dignité que

dans la nacelle d'un ballon, plus vite sans doute, mais sans se livrer à

une succession de cabrioles peu convenables.

De nouveaux plans furent donc envoyés à la maison Breadwill et Cie

d'Albany, avec recommandation de les exécuter sans retard. Le

projectile, ainsi modifié, fut fondu le 2 novembre et expédié

immédiatement à Stone's-Hill par les railways de l'est.

Le 10, il arriva sans accident au lieu de sa destination. Michel Ardan,

Barbicane et Nicholl attendaient avec la plus vive impatience «ce

wagon-projectile» dans lequel ils devaient prendre passage pour voler à

la découverte d'un nouveau monde.

Il faut en convenir, c'était une magnifique pièce de métal, un produit

métallurgique qui faisait le plus grand honneur au génie industriel des

Américains. On venait d'obtenir pour la première fois l'aluminium en

masse aussi considérable, ce qui pouvait être justement regardé comme un

résultat prodigieux. Ce précieux projectile étincelait aux rayons du

soleil. A le voir avec ses formes imposantes et coiffé de son chapeau

conique, on l'eût pris volontiers pour une de ces épaisses tourelles en

façon de poivrières, que les architectes du moyen âge suspendaient à

l'angle des châteaux-forts. Il ne lui manquait que des meurtrières et

une girouette.

«Je m'attends, s'écriait Michel Ardan, à ce qu'il en sorte un homme

d'armes portant la haquebutte et le corselet d'acier. Nous serons

là-dedans comme des seigneurs féodaux, et, avec un peu d'artillerie, on

y tiendrait tête à toutes les armées sélénites, si toutefois il y en a

dans la Lune!

--Ainsi le véhicule te plaît? demanda Barbicane à son ami.

--Oui! oui! sans doute, répondit Michel Ardan qui l'examinait en

artiste. Je regrette seulement que ses formes ne soient pas plus

effilées, son cône plus gracieux; on aurait dû le terminer par une

touffe d'ornements en métal guilloché, avec une chimère, par exemple,

une gargouille, une salamandre sortant du feu les ailes déployées et la

gueule ouverte...

--A quoi bon? dit Barbicane, dont l'esprit positif était peu sensible

aux beautés de l'art.

--A quoi bon, ami Barbicane! Hélas! puisque tu me le demandes, je crains

bien que tu ne le comprennes jamais!

--Dis toujours, mon brave compagnon.

--Eh bien, suivant moi, il faut toujours mettre un peu d'art dans ce que

l'on fait, cela vaut mieux. Connais-tu une pièce indienne qu'on appelle

_le Chariot de l'Enfant_?

--Pas même de nom, répondit Barbicane.

--Cela ne m'étonne pas, reprit Michel Ardan. Apprends donc que, dans

cette pièce, il y a un voleur qui, au moment de percer le mur d'une

maison, se demande s'il donnera à son trou la forme d'une lyre, d'une

fleur, d'un oiseau ou d'une amphore? Eh bien, dis-moi, ami Barbicane, si

à cette époque tu avais été membre du jury, est-ce que tu aurais

condamné ce voleur-là?

--Sans hésiter, répondit le président du Gun-Club, et avec la

circonstance aggravante d'effraction.

--Et moi je l'aurais acquitté, ami Barbicane! Voilà pourquoi tu ne

pourras jamais me comprendre!

--Je n'essaierai même pas, mon vaillant artiste.

--Mais au moins, reprit Michel Ardan, puisque l'extérieur de notre

wagon-projectile laisse à désirer, on me permettra de le meubler à mon

aise, et avec tout le luxe qui convient à des ambassadeurs de la Terre!

--A cet égard, mon brave Michel, répondit Barbicane, tu agiras à ta

fantaisie, et nous te laisserons faire à ta guise.»

Mais, avant de passer à l'agréable, le président du Gun-Club avait songé

à l'utile, et les moyens inventés par lui pour amoindrir les effets du

contre-coup furent appliqués avec une intelligence parfaite.

Barbicane s'était dit, non sans raison, que nul ressort ne serait assez

puissant pour amortir le choc, et pendant sa fameuse promenade dans le

bois de Skersnaw, il avait fini par résoudre cette grande difficulté

d'une ingénieuse façon. C'est à l'eau qu'il comptait demander de lui

rendre ce service signalé. Voici comment.

Le projectile devait être rempli à la hauteur de trois pieds d'une

couche d'eau destinée à supporter un disque en bois parfaitement

étanche, qui glissait à frottement sur les parois intérieures du

projectile. C'est sur ce véritable radeau que les voyageurs prenaient

place. Quant à la masse liquide, elle était divisée par des cloisons

horizontales que le choc au départ devait briser successivement. Alors

chaque nappe d'eau, de la plus basse à la plus haute, s'échappant par

des tuyaux de dégagement vers la partie supérieure du projectile,

arrivait ainsi à faire ressort, et le disque, muni lui-même de tampons

extrêmement puissants, ne pouvait heurter le culot inférieur qu'après

l'écrasement successif des diverses cloisons. Sans doute les voyageurs

éprouveraient encore un contre-coup violent après le complet échappement

de la masse liquide, mais le premier choc devait être presque

entièrement amorti par ce ressort d'une grande puissance.

Il est vrai que trois pieds d'eau sur une surface de cinquante-quatre

pieds carrés devaient peser près de onze mille cinq cents livres; mais

la détente des gaz accumulés dans la Columbiad suffirait, suivant

Barbicane, à vaincre cet accroissement de poids; d'ailleurs le choc

devait chasser toute cette eau en moins d'une seconde, et le projectile

reprendrait promptement sa pesanteur normale.

Voilà ce qu'avait imaginé le président du Gun-Club et de quelle façon il

pensait avoir résolu la grave question du contre-coup. Du reste, ce

travail, intelligemment compris par les ingénieurs de la maison

Breadwill, fut merveilleusement exécuté; l'effet une fois produit et

l'eau chassée au dehors, les voyageurs pouvaient se débarrasser

facilement des cloisons brisées et démonter le disque mobile qui les

supportait au moment du départ.

Quant aux parois supérieures du projectile, elles étaient revêtues d'un

épais capitonnage de cuir, appliqué sur des spirales du meilleur acier,

qui avaient la souplesse des ressorts de montre. Les tuyaux

d'échappement dissimulés sous ce capitonnage ne laissaient pas même

soupçonner leur existence.

Ainsi donc toutes les précautions imaginables pour amortir le premier

choc avaient été prises, et pour se laisser écraser, disait Michel

Ardan, il faudrait être «de bien mauvaise composition.»

Le projectile mesurait neuf pieds de large extérieurement sur douze

pieds de haut. Afin de ne pas dépasser le poids assigné, on avait un peu

diminué l'épaisseur de ses parois et renforcé sa partie inférieure, qui

devait supporter toute la violence des gaz développés par la

déflagration du pyroxyle. Il en est ainsi, d'ailleurs, dans les bombes

et les obus cylindro-coniques, dont le culot est toujours plus épais.

On pénétrait dans cette tour de métal par une étroite ouverture ménagée

sur les parois du cône, et semblable à ces «trous d'homme» des

chaudières à vapeur. Elle se fermait hermétiquement au moyen d'une

plaque d'aluminium, retenue à l'intérieur par de puissantes vis de

pression. Les voyageurs pourraient donc sortir à volonté de leur prison

mobile, dès qu'ils auraient atteint l'astre des nuits.

Mais il ne suffisait pas d'aller, il fallait voir en route. Rien ne fut

plus facile. En effet, sous le capitonnage se trouvaient quatre hublots

de verre lenticulaire d'une forte épaisseur, deux percés dans la paroi

circulaire du projectile; un troisième à sa partie inférieure et un

quatrième dans son chapeau conique. Les voyageurs seraient donc à même

d'observer, pendant leur parcours, la Terre qu'ils abandonnaient, la

Lune dont ils s'approchaient et les espaces constellés du ciel.

Seulement ces hublots étaient protégés contre les chocs du départ par

des plaques solidement encastrées, qu'il était facile de rejeter au

dehors en dévissant des écrous intérieurs. De cette façon, l'air contenu

dans le projectile ne pouvait pas s'échapper, et les observations

devenaient possibles.

Tous ces mécanismes, admirablement établis, fonctionnaient avec la plus

grande facilité, et les ingénieurs ne s'étaient pas montrés moins

intelligents dans les aménagements du wagon-projectile.

De la terre à la lune, trajet direct en 97 heures 20 minutes · 第 11 / 14 段