Nulle réponse. Ardan se précipita vers son ami; mais, au moment où il
allait lui saisir le bras, il s'arrêta court en poussant un cri de
surprise.
Barbicane, le crayon à la main, traçait des formules et des figures
géométriques sur un carnet, tandis que son fusil désarmé gisait à terre.
Absorbé dans son travail, le savant, oubliant à son tour son duel et sa
vengeance, n'avait rien vu, rien entendu.
Mais quand Michel Ardan posa sa main sur la sienne, il se leva et le
considéra d'un oeil étonné.
«Ah! s'écria-t-il enfin, toi! ici! J'ai trouvé, mon ami! J'ai trouvé!
--Quoi?
--Mon moyen!
--Quel moyen?
--Le moyen d'annuler l'effet du contre-coup au départ du projectile!
--Vraiment? dit Michel en regardant le capitaine du coin de l'oeil.
--Oui! de l'eau! de l'eau simple qui fera ressort... Ah! Maston! s'écria
Barbicane, vous aussi!
--Lui-même, répondit Michel Ardan, et permets que je te présente en même
temps le digne capitaine Nicholl!
--Nicholl! s'écria Barbicane, qui fut debout en un instant. Pardon,
capitaine, dit-il, j'avais oublié... je suis prêt...»
Michel Ardan intervint sans laisser aux deux ennemis le temps de
s'interpeller.
«Parbleu! dit-il, il est heureux que de braves gens comme vous ne se
soient pas rencontrés plus tôt! Nous aurions maintenant à pleurer l'un
ou l'autre. Mais, grâce à Dieu qui s'en est mêlé, il n'y a plus rien à
craindre. Quand on oublie sa haine pour se plonger dans des problèmes de
mécanique ou jouer des tours aux araignées, c'est que cette haine n'est
dangereuse pour personne.»
Et Michel Ardan raconta au président l'histoire du capitaine.
«Je vous demande un peu, dit-il en terminant, si deux bons êtres comme
vous sont faits pour se casser réciproquement la tête à coup de
carabine?»
Il y avait dans cette situation, un peu ridicule, quelque chose de si
inattendu, que Barbicane et Nicholl ne savaient trop quelle contenance
garder l'un vis-à-vis de l'autre. Michel Ardan le sentit bien, et il
résolut de brusquer la réconciliation.
«Mes braves amis, dit-il en laissant poindre sur ses lèvres son meilleur
sourire, il n'y a jamais eu entre vous qu'un malentendu. Pas autre
chose. Eh bien! pour prouver que tout est fini entre vous, et puisque
vous êtes gens à risquer votre peau, acceptez franchement la proposition
que je vais vous faire.
--Parlez, dit Nicholl.
--L'ami Barbicane croit que son projectile ira tout droit à la Lune.
--Oui, certes, répliqua le président.
--Et l'ami Nicholl est persuadé qu'il retombera sur la terre.
--J'en suis certain, s'écria le capitaine.
--Bon! reprit Michel Ardan. Je n'ai pas la prétention de vous mettre
d'accord; mais je vous dis tout bonnement:--Partez avec moi, et venez
voir si nous resterons en route.
--Hein!» fit J.-T. Maston stupéfait.
Les deux rivaux, à cette proposition subite, avaient levé les yeux l'un
sur l'autre. Ils s'observaient avec attention. Barbicane attendait la
réponse du capitaine. Nicholl guettait les paroles du président.
«Eh bien? fit Michel de son ton le plus engageant. Puisqu'il n'y a plus
de contre-coup à craindre!
--Accepté!» s'écria Barbicane.
Mais, si vite qu'il eût prononcé ce mot, Nicholl l'avait achevé en même
temps que lui.
«Hurrah! bravo! vivat! hip! hip! hip! s'écria Michel Ardan en tendant la
main aux deux adversaires. Et maintenant que l'affaire est arrangée, mes
amis, permettez-moi de vous traiter à la française. Allons déjeuner.»
CHAPITRE XXII
LE NOUVEAU CITOYEN DES ÉTATS-UNIS.
Ce jour-là toute l'Amérique apprit en même temps l'affaire du capitaine
Nicholl et du président Barbicane, ainsi que son singulier dénoûment. Le
rôle joué dans cette rencontre par le chevaleresque Européen, sa
proposition inattendue qui tranchait la difficulté, l'acceptation
simultanée des deux rivaux, cette conquête du continent lunaire à
laquelle la France et les États-Unis allaient marcher d'accord, tout se
réunit pour accroître encore la popularité de Michel Ardan. On sait avec
quelle frénésie les Yankees se passionnent pour un individu. Dans un
pays où de graves magistrats s'attèlent à la voiture d'une danseuse et
la traînent triomphalement, que l'on juge de la passion déchaînée par
l'audacieux Français! Si l'on ne détela pas ses chevaux, c'est
probablement parce qu'il n'en avait pas, mais toutes les autres marques
d'enthousiasme lui furent prodiguées. Pas un citoyen qui ne s'unît à lui
d'esprit et de coeur! _Ex pluribus unum_, suivant la devise des
États-Unis.
A dater de ce jour, Michel Ardan n'eut plus un moment de repos. Des
députations venues de tous les coins de l'Union le harcelèrent sans fin
ni trêve. Il dut les recevoir bon gré mal gré. Ce qu'il serra de mains,
ce qu'il tutoya de gens ne peut se compter; il fut bientôt sur les
dents; sa voix, enrouée dans des speechs innombrables, ne s'échappait
plus de ses lèvres qu'en sons inintelligibles, et il faillit gagner une
gastro-entérite à la suite des toasts qu'il dut porter à tous les comtés
de l'Union. Ce succès eût grisé un autre dès le premier jour, mais lui
sut se contenir dans une demi-ébriété spirituelle et charmante.
Parmi les députations de toute espèce qui l'assaillirent, celle des
«lunatiques» n'eut garde d'oublier ce qu'elle devait au futur conquérant
de la Lune. Un jour quelques-uns de ces pauvres gens, assez nombreux en
Amérique, vinrent le trouver et demandèrent à retourner avec lui dans
leur pays natal. Certains d'entre eux prétendaient parler «le sélénite»
et voulurent l'apprendre à Michel Ardan. Celui-ci se prêta de bon
coeur à leur innocente manie et se chargea de commissions pour leurs
amis de la Lune.
«Singulière folie! dit-il à Barbicane après les avoir congédiés, et
folie qui frappe souvent les vives intelligences. Un de nos plus
illustres savants, Arago, me disait que beaucoup de gens très-sages et
très-réservés dans leurs conceptions se laissaient aller à une grande
exaltation, à d'incroyables singularités, toutes les fois que la Lune
les occupait. Tu ne crois pas à l'influence de la Lune sur les maladies?
--Peu, répondit le président du Gun-Club.
--Je n'y crois pas non plus, et cependant l'histoire a enregistré des
faits au moins étonnants. Ainsi, en 1693, pendant une épidémie, les
personnes périrent en plus grand nombre le 21 janvier, au moment d'une
éclipse. Le célèbre Bacon s'évanouissait pendant les éclipses de la Lune
et ne revenait à la vie qu'après l'entière émersion de l'astre. Le roi
Charles VI retomba six fois en démence pendant l'année 1399, soit à la
nouvelle, soit à la pleine Lune. Des médecins ont classé le mal caduc
parmi ceux qui suivent les phases de la Lune. Les maladies nerveuses ont
paru subir souvent son influence. Mead parle d'un enfant qui entrait en
convulsions quand la Lune entrait en opposition. Gall avait remarqué que
l'exaltation des personnes faibles s'accroissait deux fois par mois, aux
époques de la nouvelle et de la pleine Lune. Enfin il y a encore mille
observations de ce genre sur les vertiges, les fièvres malignes, les
somnambulismes, tendant à prouver que l'astre des nuits a une
mystérieuse influence sur les maladies terrestres.
--Mais comment? pourquoi? demanda Barbicane.
--Pourquoi? répondit Ardan. Ma foi, je te ferai la même réponse qu'Arago
répétait dix-neuf siècles après Plutarque:--«C'est peut-être parce que
ça n'est pas vrai!»
Au milieu de son triomphe, Michel Ardan ne put échapper à aucune des
corvées inhérentes à l'état d'homme célèbre. Les entrepreneurs de succès
voulurent l'exhiber. Barnum lui offrit un million pour le promener de
ville en ville dans tous les États-Unis et le montrer comme un animal
curieux. Michel Ardan le traita de cornac et l'envoya promener lui-même.
Cependant, s'il refusa de satisfaire ainsi la curiosité publique, ses
portraits, du moins, coururent le monde entier et occupèrent la place
d'honneur dans les albums; on en fit des épreuves de toutes dimensions,
depuis la grandeur naturelle jusqu'aux réductions microscopiques des
timbres-poste. Chacun pouvait posséder son héros dans toutes les poses
imaginables, en tête, en buste, en pied, de face, de profil, de
trois-quarts, de dos. On en tira plus de quinze cent mille exemplaires,
et il avait là une belle occasion de se débiter en reliques, mais il
n'en profita pas. Rien qu'à vendre ses cheveux un dollar la pièce, il
lui en restait assez pour faire fortune!
Pour tout dire, cette popularité ne lui déplaisait pas. Au contraire. Il
se mettait à la disposition du public et correspondait avec l'univers
entier. On répétait ses bons mots, on les propageait, surtout ceux qu'il
ne faisait pas. On lui en prêtait, suivant l'habitude, car il était
riche de ce côté.
Non-seulement il eut pour lui les hommes, mais aussi les femmes. Quel
nombre infini de «beaux mariages» il aurait faits, pour peu que la
fantaisie l'eût pris de «se fixer.» Les vieilles missess surtout, celles
qui depuis quarante ans séchaient sur pied, rêvaient nuit et jour devant
ses photographies.
Il est certain qu'il eût trouvé des compagnes par centaines, même s'il
leur avait imposé la condition de le suivre dans les airs. Les femmes
sont intrépides quand elles n'ont pas peur de tout. Mais son intention
n'était pas de faire souche sur le continent lunaire, et d'y
transplanter une race croisée de Français et d'Américains. Il refusa
donc.
«Aller jouer là-haut, disait-il, le rôle d'Adam avec une fille d'Ève,
merci! Je n'aurais qu'à rencontrer des serpents!...»
Dès qu'il put se soustraire enfin aux joies trop répétées du triomphe,
il alla, suivi de ses amis, faire une visite à la Columbiad. Il lui
devait bien cela. Du reste, il était devenu très-fort en balistique,
depuis qu'il vivait avec Barbicane, J.-T. Maston et _tutti quanti_. Son
plus grand plaisir consistait à répéter à ces braves artilleurs qu'ils
n'étaient que des meurtriers aimables et savants. Il ne tarissait pas en
plaisanteries à cet égard. Le jour où il visita la Columbiad, il
l'admira fort et descendit jusqu'au fond de l'âme de ce gigantesque
mortier qui devait bientôt le lancer vers l'astre des nuits.
«Au moins, dit-il, ce canon-là ne fera de mal à personne,--ce qui est
déjà assez étonnant de la part d'un canon. Mais quant à vos engins qui
détruisent, qui incendient, qui brisent, qui tuent, ne m'en parlez pas,
et surtout ne venez jamais me dire qu'ils ont «une âme,» je ne vous
croirais pas!»
Il faut rapporter ici une proposition relative à J.-T. Maston. Quand le
secrétaire du Gun-Club entendit Barbicane et Nicholl accepter la
proposition de Michel Ardan, il résolut de se joindre à eux et de faire
«la partie à quatre.» Un jour il demanda à être du voyage. Barbicane,
désolé de refuser, lui fit comprendre que le projectile ne pouvait
emporter un aussi grand nombre de passagers. J.-T. Maston, désespéré,
alla trouver Michel Ardan, qui l'invita à se résigner et fit valoir des
arguments _ad hominem_.
«Vois-tu, mon vieux Maston, lui dit-il, il ne faut pas prendre mes
paroles en mauvaise part; mais vraiment, là, entre nous, tu es trop
incomplet pour te présenter dans la Lune!
[Illustration: «Partez avec moi, et venez voir» (p. 132).]
--Incomplet! s'écria le vaillant invalide.
--Oui! mon brave ami! Songe au cas où nous rencontrerions des habitants
là-haut. Voudrais-tu donc leur donner une aussi triste idée de ce qui se
passe ici-bas, leur apprendre ce que c'est que la guerre, leur montrer
qu'on emploie le meilleur de son temps à se dévorer, à se manger, à se
casser bras et jambes, et cela sur un globe qui pourrait nourrir cent
milliards d'habitants, et où il y en a douze cents millions à peine?
Allons donc, mon digne ami, tu nous ferais mettre à la porte!
[Illustration: Le chat retiré de la bombe (p. 138).]
--Mais si vous arrivez en morceaux, répliqua J.-T. Maston, vous serez
aussi incomplets que moi!
--Sans doute, répondit Michel Ardan, mais nous n'arriverons pas en
morceaux!»
En effet, une expérience préparatoire, tentée le 18 octobre, avait donné
les meilleurs résultats et fait concevoir les plus légitimes espérances.
Barbicane, désirant se rendre compte de l'effet de contre-coup au moment
du départ d'un projectile, fit venir un mortier de trente-deux pouces
(--0,75 cent.) de l'arsenal de Pensacola. On l'installa sur le rivage de
la rade d'Hillisboro, afin que la bombe retombât dans la mer et que sa
chute fût amortie. Il ne s'agissait que d'expérimenter la secousse au
départ et non le choc à l'arrivée.
Un projectile creux fut préparé avec le plus grand soin pour cette
curieuse expérience. Un épais capitonnage, appliqué sur un réseau de
ressorts faits du meilleur acier, doublait ses parois intérieures.
C'était un véritable nid soigneusement ouaté.
«Quel dommage de ne pouvoir y prendre place!» disait J.-T. Maston en
regrettant que sa taille ne lui permît pas de tenter l'aventure.
Dans cette charmante bombe, qui se fermait au moyen d'un couvercle à
vis, on introduisit d'abord un gros chat, puis un écureuil appartenant
au secrétaire perpétuel du Gun-Club, et auquel J.-T. Maston tenait
particulièrement. Mais on voulait savoir comment ce petit animal, peu
sujet au vertige, supporterait ce voyage expérimental.
Le mortier fut chargé avec cent soixante livres de poudre et la bombe
placée dans la pièce. On fit feu.
Aussitôt le projectile s'enleva avec rapidité, décrivit majestueusement
sa parabole, atteignit une hauteur de mille pieds environ, et par une
courbe gracieuse alla s'abîmer au milieu des flots.
Sans perdre un instant, une embarcation se dirigea vers le lieu de sa
chute; des plongeurs habiles se précipitèrent sous les eaux, et
attachèrent des câbles aux oreillettes de la bombe, qui fut rapidement
hissée à bord. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées entre le moment où
les animaux furent enfermés et le moment où l'on dévissa le couvercle de
leur prison.
Ardan, Barbicane, Maston, Nicholl se trouvaient sur l'embarcation, et
ils assistèrent à l'opération avec un sentiment d'intérêt facile à
comprendre. A peine la bombe fut-elle ouverte, que le chat s'élança au
dehors, un peu froissé, mais plein de vie, et sans avoir l'air de
revenir d'une expédition aérienne. Mais d'écureuil point. On chercha.
Nulle trace. Il fallut bien alors reconnaître la vérité. Le chat avait
mangé son compagnon de voyage.
J.-T. Maston fut très-attristé de la perte de son pauvre écureuil, et se
proposa de l'inscrire au martyrologe de la science.
Quoi qu'il en soit, après cette expérience, toute hésitation, toute
crainte disparurent; d'ailleurs les plans de Barbicane devaient encore
perfectionner le projectile et anéantir presque entièrement les effets
de contre-coup. Il n'y avait donc plus qu'à partir.
Deux jours plus tard, Michel Ardan reçut un message du président de
l'Union, honneur auquel il se montra particulièrement sensible.
A l'exemple de son chevaleresque compatriote le marquis de La Fayette,
le gouvernement lui décernait le titre de citoyen des États-Unis
d'Amérique.
CHAPITRE XXIII
LE WAGON-PROJECTILE.
Après l'achèvement de la célèbre Columbiad, l'intérêt public se rejeta
immédiatement sur le projectile, ce nouveau véhicule destiné à
transporter à travers l'espace les trois hardis aventuriers. Personne
n'avait oublié que, par sa dépêche du 30 septembre, Michel Ardan
demandait une modification aux plans arrêtés par les membres du Comité.
Le président Barbicane pensait alors avec raison que la forme du
projectile importait peu, car, après avoir traversé l'atmosphère en
quelques secondes, son parcours devait s'effectuer dans le vide absolu.
Le Comité avait donc adopté la forme ronde, afin que le boulet pût
tourner sur lui-même et se comporter à sa fantaisie. Mais, dès l'instant
qu'on le transformait en véhicule, c'était une autre affaire. Michel
Ardan ne se souciait pas de voyager à la façon des écureuils; il voulait
monter la tête en haut, les pieds en bas, ayant autant de dignité que
dans la nacelle d'un ballon, plus vite sans doute, mais sans se livrer à
une succession de cabrioles peu convenables.
De nouveaux plans furent donc envoyés à la maison Breadwill et Cie
d'Albany, avec recommandation de les exécuter sans retard. Le
projectile, ainsi modifié, fut fondu le 2 novembre et expédié
immédiatement à Stone's-Hill par les railways de l'est.
Le 10, il arriva sans accident au lieu de sa destination. Michel Ardan,
Barbicane et Nicholl attendaient avec la plus vive impatience «ce
wagon-projectile» dans lequel ils devaient prendre passage pour voler à
la découverte d'un nouveau monde.
Il faut en convenir, c'était une magnifique pièce de métal, un produit
métallurgique qui faisait le plus grand honneur au génie industriel des
Américains. On venait d'obtenir pour la première fois l'aluminium en
masse aussi considérable, ce qui pouvait être justement regardé comme un
résultat prodigieux. Ce précieux projectile étincelait aux rayons du
soleil. A le voir avec ses formes imposantes et coiffé de son chapeau
conique, on l'eût pris volontiers pour une de ces épaisses tourelles en
façon de poivrières, que les architectes du moyen âge suspendaient à
l'angle des châteaux-forts. Il ne lui manquait que des meurtrières et
une girouette.
«Je m'attends, s'écriait Michel Ardan, à ce qu'il en sorte un homme
d'armes portant la haquebutte et le corselet d'acier. Nous serons
là-dedans comme des seigneurs féodaux, et, avec un peu d'artillerie, on
y tiendrait tête à toutes les armées sélénites, si toutefois il y en a
dans la Lune!
--Ainsi le véhicule te plaît? demanda Barbicane à son ami.
--Oui! oui! sans doute, répondit Michel Ardan qui l'examinait en
artiste. Je regrette seulement que ses formes ne soient pas plus
effilées, son cône plus gracieux; on aurait dû le terminer par une
touffe d'ornements en métal guilloché, avec une chimère, par exemple,
une gargouille, une salamandre sortant du feu les ailes déployées et la
gueule ouverte...
--A quoi bon? dit Barbicane, dont l'esprit positif était peu sensible
aux beautés de l'art.
--A quoi bon, ami Barbicane! Hélas! puisque tu me le demandes, je crains
bien que tu ne le comprennes jamais!
--Dis toujours, mon brave compagnon.
--Eh bien, suivant moi, il faut toujours mettre un peu d'art dans ce que
l'on fait, cela vaut mieux. Connais-tu une pièce indienne qu'on appelle
_le Chariot de l'Enfant_?
--Pas même de nom, répondit Barbicane.
--Cela ne m'étonne pas, reprit Michel Ardan. Apprends donc que, dans
cette pièce, il y a un voleur qui, au moment de percer le mur d'une
maison, se demande s'il donnera à son trou la forme d'une lyre, d'une
fleur, d'un oiseau ou d'une amphore? Eh bien, dis-moi, ami Barbicane, si
à cette époque tu avais été membre du jury, est-ce que tu aurais
condamné ce voleur-là?
--Sans hésiter, répondit le président du Gun-Club, et avec la
circonstance aggravante d'effraction.
--Et moi je l'aurais acquitté, ami Barbicane! Voilà pourquoi tu ne
pourras jamais me comprendre!
--Je n'essaierai même pas, mon vaillant artiste.
--Mais au moins, reprit Michel Ardan, puisque l'extérieur de notre
wagon-projectile laisse à désirer, on me permettra de le meubler à mon
aise, et avec tout le luxe qui convient à des ambassadeurs de la Terre!
--A cet égard, mon brave Michel, répondit Barbicane, tu agiras à ta
fantaisie, et nous te laisserons faire à ta guise.»
Mais, avant de passer à l'agréable, le président du Gun-Club avait songé
à l'utile, et les moyens inventés par lui pour amoindrir les effets du
contre-coup furent appliqués avec une intelligence parfaite.
Barbicane s'était dit, non sans raison, que nul ressort ne serait assez
puissant pour amortir le choc, et pendant sa fameuse promenade dans le
bois de Skersnaw, il avait fini par résoudre cette grande difficulté
d'une ingénieuse façon. C'est à l'eau qu'il comptait demander de lui
rendre ce service signalé. Voici comment.
Le projectile devait être rempli à la hauteur de trois pieds d'une
couche d'eau destinée à supporter un disque en bois parfaitement
étanche, qui glissait à frottement sur les parois intérieures du
projectile. C'est sur ce véritable radeau que les voyageurs prenaient
place. Quant à la masse liquide, elle était divisée par des cloisons
horizontales que le choc au départ devait briser successivement. Alors
chaque nappe d'eau, de la plus basse à la plus haute, s'échappant par
des tuyaux de dégagement vers la partie supérieure du projectile,
arrivait ainsi à faire ressort, et le disque, muni lui-même de tampons
extrêmement puissants, ne pouvait heurter le culot inférieur qu'après
l'écrasement successif des diverses cloisons. Sans doute les voyageurs
éprouveraient encore un contre-coup violent après le complet échappement
de la masse liquide, mais le premier choc devait être presque
entièrement amorti par ce ressort d'une grande puissance.
Il est vrai que trois pieds d'eau sur une surface de cinquante-quatre
pieds carrés devaient peser près de onze mille cinq cents livres; mais
la détente des gaz accumulés dans la Columbiad suffirait, suivant
Barbicane, à vaincre cet accroissement de poids; d'ailleurs le choc
devait chasser toute cette eau en moins d'une seconde, et le projectile
reprendrait promptement sa pesanteur normale.
Voilà ce qu'avait imaginé le président du Gun-Club et de quelle façon il
pensait avoir résolu la grave question du contre-coup. Du reste, ce
travail, intelligemment compris par les ingénieurs de la maison
Breadwill, fut merveilleusement exécuté; l'effet une fois produit et
l'eau chassée au dehors, les voyageurs pouvaient se débarrasser
facilement des cloisons brisées et démonter le disque mobile qui les
supportait au moment du départ.
Quant aux parois supérieures du projectile, elles étaient revêtues d'un
épais capitonnage de cuir, appliqué sur des spirales du meilleur acier,
qui avaient la souplesse des ressorts de montre. Les tuyaux
d'échappement dissimulés sous ce capitonnage ne laissaient pas même
soupçonner leur existence.
Ainsi donc toutes les précautions imaginables pour amortir le premier
choc avaient été prises, et pour se laisser écraser, disait Michel
Ardan, il faudrait être «de bien mauvaise composition.»
Le projectile mesurait neuf pieds de large extérieurement sur douze
pieds de haut. Afin de ne pas dépasser le poids assigné, on avait un peu
diminué l'épaisseur de ses parois et renforcé sa partie inférieure, qui
devait supporter toute la violence des gaz développés par la
déflagration du pyroxyle. Il en est ainsi, d'ailleurs, dans les bombes
et les obus cylindro-coniques, dont le culot est toujours plus épais.
On pénétrait dans cette tour de métal par une étroite ouverture ménagée
sur les parois du cône, et semblable à ces «trous d'homme» des
chaudières à vapeur. Elle se fermait hermétiquement au moyen d'une
plaque d'aluminium, retenue à l'intérieur par de puissantes vis de
pression. Les voyageurs pourraient donc sortir à volonté de leur prison
mobile, dès qu'ils auraient atteint l'astre des nuits.
Mais il ne suffisait pas d'aller, il fallait voir en route. Rien ne fut
plus facile. En effet, sous le capitonnage se trouvaient quatre hublots
de verre lenticulaire d'une forte épaisseur, deux percés dans la paroi
circulaire du projectile; un troisième à sa partie inférieure et un
quatrième dans son chapeau conique. Les voyageurs seraient donc à même
d'observer, pendant leur parcours, la Terre qu'ils abandonnaient, la
Lune dont ils s'approchaient et les espaces constellés du ciel.
Seulement ces hublots étaient protégés contre les chocs du départ par
des plaques solidement encastrées, qu'il était facile de rejeter au
dehors en dévissant des écrous intérieurs. De cette façon, l'air contenu
dans le projectile ne pouvait pas s'échapper, et les observations
devenaient possibles.
Tous ces mécanismes, admirablement établis, fonctionnaient avec la plus
grande facilité, et les ingénieurs ne s'étaient pas montrés moins
intelligents dans les aménagements du wagon-projectile.