--Vous savez, dit l'inconnu, que, lorsque des rayons lumineux traversent

un milieu tel que l'air, ils sont déviés de la ligne droite, ou, en

d'autres termes, qu'ils subissent une réfraction. Eh bien! lorsque des

étoiles sont occultées par la Lune, jamais leurs rayons, en rasant les

bords du disque, n'ont éprouvé la moindre déviation ni donné le plus

léger indice de réfraction. De là cette conséquence évidente que la Lune

n'est pas enveloppée d'une atmosphère.»

On regarda le Français, car, l'observation une fois admise, les

conséquences en étaient rigoureuses.

«En effet, répondit Michel Ardan, voilà votre meilleur argument, pour ne

pas dire le seul, et un savant serait peut-être embarrassé d'y répondre;

moi, je vous dirai seulement que cet argument n'a pas une valeur

absolue, parce qu'il suppose le diamètre angulaire de la Lune

parfaitement déterminé, ce qui n'est pas. Mais passons, et dites-moi,

mon cher Monsieur, si vous admettez l'existence de volcans à la surface

de la Lune.

--Des volcans éteints, oui; enflammés, non.

--Laissez-moi croire pourtant, et sans dépasser les bornes de la

logique, que ces volcans ont été en activité pendant une certaine

période!

--Cela est certain, mais comme ils pouvaient fournir eux-mêmes l'oxygène

nécessaire à la combustion, le fait de leur éruption ne prouve

aucunement la présence d'une atmosphère lunaire.

--Passons alors, répondit Michel Ardan, et laissons de côté ce genre

d'arguments pour arriver aux observations directes. Mais je vous

préviens que je vais mettre des noms en avant.

--Mettez.

--Je mets. En 1715, les astronomes Louville et Halley, observant

l'éclipse du 3 mai, remarquèrent certaines fulminations d'une nature

bizarre. Ces éclats de lumière, rapides et souvent renouvelés, furent

attribués par eux à des orages qui se déchaînaient dans l'atmosphère de

la Lune.

--En 1715, répliqua l'inconnu, les astronomes Louville et Halley ont

pris pour des phénomènes lunaires des phénomènes purement terrestres,

tels que bolides ou autres, qui se produisaient dans notre atmosphère.

Voilà ce qu'ont répondu les savants à l'énoncé de ces faits, et ce que

je réponds avec eux.

--Passons encore, répondit Ardan, sans être troublé de la riposte.

Herschel, en 1787, n'a-t-il pas observé un grand nombre de points

lumineux à la surface de la Lune?

--Sans doute, mais sans s'expliquer sur l'origine de ces points

lumineux; Herschel lui-même n'a pas conclu de leur apparition à la

nécessité d'une atmosphère lunaire.

--Bien répondu, dit Michel Ardan en complimentant son adversaire; je

vois que vous êtes très-fort en sélénographie.

--Très-fort, Monsieur, et j'ajouterai que les plus habiles observateurs,

ceux qui ont le mieux étudié l'astre des nuits, MM. Beer et Moedler,

sont d'accord sur le défaut absolu d'air à sa surface.»

Un mouvement se fit dans l'assistance, qui parut s'émouvoir des

arguments de ce singulier personnage.

«Passons toujours, répondit Michel Ardan avec le plus grand calme, et

arrivons maintenant à un fait important. Un habile astronome français,

M. Laussedat, en observant l'éclipse du 18 juillet 1860, constata que

les cornes du croissant solaire étaient arrondies et tronquées. Or ce

phénomène n'a pu être produit que par une déviation des rayons du soleil

à travers l'atmosphère de la Lune, et il n'a pas d'autre explication

possible.

--Mais le fait est-il certain? demanda vivement l'inconnu.

--Absolument certain!»

Un mouvement inverse ramena l'assemblée vers son héros favori, dont

l'adversaire resta silencieux. Ardan reprit la parole, et sans tirer

vanité de son dernier avantage, il dit simplement:

«Vous voyez donc bien, mon cher Monsieur, qu'il ne faut pas se prononcer

d'une façon absolue contre l'existence d'une atmosphère à la surface de

la Lune; cette atmosphère est probablement peu dense, assez subtile,

mais aujourd'hui la science admet généralement qu'elle existe.

--Pas sur les montagnes, ne vous en déplaise, riposta l'inconnu, qui

n'en voulait pas démordre.

--Non, mais au fond des vallées, et ne dépassant pas en hauteur quelques

centaines de pieds.

--En tout cas, vous feriez bien de prendre vos précautions, car cet air

sera terriblement raréfié.

--Oh! mon brave Monsieur, il y en aura toujours assez pour un homme

seul; d'ailleurs, une fois rendu là-haut, je tâcherai de l'économiser de

mon mieux et de ne respirer que dans les grandes occasions!»

Un formidable éclat de rire vint tonner aux oreilles du mystérieux

interlocuteur, qui promena ses regards sur l'assemblée, en la bravant

avec fierté.

[Illustration: Attaque et riposte (p. 118).]

«Donc, reprit Michel Ardan d'un air dégagé, puisque nous sommes d'accord

sur la présence d'une certaine atmosphère, nous voilà forcés d'admettre

la présence d'une certaine quantité d'eau. C'est une conséquence dont je

me réjouis fort pour mon compte. D'ailleurs, mon aimable contradicteur,

permettez-moi de vous soumettre encore une observation. Nous ne

connaissons qu'un côté du disque de la Lune, et s'il y a peu d'air sur

la face qui nous regarde, il est possible qu'il y en ait beaucoup sur la

face opposée.

--Et pour quelle raison?

[Illustration: L'estrade fut enlevée tout d'un coup (p. 123).]

--Parce que la Lune, sous l'action de l'attraction terrestre, a pris la

forme d'un oeuf que nous apercevons par le petit bout. De là cette

conséquence due aux calculs de Hansen, que son centre de gravité est

situé dans l'autre hémisphère. De là cette conclusion que toutes les

masses d'air et d'eau ont dû être entraînées sur l'autre face de notre

satellite aux premiers jours de sa création.

--Pures fantaisies! s'écria l'inconnu.

--Non! pures théories, qui sont appuyées sur les lois de la mécanique,

et il me paraît difficile de les réfuter. J'en appelle donc à cette

assemblée, et je mets aux voix la question de savoir si la vie, telle

qu'elle existe sur la Terre, est possible à la surface de la Lune?»

Trois cent mille auditeurs à la fois applaudirent à la proposition.

L'adversaire de Michel Ardan voulait encore parler, mais il ne pouvait

plus se faire entendre. Les cris, les menaces fondaient sur lui comme la

grêle.

«Assez! assez! disaient les uns.

--Chassez cet intrus! répétaient les autres.

--A la porte! à la porte!» s'écriait la foule irritée.

Mais lui, ferme, cramponné à l'estrade, ne bougeait pas et laissait

passer l'orage, qui eût pris des proportions formidables, si Michel

Ardan ne l'eût apaisé d'un geste. Il était trop chevaleresque pour

abandonner son contradicteur dans une semblable extrémité.

«Vous désirez ajouter quelques mots? lui demanda-t-il du ton le plus

gracieux.

--Oui! cent, mille, répondit l'inconnu avec emportement. Ou plutôt, non,

un seul! Pour persévérer dans votre entreprise, il faut que vous

soyez...

--Imprudent! Comment pouvez-vous me traiter ainsi, moi qui ai demandé un

boulet cylindro-conique à mon ami Barbicane, afin de ne pas tourner en

route à la façon des écureuils?

--Mais, malheureux, l'épouvantable contre-coup vous mettra en pièces au

départ!

--Mon cher contradicteur, vous venez de poser le doigt sur la véritable

et la seule difficulté; cependant, j'ai trop bonne opinion du génie

industriel des Américains pour croire qu'ils ne parviendront pas à la

résoudre!

--Mais la chaleur développée par la vitesse du projectile en traversant

les couches d'air?

--Oh! ses parois sont épaisses, et j'aurai si rapidement franchi

l'atmosphère!

--Mais des vivres? de l'eau?

--J'ai calculé que je pouvais en emporter pour un an, et ma traversée

durera quatre jours!

--Mais de l'air pour respirer en route?

--J'en ferai par des procédés chimiques.

--Mais votre chute sur la Lune, si vous y arrivez jamais?

--Elle sera six fois moins rapide qu'une chute sur la Terre, puisque la

pesanteur est six fois moindre à la surface de la Lune.

--Mais elle sera encore suffisante pour vous briser comme du verre!

--Et qui m'empêchera de retarder ma chute au moyen de fusées

convenablement disposées et enflammées en temps utile?

--Mais enfin, en supposant que toutes les difficultés soient résolues,

tous les obstacles aplanis, en réunissant toutes les chances en votre

faveur, en admettant que vous arriviez sain et sauf dans la Lune,

comment reviendrez-vous?

--Je ne reviendrai pas!»

A cette réponse, qui touchait au sublime par sa simplicité, l'assemblée

demeura muette. Mais son silence fut plus éloquent que n'eussent été ses

cris d'enthousiasme. L'inconnu en profita pour protester une dernière

fois.

«Vous vous tuerez infailliblement, s'écria-t-il, et votre mort, qui

n'aura été que la mort d'un insensé, n'aura pas même servi la science!

--Continuez, mon généreux inconnu, car véritablement vous pronostiquez

d'une façon fort agréable!

--Ah! c'en est trop! s'écria l'adversaire de Michel Ardan, et je ne sais

pas pourquoi je continue une discussion aussi peu sérieuse! Poursuivez à

votre aise cette folle entreprise! Ce n'est pas à vous qu'il faut s'en

prendre!

--Oh! ne vous gênez pas!

--Non! c'est un autre qui portera la responsabilité de vos actes!

--Et qui donc, s'il vous plaît? demanda Michel Ardan d'une voix

impérieuse.

--L'ignorant qui a organisé cette tentative aussi impossible que

ridicule!»

L'attaque était directe. Barbicane, depuis l'intervention de l'inconnu,

faisait de violents efforts pour se contenir, et «brûler sa fumée» comme

certains foyers de chaudières; mais en se voyant si outrageusement

désigné, il se leva précipitamment et allait marcher à l'adversaire qui

le bravait en face, quand il se vit subitement séparé de lui.

L'estrade fut enlevée tout d'un coup par cent bras vigoureux, et le

président du Gun-Club dut partager avec Michel Ardan les honneurs du

triomphe. Le pavois était lourd, mais les porteurs se relayaient sans

cesse, et chacun se disputait, luttait, combattait pour prêter à cette

manifestation l'appui de ses épaules.

Cependant l'inconnu n'avait point profité du tumulte pour quitter la

place. L'aurait-il pu, d'ailleurs, au milieu de cette foule compacte?

Non, sans doute. En tout cas, il se tenait au premier rang, les bras

croisés, et dévorait des yeux le président Barbicane.

Celui-ci ne le perdait pas de vue, et les regards de ces deux hommes

demeuraient engagés comme deux épées frémissantes.

Les cris de l'immense foule se maintinrent à leur maximum d'intensité

pendant cette marche triomphale. Michel Ardan se laissait faire avec un

plaisir évident. Sa face rayonnait. Quelquefois l'estrade semblait prise

de tangage et de roulis comme un navire battu des flots. Mais les deux

héros du meeting avaient le pied marin; ils ne bronchaient pas, et leur

vaisseau arriva sans avaries au port de Tampa-Town.

Michel Ardan parvint heureusement à se dérober aux dernières étreintes

de ses vigoureux admirateurs; il s'enfuit à l'hôtel _Franklin_, gagna

prestement sa chambre et se glissa rapidement dans son lit, tandis

qu'une armée de cent mille hommes veillait sous ses fenêtres.

Pendant ce temps, une scène courte, grave, décisive, avait lieu entre le

personnage mystérieux et le président du Gun-Club.

Barbicane, libre enfin, était allé droit à son adversaire.

«Venez!» dit-il d'une voix brève.

Celui-ci le suivit sur le quai, et bientôt tous les deux se trouvèrent

seuls à l'entrée d'un wharf ouvert sur le Jone's-Fall.

Là ces ennemis, encore inconnus l'un à l'autre, se regardèrent.

«Qui êtes-vous? demanda Barbicane.

--Le capitaine Nicholl.

--Je m'en doutais. Jusqu'ici le hasard ne vous avait jamais jeté sur mon

chemin...

--Je suis venu m'y mettre!

--Vous m'avez insulté!

--Publiquement.

--Et vous me rendrez raison de cette insulte.

--A l'instant.

--Non. Je désire que tout se passe secrètement entre nous. Il y a un

bois situé à trois milles de Tampa, le bois de Skersnaw. Vous le

connaissez?

--Je le connais.

--Vous plaira-t-il d'y entrer demain matin à cinq heures par un côté?..

--Oui, si à la même heure vous entrez par l'autre côté.

--Et vous n'oublierez pas votre rifle? dit Barbicane.

--Pas plus que vous n'oublierez le vôtre,» répondit Nicholl.

Sur ces paroles froidement prononcées, le président du Gun-Club et le

capitaine se séparèrent. Barbicane revint à sa demeure, mais au lieu de

prendre quelques heures de repos, il passa la nuit à chercher les moyens

d'éviter le contre-coup du projectile et de résoudre ce difficile

problème posé par Michel Ardan dans la discussion du meeting.

CHAPITRE XXI

COMMENT UN FRANÇAIS ARRANGE UNE AFFAIRE.

Pendant que les conventions de ce duel étaient discutées entre le

président et le capitaine, duel terrible et sauvage, dans lequel chaque

adversaire devient chasseur d'homme, Michel Ardan se reposait des

fatigues du triomphe. Se reposer n'est évidemment pas une expression

juste, car les lits américains peuvent rivaliser pour la dureté avec des

tables de marbre ou de granit.

Ardan dormait donc assez mal, se tournant, se retournant entre les

serviettes qui lui servaient de draps, et il songeait à installer une

couchette plus confortable dans son projectile, quand un bruit violent

vint l'arracher à ses rêves. Des coups désordonnés ébranlaient sa porte.

Ils semblaient être portés avec un instrument de fer. De formidables

éclats de voix se mêlaient à ce tapage un peu trop matinal.

«Ouvre! criait-on. Mais, au nom du ciel, ouvre donc!»

Ardan n'avait aucune raison d'acquiescer à une demande si bruyamment

posée. Cependant il se leva et ouvrit sa porte, au moment où elle allait

céder aux efforts du visiteur obstiné.

Le secrétaire du Gun-Club fit irruption dans la chambre. Une bombe ne

serait pas entrée avec moins de cérémonie.

«Hier soir, s'écria J.-T. Maston _ex abrupto_, notre président a été

insulté publiquement pendant le meeting! Il a provoqué son adversaire,

qui n'est autre que le capitaine Nicholl! Ils se battent ce matin au

bois de Skersnaw! J'ai tout appris de la propre bouche de Barbicane!

S'il est tué, c'est l'anéantissement de nos projets! Il faut donc

empêcher ce duel! Or un seul homme au monde peut avoir assez d'empire

sur Barbicane pour l'arrêter, et cet homme, c'est Michel Ardan!»

Pendant que J.-T. Maston parlait ainsi, Michel Ardan, renonçant à

l'interrompre, s'était précipité dans son vaste pantalon, et, moins de

deux minutes après, les deux amis gagnaient à toutes jambes les

faubourgs de Tampa-Town.

Ce fut pendant cette course rapide que Maston mit Ardan au courant de la

situation. Il lui apprit les véritables causes de l'inimitié de

Barbicane et de Nicholl, comment cette inimitié était de vieille date,

pourquoi jusque-là, grâce à des amis communs, le président et le

capitaine ne s'étaient jamais rencontrés face à face; il ajouta qu'il

s'agissait uniquement d'une rivalité de plaque et de boulet, et qu'enfin

la scène du meeting n'avait été qu'une occasion longtemps cherchée par

Nicholl de satisfaire de vieilles rancunes.

Rien de plus terrible que ces duels particuliers à l'Amérique, pendant

lesquels les deux adversaires se cherchent à travers les taillis, se

guettent au coin des halliers et se tirent au milieu des fourrés comme

des bêtes fauves. C'est alors que chacun d'eux doit envier ces qualités

merveilleuses si naturelles aux Indiens des Prairies, leur intelligence

rapide, leur ruse ingénieuse, leur sentiment des traces, leur flair de

l'ennemi. Une erreur, une hésitation, un faux pas peuvent amener la

mort. Dans ces rencontres, les Yankees se font souvent accompagner de

leurs chiens et, à la fois chasseur et gibier, ils se relancent pendant

des heures entières.

«Quels diables de gens vous êtes! s'écria Michel Ardan, quand son

compagnon lui eut dépeint avec beaucoup d'énergie toute cette mise en

scène.

--Nous sommes ainsi, répondit modestement J.-T. Maston; mais

hâtons-nous.»

Cependant Michel Ardan et lui eurent beau courir à travers la plaine

encore tout humide de rosée, franchir les rizières et les creeks, couper

au plus court, ils ne purent atteindre avant cinq heures et demie le

bois de Skersnaw. Barbicane devait avoir passé sa lisière depuis une

demi-heure.

Là travaillait un vieux bushman occupé à débiter en fagots des arbres

abattus sous sa hache.

Maston courut à lui en criant:

«Avez-vous vu entrer dans le bois un homme armé d'un rifle, Barbicane,

le président... mon meilleur ami?...»

Le digne secrétaire du Gun-Club pensait naïvement que son président

devait être connu du monde entier. Mais le bushman n'eut pas l'air de le

comprendre.

«Un chasseur, dit alors Ardan.

--Un chasseur? oui, répondit le bushman.

--Il y a longtemps?

--Une heure à peu près.

--Trop tard! s'écria Maston.

--Et avez-vous entendu des coups de fusil? demanda Michel Ardan.

--Non.

--Pas un seul?

--Pas un seul. Ce chasseur-là n'a pas l'air de faire bonne chasse!

--Que faire? dit Maston.

--Entrer dans le bois, au risque d'attraper une balle qui ne nous est

pas destinée.

--Ah! s'écria Maston avec un accent auquel on ne pouvait se méprendre,

j'aimerais mieux dix balles dans ma tête qu'une seule dans la tête de

Barbicane.

--En avant donc!» reprit Ardan en serrant la main de son compagnon.

Quelques secondes plus tard, les deux amis disparaissaient dans le

taillis. C'était un fourré fort épais, fait de cyprès géants, de

sycomores, de tulipiers, d'oliviers, de tamarins, de chênes-vifs et de

magnolias. Ces divers arbres enchevêtraient leurs branches dans un

inextricable pêle-mêle, sans permettre à la vue de s'étendre au loin.

Michel Ardan et Maston marchaient l'un près de l'autre, passant

silencieusement à travers les hautes herbes, se frayant un chemin au

milieu des lianes vigoureuses, interrogeant du regard les buissons ou

les branches perdues dans la sombre épaisseur du feuillage et attendant

à chaque pas la redoutable détonation des rifles. Quant aux traces que

Barbicane avait dû laisser de son passage à travers le bois, il leur

était impossible de les reconnaître, et ils marchaient en aveugles dans

ces sentiers à peine frayés, sur lesquels un Indien eût suivi pas à pas

la marche de son adversaire.

Après une heure de vaines recherches, les deux compagnons s'arrêtèrent.

Leur inquiétude redoublait.

«Il faut que tout soit fini, dit Maston découragé. Un homme comme

Barbicane n'a pas rusé avec son ennemi, ni tendu de piége, ni pratiqué

de manoeuvre! Il est trop franc, trop courageux. Il est allé en avant,

droit au danger, et sans doute assez loin du bushman pour que le vent

ait emporté la détonation d'une arme à feu!

--Mais nous! nous! répondit Michel Ardan, depuis notre entrée sous bois,

nous aurions entendu!...

--Et si nous sommes arrivés trop tard!» s'écria Maston avec un accent de

désespoir.

Michel Ardan ne trouva pas un mot à répondre, Maston et lui reprirent

leur marche interrompue. De temps en temps ils poussaient de grands

cris; ils appelaient soit Barbicane soit Nicholl; mais ni l'un ni

l'autre des deux adversaires ne répondaient à leurs voix. De joyeuses

volées d'oiseaux, éveillés au bruit, disparaissaient entre les branches,

et quelques daims effarouchés s'enfuyaient précipitamment à travers les

taillis.

Pendant une heure encore, la recherche se prolongea. La plus grande

partie du bois avait été explorée. Rien ne décelait la présence des

combattants. C'était à douter de l'affirmation du bushman, et Ardan

allait renoncer à poursuivre plus longtemps une reconnaissance inutile,

quand, tout d'un coup, Maston s'arrêta.

[Illustration: Maston fit irruption dans la chambre (p. 125).]

«Chut! fit-il. Quelqu'un là-bas!

--Quelqu'un? répondit Michel Ardan.

--Oui! un homme! Il semble immobile. Son rifle n'est plus entre ses

mains. Que fait-il donc?

--Mais le reconnais-tu? demanda Michel Ardan, que sa vue basse servait

fort mal en pareille circonstance.

--Oui! oui! Il se retourne, répondit Maston.

--Et c'est?...

--Le capitaine Nicholl!

[Illustration: Au milieu du réseau, un petit oiseau se débattait

(p. 129).]

--Nicholl!» s'écria Michel Ardan, qui ressentit un violent serrement de

coeur.

Nicholl désarmé! Il n'avait donc plus rien à craindre de son adversaire?

«Marchons à lui, dit Michel Ardan, nous saurons à quoi nous en tenir.»

Mais son compagnon et lui n'eurent pas fait cinquante pas, qu'ils

s'arrêtèrent pour examiner plus attentivement le capitaine. Ils

s'imaginaient trouver un homme altéré de sang et tout entier à sa

vengeance! En le voyant, ils demeurèrent stupéfaits.

Un filet à maille serrée était tendu entre deux tulipiers gigantesques,

et, au milieu du réseau, un petit oiseau, les ailes enchevêtrées, se

débattait en poussant des cris plaintifs. L'oiseleur qui avait disposé

cette toile inextricable n'était pas un être humain, mais bien une

venimeuse araignée, particulière au pays, grosse comme un oeuf de

pigeon, et munie de pattes énormes. Le hideux animal, au moment de se

précipiter sur sa proie, avait dû rebrousser chemin et chercher asile

sur les hautes branches du tulipier, car un ennemi redoutable venait le

menacer à son tour.

En effet, le capitaine Nicholl, son fusil à terre, oubliant les dangers

de sa situation, s'occupait à délivrer le plus délicatement possible la

victime prise dans les filets de la monstrueuse araignée. Quand il eut

fini, il donna la volée au petit oiseau, qui battit joyeusement de

l'aile et disparut.

Nicholl attendri le regardait fuir à travers les branches, quand il

entendit ces paroles prononcées d'une voix émue:

«Vous êtes un brave homme, vous!»

Il se retourna. Michel Ardan était devant lui, répétant sur tous les

tons:

«Et un aimable homme!

--Michel Ardan! s'écria le capitaine. Que venez-vous faire ici,

Monsieur?

--Vous serrer la main, Nicholl, et vous empêcher de tuer Barbicane ou

d'être tué par lui.

--Barbicane! s'écria le capitaine, que je cherche depuis deux heures

sans le trouver! Où se cache-t-il?...

--Nicholl, dit Michel Ardan, ceci n'est pas poli! il faut toujours

respecter son adversaire; soyez tranquille, si Barbicane est vivant,

nous le trouverons, et d'autant plus facilement que, s'il ne s'est pas

amusé comme vous à secourir des oiseaux opprimés, il doit vous chercher

aussi. Mais quand nous l'aurons trouvé, c'est Michel Ardan qui vous le

dit, il ne sera plus question de duel entre vous.

--Entre le président Barbicane et moi, répondit gravement Nicholl, il y

a une rivalité telle que la mort de l'un de nous...

--Allons donc! allons donc, reprit Michel Ardan, de braves gens comme

vous, cela a pu se détester, mais cela s'estime. Vous ne vous battrez

pas.

--Je me battrai, Monsieur!

--Point.

--Capitaine, dit alors J.-T. Maston avec beaucoup de coeur, je suis

l'ami du président, son _alter ego_, un autre lui-même; si vous voulez

absolument tuer quelqu'un, tirez sur moi, ce sera exactement la même

chose.

--Monsieur, dit Nicholl en serrant son rifle d'une main convulsive, ces

plaisanteries...

--L'ami Maston ne plaisante pas, répondit Michel Ardan, et je comprends

son idée de se faire tuer pour l'homme qu'il aime! Mais ni lui ni

Barbicane ne tomberont sous les balles du capitaine Nicholl, car j'ai à

faire aux deux rivaux une proposition si séduisante qu'ils

s'empresseront de l'accepter.

--Et laquelle? demanda Nicholl avec une visible incrédulité.

--Patience, répondit Ardan, je ne puis la communiquer qu'en présence de

Barbicane.

--Cherchons-le donc,» s'écria le capitaine.

Aussitôt ces trois hommes se mirent en chemin; le capitaine, après avoir

désarmé son rifle, le jeta sur son épaule et s'avança d'un pas saccadé,

sans mot dire.

Pendant une demi-heure encore, les recherches furent inutiles. Maston se

sentait pris d'un sinistre pressentiment. Il observait sévèrement

Nicholl, se demandant si, la vengeance du capitaine satisfaite, le

malheureux Barbicane, déjà frappé d'une balle, ne gisait pas sans vie au

fond de quelque taillis ensanglanté. Michel Ardan semblait avoir la même

pensée, et tous deux interrogeaient déjà du regard le capitaine Nicholl,

quand Maston s'arrêta soudain.

Le buste immobile d'un homme adossé au pied d'un gigantesque catalpa

apparaissait à vingt pas, à moitié perdu dans les herbes.

«C'est lui!» fit Maston.

Barbicane ne bougeait pas. Ardan plongea ses regards dans les yeux du

capitaine, mais celui-ci ne broncha pas. Ardan fit quelques pas en

criant:

De la terre à la lune, trajet direct en 97 heures 20 minutes · 第 10 / 14 段