LA FLÛTE D'YBILIS
(Bambara).
Un enfant qui était sorcier, mais que sa mère portait encore sur le dos,
dit un jour à celle-ci: «Mère, porte-moi chez mon oncle; j'ai envie de
le voir».
La mère le chargea sur son dos et se dirigea vers le village de son
frère. En route, la pluie l'obligea à s'abriter dans une vieille case
pleine de crânes humains. C'était la case d'Ybilis.
Au bout de quelques instants ils entendirent Ybilis qui rentrait. La
mère et l'enfant se cachèrent dans la toiture et aussitôt Ybilis parut,
porteur d'un cadavre qu'il venait de déterrer.
Il posa son fardeau à terre puis, se débarrassant de sa flûte, il la
ficha dans la paille de la toiture, là où il avait pour habitude de la
placer. Il alluma ensuite un grand feu qui dégagea une fumée épaisse.
Cette fumée incommoda fort le petit qui se mit à crier: «Mère! Mère! la
fumée!»
Ybilis fut grandement surpris d'entendre cette voix. Il s'imagina que
c'était le cadavre qui parlait. Il reprit sa flûte et sortit de la case
malgré la pluie qui continuait à tomber à torrents. Une fois dehors, il
se mit à jouer la flûte. Et sa flûte disait:
J'ai déterré des cadavres du côté du Levant
Et du côté où tombe le soleil.
Et nul cadavre ne m'a dit:
«Mère! la fumée! Mère! la fumée!»
Cela fait, Ybilis rentra et remit sa flûte où il l'avait prise. Le bois
manquant tout à coup pour entretenir le feu, il sortit de nouveau pour
aller en ramasser.
Avant qu'il fût de retour, le petit redescendit de la toiture avec sa
mère et s'empara de la flûte d'Ybilis, puis il reprit sa place sur le
dos de la femme, et tous deux regagnèrent le village.
Ybilis revint avec du bois. Il fit cuire le cadavre et s'en repût.
Le lendemain seulement, au moment de repartir à la recherche des
cadavres, il chercha sa flûte pour l'emporter avec lui mais il lui fut
impossible de mettre la main dessus.
Vingt années entières, il la chercha partout sans succès. Un jour enfin
qu'il arrivait près d'un village il entendit un bilakoro[179] jouer de la
flûte: Et cette flûte disait:
J'ai déterré des cadavres vers le Levant
Et du côté où tombe le soleil
Et nul de ceux-là ne m'a dit
«Mère! la fumée! Mère! la fumée!».
[Note 179: Adolescent qui porte encore le «bila» ou caleçon.]
«Oh mais! murmura Ybilis, c'est de ma flûte qu'on joue là-bas!» Il alla
près de l'adolescent sous une forme qui ne pouvait éveiller la défiance
de celui-ci puis, arrivé tout à côté de lui, il se changea en arbre.
Le soir, quand le bilakoro rassembla ses moutons pour regagner le
village, Ybilis prit la forme d'une femme très belle et le suivit ainsi
jusqu'à la case de ses parents. Il y entra avec lui et dit au père: «Je
n'ai pas de mère et je suis venue pour t'épouser».
Le père était cet enfant d'autrefois qui avait dérobé à Ybilis sa flûte.
Il reconnut du premier coup d'oeil à qui il avait affaire mais il
dissimula: «Cela va bien, répondit-il, et je vais te prendre pour
femme».
Il donna à sa première épouse l'ordre de faire chauffer de l'eau pour
ses ablutions. Après s'être lavé, il vint trouver Ybilis: «Femme, lui
dit-il, c'est à ton tour d'aller te laver. Il reste de l'eau là-bas.
Vas-y. Ensuite tu viendras me rejoindre dans ma case où tu me trouveras
couché sous ma couverture et tu te coucheras derrière moi[180]».
[Note 180: Derrière moi... Les femmes indigènes dorment «derrière»
leurs maris, d'après le conteur, c'est-à-dire entre leur mari et le
mur.]
Ybilis alla faire ses ablutions. Avant qu'il revint, l'homme avait lié
ensemble trois pilons à mil et les avait placés sous la couverture de
façon à faire croire que c'était un homme qu'elle recouvrait.
Quand Ybilis revint, il aperçut cette forme confuse et se coucha près
d'elle sans souffler mot mais, à minuit, il se réveilla et, d'un seul
coup de ses mâchoires, il trancha net les trois pilons, croyant tuer
son voleur de flûte. Ensuite il partit, sans se préoccuper de son
instrument.
Le lendemain l'homme appela sa vieille mère et lui raconta ce qui
s'était passé. On ne revit plus Ybilis dont la flûte resta dans le
village.
Bogandé, 1911.
Conté par SAMAKO NIEMBÉLÉ,
dit SAMBA TARAORÉ.
ÉCLAIRCISSEMENTS:
Le travestissement d'un génie, ou d'un animal, en femme pour se venger
de quelqu'un est un procédé fréquent dans les contes de tous les pays.
La substitution d'un mannequin à une personne se rencontre aussi
fréquemment. Cf. L'adroite princesse (Mme d'Aulnoy).--Pardon du
guinnârou.--Le forage du puits.
[Illustration: (une frise)]