XVII

LA FLÛTE D'YBILIS

(Bambara).

Un enfant qui était sorcier, mais que sa mère portait encore sur le dos,

dit un jour à celle-ci: «Mère, porte-moi chez mon oncle; j'ai envie de

le voir».

La mère le chargea sur son dos et se dirigea vers le village de son

frère. En route, la pluie l'obligea à s'abriter dans une vieille case

pleine de crânes humains. C'était la case d'Ybilis.

Au bout de quelques instants ils entendirent Ybilis qui rentrait. La

mère et l'enfant se cachèrent dans la toiture et aussitôt Ybilis parut,

porteur d'un cadavre qu'il venait de déterrer.

Il posa son fardeau à terre puis, se débarrassant de sa flûte, il la

ficha dans la paille de la toiture, là où il avait pour habitude de la

placer. Il alluma ensuite un grand feu qui dégagea une fumée épaisse.

Cette fumée incommoda fort le petit qui se mit à crier: «Mère! Mère! la

fumée!»

Ybilis fut grandement surpris d'entendre cette voix. Il s'imagina que

c'était le cadavre qui parlait. Il reprit sa flûte et sortit de la case

malgré la pluie qui continuait à tomber à torrents. Une fois dehors, il

se mit à jouer la flûte. Et sa flûte disait:

J'ai déterré des cadavres du côté du Levant

Et du côté où tombe le soleil.

Et nul cadavre ne m'a dit:

«Mère! la fumée! Mère! la fumée!»

Cela fait, Ybilis rentra et remit sa flûte où il l'avait prise. Le bois

manquant tout à coup pour entretenir le feu, il sortit de nouveau pour

aller en ramasser.

Avant qu'il fût de retour, le petit redescendit de la toiture avec sa

mère et s'empara de la flûte d'Ybilis, puis il reprit sa place sur le

dos de la femme, et tous deux regagnèrent le village.

Ybilis revint avec du bois. Il fit cuire le cadavre et s'en repût.

Le lendemain seulement, au moment de repartir à la recherche des

cadavres, il chercha sa flûte pour l'emporter avec lui mais il lui fut

impossible de mettre la main dessus.

Vingt années entières, il la chercha partout sans succès. Un jour enfin

qu'il arrivait près d'un village il entendit un bilakoro[179] jouer de la

flûte: Et cette flûte disait:

J'ai déterré des cadavres vers le Levant

Et du côté où tombe le soleil

Et nul de ceux-là ne m'a dit

«Mère! la fumée! Mère! la fumée!».

[Note 179: Adolescent qui porte encore le «bila» ou caleçon.]

«Oh mais! murmura Ybilis, c'est de ma flûte qu'on joue là-bas!» Il alla

près de l'adolescent sous une forme qui ne pouvait éveiller la défiance

de celui-ci puis, arrivé tout à côté de lui, il se changea en arbre.

Le soir, quand le bilakoro rassembla ses moutons pour regagner le

village, Ybilis prit la forme d'une femme très belle et le suivit ainsi

jusqu'à la case de ses parents. Il y entra avec lui et dit au père: «Je

n'ai pas de mère et je suis venue pour t'épouser».

Le père était cet enfant d'autrefois qui avait dérobé à Ybilis sa flûte.

Il reconnut du premier coup d'oeil à qui il avait affaire mais il

dissimula: «Cela va bien, répondit-il, et je vais te prendre pour

femme».

Il donna à sa première épouse l'ordre de faire chauffer de l'eau pour

ses ablutions. Après s'être lavé, il vint trouver Ybilis: «Femme, lui

dit-il, c'est à ton tour d'aller te laver. Il reste de l'eau là-bas.

Vas-y. Ensuite tu viendras me rejoindre dans ma case où tu me trouveras

couché sous ma couverture et tu te coucheras derrière moi[180]».

[Note 180: Derrière moi... Les femmes indigènes dorment «derrière»

leurs maris, d'après le conteur, c'est-à-dire entre leur mari et le

mur.]

Ybilis alla faire ses ablutions. Avant qu'il revint, l'homme avait lié

ensemble trois pilons à mil et les avait placés sous la couverture de

façon à faire croire que c'était un homme qu'elle recouvrait.

Quand Ybilis revint, il aperçut cette forme confuse et se coucha près

d'elle sans souffler mot mais, à minuit, il se réveilla et, d'un seul

coup de ses mâchoires, il trancha net les trois pilons, croyant tuer

son voleur de flûte. Ensuite il partit, sans se préoccuper de son

instrument.

Le lendemain l'homme appela sa vieille mère et lui raconta ce qui

s'était passé. On ne revit plus Ybilis dont la flûte resta dans le

village.

Bogandé, 1911.

Conté par SAMAKO NIEMBÉLÉ,

dit SAMBA TARAORÉ.

ÉCLAIRCISSEMENTS:

Le travestissement d'un génie, ou d'un animal, en femme pour se venger

de quelqu'un est un procédé fréquent dans les contes de tous les pays.

La substitution d'un mannequin à une personne se rencontre aussi

fréquemment. Cf. L'adroite princesse (Mme d'Aulnoy).--Pardon du

guinnârou.--Le forage du puits.

[Illustration: (une frise)]

Essai sur la littérature merveilleuse des noirs, suivi de Contes indigènes de l'Ouest africain français - Tome premier · 第 68 / 69 题