XV

LE FILS DU SÉRIGNE

(Ouolof).

Samba Atta Dâbo, l'exorciste, m'a raconté ceci:

Il y avait un sérigne[170] très savant qui envoya son fils voyager: «Pars

demain matin de bonne heure, lui recommanda-t-il, et la première chose

que tu trouveras sur ton chemin, avale-la. La deuxième chose que tu

verras, tu devras l'enterrer. Quant à la troisième qui se rencontrera,

regarde-la bien pour te rendre compte exactement de ce que ce sera.

Enfin, si tu vois encore quelque chose pour la quatrième fois,

demandes-en le nom. Et quand le nom t'en aura été donné, alors tu

reviendras ici.»

[Note 170: Marabout, savant musulman.]

Au matin le gourgui[171] s'est mis en route. Il a suivi le chemin que lui

avait indiqué son père jusqu'à ce que quelque chose se soit montré à ses

yeux. Cette première chose c'était une sorte de grande case.

«Comment avaler cela?» se demande-t-il, tout effrayé.

Mais la case diminue, diminue... et devient grosse à peine comme une

graine de dar'har[172]. Il l'a avalée sans difficulté.

[Note 171: Garçon, (mot ouolof).]

[Note 172: Tamarinier, grand arbre du Sénégal.]

Il poursuit son voyage. Et voici qu'il rencontre de nouveau quelque

chose: un siga, c'est-à-dire un petit morceau de bois, de la grosseur

d'un crayon à peu près. Se souvenant des ordres de son père, il a mis le

siga dans le sable, mais, immédiatement, le siga saute du trou où il a

tenté de l'enterrer. Et chaque fois que le gourgui essaie de remettre en

terre le siga, le siga lui saute des mains. Pas moyen de le faire rester

aux endroits où il veut le mettre! Il y renonce.

Ensuite le gourgui a rencontré 3 séanes[173]. Dans le premier il y avait

de l'eau; dans le dernier aussi, mais rien dans celui du milieu. Après

qu'il eut laissé les séanes derrière lui, il se trouva en face d'un

ouarhambâné[174] plus fort qu'Oumar[175], deux fois plus grand. Il est

venu ramasser du bois avec deux lanières de cuir. Il en a formé un

énorme fagot. Chaque fois qu'il soulève ce fagot pour se le mettre sur

la tête, le trouvant trop lourd, il le rejette à terre et se remet à

ramasser du bois pour l'ajouter à cette charge qu'il lui est déjà

difficile de soulever.

[Note 173: Grand trou, creusé en entonnoir et peu profond, destiné à

recevoir les eaux de pluie ou à atteindre une nappe d'eau peu éloignée.]

[Note 174: Ouarhambâné, célibataire, homme dans la force de l'âge.]

[Note 175: Jardinier de la résidence, d'une taille de 1 m. 80

environ.]

Le gourgui demande à cet homme:

«Comment t'appelles-tu?»--Et l'autre lui répond: «Mon nom est Adina».

Le fils du marabout est revenu chez son père pour lui raconter ce qui

lui est arrivé. Le sérigne lui dit: «Qu'as-tu vu, mon petit garçon?--Mon

père, dit-il, j'ai d'abord vu quelque chose qui ressemblait à une

case».--«C'est la misère qu'elle représente, explique le père. Ceux qui

gardent bien leur misère en leur coeur verront un jour leur ennui les

quitter. Qu'as-tu rencontré après cela?»

--«J'ai vu, dit le gourgui, un morceau de bois de la grosseur d'un

siga».

«--Voilà un heureux présage pour tout le monde! Allah vous revaudra plus

tard ce que vous aurez fait sur terre. Et personne ne pourra cacher

dans la terre les bonnes actions faites par autrui. Elles en ressortent

toujours.»

«--J'ai vu encore trois séanes, dit le gourgui. Le premier communiquait

avec le troisième mais, dans celui du milieu, il n'y avait rien. Que

signifie cela?»

«--Cela veut dire, répond le sérigne, qu'à la fin du monde seuls les

hommes riches seront en bons rapports entre eux. Quant aux pauvres, on

les rejettera: ils ne compteront plus».

Le gourgui rapporte enfin que le porteur de bois ne pouvait arriver à

soulever son fardeau et que, chaque fois qu'il avait en vain tenté de le

faire, il allait chercher d'autres branches pour les ajouter à ce fagot

déjà trop lourd: «Ce porteur, dit-il m'a déclaré se nommer Adina[176]».

«--Ah! répond le savant marabout, celui-ci a dit vrai en se donnant ce

nom. A la fin du monde on verra ceux qui ne peuvent venir à bout de leur

tâche en augmenter eux-mêmes les difficultés, ne faire que des sottises,

de sorte que leur embarras n'aura pas de fin. Ils feront comme les

débiteurs qui augmentent sans cesse le chiffre de leurs dettes.»

C'est ainsi que le sérigne expliqua à son fils ce que ce dernier avait

vu.

Yang-Yang 1904.

Conté par SADIANDIAM DABO.

Interprété par AHMADOU DIOP.

[Note 176: La misère humaine.]

ÉCLAIRCISSEMENTS:

Cf. (présent recueil) Kahué l'omniscient--Trois frères en voyage et

(Monteil, Contes soudanais), le conte khassonké, intitulé: Curieux.

[Illustration: (une frise)]

Essai sur la littérature merveilleuse des noirs, suivi de Contes indigènes de l'Ouest africain français - Tome premier · 第 65 / 69 题